LA MARIÉE
Le soleil fait toujours bien; mais il n'est jamais si beau que lorsqu'il éclaire le bonheur des braves gens.
Le 21 septembre, la campagne avait encore tous ses parfums ; les arbres surchargés de fruits réjouissaient Tœil du passant, les chemins étaient propres, rien ne contrariait les gens de la noce.
On aurait pu voir ce jour-là, dans toutes les maisons de Trélazé, des jeunes filles et desjeunes gens occupés à leur toilette. Une noce au village!
i46 LES ENFANTS
C'est une fête populaire. Ce jour-là les ^indiflFérents deviennent des amis. C'est à qui verra la mariée, à qui lui parlera.
Gotton, en sa qualité de voisine, réclama le droit de présider à la toilette de Renotte; car Manette, à Ten croire, était incapable de se charger d'une affaire aussi importante.
Manette parait aussi : une métamorphose s'était opérée dans Thumble vachère; elle causa une surprise générale.
Le fait est que les présents de Renotte, et ce dernier coup de bonheur, l'avaient singulièrement embellie; et si un peintre impartial avait fait le portrait de la vachère au commencement de cette histoire, il lui en devrait un autre : celui d'une grande et belle paysanne.
On causait dehors, on attendait les maîtres : « Les voici, les voici!... » crièrent vingt fois les enfants.
Enfin Renotte parait au bras de son frère, elle est entourée, admirée. François est aussi Tobjet d'une curiosité bienveillante.
« Comme cette croix d'honneur vous habille un homme! » dit le père Tareau, en considérant la sienne.
La cloche de J' église est joyeuse, tout est prêt. En gens bien élevés, M. et Mme de Saint-Cyr sont exacts à l'heure.
DE lA FERMÉ. 247
Une calèche découverte s'arrête ; la baronne et Mlle Élizabeth sont élégamment vêtues, le baron est en habit. Les seigneurs veulent faire honneur à leurs fermiers. Élizabeth attache au corsage de son amie le bouquet blanc d'où s'échappent de longs rubans d'argent.
Mlle Ysabeau a son plus riche bonnet; elle porte un châle boiteux dont elle a hérité, il y a trente -cinq ans, et qui ne voit le jour que dans les grandes circonstances.
Renotte est charmante. La vivacité de sa physionomie est tempérée par l'émotion d'un jour si grave, si imposant. Modeste et simple, elle donne le bras à François ; Mme de Saint-Cyr prend celui de Jean, et celui de Martin revient tout naturellement à Manette.
La baronne, qui pense à tout, avait envoyé des fleurs pour parer l'autel où va être béni le mariage de sa filleule ; le vieux curé a revêtu un ornement brodé par la châtelaine et sa fille. Renotte voit tout cela, et regarde sa marraine en souriant.
Tous les cœurs sont émus. Les jeunes filles ont leurs pensées et les mères aussi. Le bonheur de Renotte est un bonheur exceptionnel ; mais toute vie honnête et laborieuse peut trouver sa récompense dès ce monde. Cette vérité développée par le prêtre qui a baptisé Renotte et son mari, est comprise de tous les assistants. On prie pour les
jeunes gens, on prie pour soi-même. Que d'amis eut Renotte ce jour-là! La sacristie n'était pas assez grande pour contenir tous ceux qui voulurent la féliciter, l'embrasser.
Quelle gloire ce fut pour ceux qui savaient écrire de placer leur nom sur le gros registre de la paroisse après celui du baron et de la baronne!
Plus d'un paysan se mordit les doigts d'avoir été paresseux à l'école.
Les jeunes époux montèrent dans la calèche pour se rendre à la Volière. Les fermiers les plus huppés avaient leurs chevaux; le reste de la noce marchait à pied, violons en tète; si bien que l'équipage ayant disparu, les jeunes gens exercèrent leurs jambes au beau milieu de la route.
De longues tables, dressées dans la grande cour du château, étaient couvertes de pâtés et de jambons, sans préjudice des rôtis annoncés par le bruit des tourne-broches.
Les châtelains honorèrent le repas de leur présence. La mariée était à la droite du baron, et Manette à sa gauche; Mme de Saint-Cyr avait placé à ses côtés le marié et François. Tout le monde était joyeux et avait bon appétit; la gaîté augmenta lorsque les maîtres se furent retirés. Les douces impressions que François avait éprouvées autrefois à la table du château, se renouvelèrent et furent partagées par bien d'autres.
Le dîner dura quatre heures, ce qui parut trèscourt aux bons amis de Renotte ; la danse fut un nouveau plaisir auquel jeunes et vieux prirent part.
Le gros Nicolas, qui était encore plus gros ce jour-là, aurait désiré que sa bru vînt habiter tout de suite la ferme qu'il laissait à son fils; mais Renotte ne voulut point quitter si vite la Guiberdière : c'était son royaume et son berceau ; la nouvelle ferme n'était qu'une conquête. On ne fit point de résistance aux volontés de la jeune femme, et ses amis la ramenèrent sous le toit où elle était née.
Ce serait un plaisir pour nous de suivre Renotte dans sa nouvelle condition; il ne peut en être ainsi. D'ailleurs nous la connaissons assez pour être sûrs qu'elle fut une femme aussi accomplie qu'elle avait été une jeune fille modèle, et cela nous suffit.
Il est d'autres personnages que nous ne perdrons pas si vite de vue. François, grâce à l'intervention de M. de Saint-Cyr, et grâce à sa blessure, obtint de faire partie de la réserve; il fut d'un grand secours pour nos jeunes fermiers, et reconquit, par une conduite irréprochable, l'estime qu'il avait perdue par son imprudence.
Manette et Martin, vous n'en serez pas surpris, s'établirent plus tard à la Guiberdière. Renotte
n'aurait point vu d'un bon œil une étrangère prendre cette place; Manette était depuis longtemps une sœur pour elle.
Si la fortune des enfants de Jacquîne Goujon était un événement dans le pays, celle de Manette Constant fut bien autre chose encore I Chacun racontait son histoire à sa manière.
La bonne ôlie finit par avoir le sort de tous ceux qui réussissent en ce monde. Une fois devenue maîtresse Martin, on trouva mille raisons en sa faveur.
La père et la mère de Manette se ressentirent immédiatement et toujours de la fortune de cette ; enfant dont Fabsence avait fait si peu de vide. Ils ne passaient pas un jour sans la bénir.
Renotte avait donc eu raison :
Avec un bon cœur on fait de grandes choses.
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