‹ Les enfants de la fermeChapitre 30 sur 33 · LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE

A partir du jour où la fortune visita les deux amies, un changement notable se fit dans Fesprit de Manette. Elle était sérieuse et presque triste. Renotte s'en aperçut et pensant que sa servante désirait informer au plus tôt ses parents de ce qui lui était arrivé, elle lui proposa de faire une lettre.

Manette avait un autre projet, un projet que personne n'aurait soupçonné , celui de quitter Renotte. La piété filiale ne lui avait pas inspiré

cette résolution. Le premier mouvement de son cœur avait été sans doute de venir en aide à sa famille, dont elle n'ignorait pas la gêne; mais un autre sentiment vint troubler le cœur de la généreuse enfant.

La fortune de Renotte allait changer sa position. Manette ne serait plus cette amie indispensable ; une fois mariée , la fermière prendrait de l'importance, de l'autorité; il lui faudrait plusieurs servantes. Disons -le donc : Manette fut prise d'un accès de jalousie qui lui fit perdre le bon sens.

Renotte était bien loin de soupçonner le travail qui se faisait dans la tête de sa compagne, et, quoique l'absence de sa servante dût lui causer un surcroit considérable de peine, elle lui proposa d'aller à Chollet.

Manette accepta simplement ; la chose une fois décidée, elle pleurait toute la nuit, et faisait le jour une triste figure.

Renotte l'aida à faire son paquet qui lui sem bla bien un peu gros; c'était probablement pour donner ses bardes à sa mère, et la bonne Renotte ne fit point d'observations.

Le jour du départ delà vachère fut un véritable événement. On ne travailla point à la ferme. Le frère et la sœur conduisirent leur servante à Angers, où elle devait prendre la diligence. On s'em-

brassa tristement et la voyageuse s'assit dans un coin de la rotonde avec un sentiment de fierté qui rétonna elle même.

La nouveauté soutint un peu le courage de la pauvre fille; bientôt la réalité lui apparut sous les couleurs les plus sombres. Sans doute, elle accomplissait un devoir en allant chez ses parents; mais n'avait-elle pas manqué à maîtresse Renotte en la quittant pour toujours sans Tavoir prévenue? Elle se reprochait d'avoir agi si légèrement.

Le sommeil apporta quelque trêve à ces tristes pensées, et le lendemain matin, la diligence, après * avoir passé dans plusieurs rues étroites où elle jetait Teffroi, entra dans la cour d'une vieille maison. Les locataires se mirent aux fenêtres pour voir descendre les Voyageurs. Manette ne savait de quel côté se tourner. Elle demanda à un commissionnaire des renseignements sur la demeure de son père. La voyageuse n'avait pas l'air d'une fille dont la poche contient cinq cents francs : aussi cet homme, espérant employer ses services plus avantageusement, se contenta-t-il de lui indiquer le chemin qu'elle devait suivre.

La ville de ChoUet n'est pas grande ; la plupart des tisserands habitent aux environs, et Manette marcha près d'une heure avant d'arriver chez son père. Grande fut la surprise I Manette était

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devenue une belle fille forte et alerte. Sa mère n'hésita pourtant pas à la reconnaître. Elle Tembrassaity la regardait des pieds à la tète. La brave femme était glorieuse de sa Manette, si différente d'autrefois:

« Ton père et tes frères travaillent; allons les surprendre. »

Manette s'attendait à passer dans une autre pièce, et elle fut très-étonnée en apprenant que les tisserands ont leurs métiers dans des caves.

Elle suivit sa mère. Le bruit des navettes empêcha les ouvriers d'entendre ouvrir la porte ; si bien que le père Constant, ayant levé les yeux, vit sa fille devant lui.

Le bruit des métiers fut remplacé par les exclamations, les questions et tout ce que la surprise inspire en semblable circonstance.

La présence de la bonne fille fut une fête ; on monta à la chambre pour mieux se voir et pour dîner.

Manette dit bien vite le motif de son voyage ; ôta de son cou le petit sac dans lequel étaient les beaux louis d'or.

Jamais Constant ni sa femme n'en avaient tant vu. En ce moment leur fille était à leurs yeux une bienfaitrice sur laquelle ils n'avaient jamais compté.

Les parents acceptèrent sans cérémonie. On em*

ploierait l'argent à acheter des métiers ; car on en louait et cette location absorbait une partie du gain.

Manette était joyeuse, et s'applaudissait du parti qu'elle avait pris. Elles distribua des cadeaux à ses frères et à ses sœurs, et obtint de son père la promesse que sa mère disposerait du reste des cinq cents francs, comme bon lui semblerait.

La chambre habituelle de la vachère n'était pas belle assurément; mais dès qu'elle en sortait, l'air frais passait sur son visage. Le logement de sa mère était étroit et obscur. Il fallut se resserrer encore pour faire place à la voyageuse dont le • père Constant réclamait sans cesse la présence; elle passait donc, à son grand étonnement, une partie de la journée dans la cave et se demandait avec effroi si elle pourrait jamais s'accommoder dune pareille vie. La ferme avec tous ses détails passait incessamment devant ses yeux, comme une lanterne magique. A chaque instant les noms de Renotte et de Martin s'échappaient de ses lèvres.

Une première réflexion en amène beaucoup d'autres, et quarante-huit heures plus tard Manette n'était plus si sûre d'avoir pris un sage parti. N'aurait-elle pas mieux fait d envoyer son argent?

Tout lui manquait dans cette vie nouvelle; la vue d'un brin d'herbe, le gloussement d'une poule lui rappelaient la Guiberdière et ses chers maîtres.

Trouverait-elle à se placer dans une ferme du pays? Si elle y réussissait, comment serait-elle traitée? Ses parents comptaient-ils la garder auprès d'eux?

La mère Constant résolut la question d'une façon bien simple: « Combien de jours restes-tu avec nous, ma fille? » demanda-t-elle à Manette le surlendemain de son arrivée.

Il n'y avait plus à bésiter, Manette pouvait retourner à la Guiberdière quand bon lui semblerait!

Cette liberté ne lui permit pas de sentir ce qu'il y a de dur pour l'enfant qui ne peut plus habiter sous le toit de son père.

La pauvre fille rougit et fixa son départ au surlendemain ; elle sut toutefois gré à sa mère de lui demander de finir la semaine.

U n'est pas douteux que, laborieuse et dévouée comme elle l'était, Manette n'eût trouvé à se |4acer dans le pays. La pensée n'en vint à perscMaoae, et un soir ses parents la coaduisirent à la diligeoice, lui souhaitant un bon voyage.

Au retour, les réflexions furent plus tristes eikcore que celles du départ: Si elle avait eu la joi« de donner son or, d'assurer le travail de son père et de SCS frères, et d'en augmenter le salaire, elle était redevenue une pauvre fille, n'ayant que ses mains pour toute ressource. Sans doute, sa fa-

mille lui avait témoigné de la tendresse, elle avait cru voir des larmes dans les yeux de sa mère en l'embrassant, mais elle n'en était pas sûre. Personne, après touty ne désirait qu'elle restât.

Manette était confuse! comment avait-elle pu quitter maîtresse Renotte? savait-on quand elle se marierait?... et si elle ne se mariait pas?

Les illusions étaient finies. La jalousie avait été une mauvaise conseillère. N'était-ce pas au contraire le moment de montrer à Renotte tout son dévouement? qui pourrait jamais prendre les intérêts de la ferme, comme celle qui y était attachée depuis si longtemps?

La pauvre Manette s'avouait et se sentait si coupable qu'elle doutait de pouvoir se présenter devant Renotte et Martin. La diligence allait trop vite à son gré ; une montée laborieuse lui rendait le calme, elle était sans pitié pour les chevaux.

Un petit somme ayant abrégé le chemin de ptusieurs heures, Manette fut toute surprise de ce trouver au point du jour dans la bonne ville d'Angers.

Les idées noires de la servante restèrent dans la diligence, où un autre voyageur les aura peutêtre retrouvées.

Elle sauta à terre, prit son petit paquet sous le brds, et marcha résolument sans s'arrêter jusqu*à la Guiberdière.

Dragon lui sauta au cou le premier, puis Renotte, puis Martin.

RENOTTE

J*en étais bien sûre que tu ne resterais pas longtemps! Tu as bien fait, car j'ai la tête à moitié perdue depuis ton départ. Tout le monde rechigne à la basse-cour quand tu n'es pas là. Il me faut mes quatre bras, vois-tu, Manette. Notre contrat à la vie, à la mort, ne peut être défait.... Eh bien! V'ià que tu pleures!... tu veux y retourner?... ô mon Dieu! que deviendrais-je sans toi?...

Manette se jeta aux genoux de la fermière, et lui raconta toutes ses folies.

Renotte était radieuse en l'écoutant : « Toi, jalouse, ma pauvre Manette? Faut croire que personne n'est parfait en ce monde ! Je te remercie de m'avoir caché la vilaine vérité et de me faire connaître la bonne. C'est-il laid la jalousie! Ça ne me connaît pas, Dieu merci I Mais tu n'es pas une vraie jalouse, puisque te voilà revenue.

MANETTE

Et pour toujours, maîtresse Renotte ; vous pouvez bien vous marier trois fois que je ne changerai plus d'idée.

RENOTTE

Je te remercie. Viens voir comme j'ai arrangé ta petite chambre. Tu ne pendras plus tes hardes ;

tu les rangeras dans ce petit bahut que Martin a acheté pour toi. Ouvre-le.

MANETTE

Qu'est-ce que c'est que tout ça?

RENOTTE

C'est un déshabillé neuf et une cape. Je te connais. J'étais sûre que tu emportais tes bardes pour les donner, et que tu n'aurais plus rien de propre.... alors.... voilà!...

Manette allait recommencer à pleurer et à s'accuser; Renotte déclara avec autorité qu'il fallait se réjouir:

ce Tu es une espèce d'enfant prodigue, faisons un bon repas. »

Malgré tous ses efforts, Manette avait un fonds de tristesse. Son ingratitude l'accablait. Le travail seul put lui rendre le repos. Aussi avec quel bonheur, elle reprit sa besogne ! Elle ne comprenait pas ce qui lui avait passé par la tète ; et sans la défense que lui avait faite Renotte, elle serait sans cesse revenue sur ce pénible sujet.

L'espiègle Martin lui disait parfois à l'oreille:

« Manette, quand pars-tu? » et Manette souriait tristement.

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