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LE RETOUR DU SOLDAT

On était à la veille de la noce, lorsqu'un soldat à la figure brune, à la démarche traînante , entra dès quatre heures du matin dans Trélazé : c'était François.

La porte de l'église s'ouvre, l' angélus sonne. Le son de cette cloche l'émeut, l'attendrit, il' s'assied sur un banc et laisse couler ses larmes. Une voix amie le rappelle à lui même : c'est celle du respectable curé qui Ta béni au départ, et le bénit au retour.

Quelques instants plus tard, François se dirigeait vers la ferme ; car s'il s'était éloigné lentement des lieux qui l'avaient vu naître, il était impatient d'arriver. Malgré une blessure à la jambe, il court, frappe à coups redoublés, sans souci de l'émotion qu'il va causer.

La fermière réveillée en sursaut, s'écrie : « Manette, c'est lui 1 » Elle ouvre la fenêtre, ses yeux rencontrent ceux de son frère. En moins d'instants qu'il n'en faut pour le dire, Renotte accourt et se jette dans les bras du soldat. Manette et Martin ne se font pas attendre. On pleure, on ne dit rien, on s'embrasse, on se regarde, on pleure encore.

Mais Renotte n'avait pas, je crois, gardé le silence plus de cinq minutes dans toute sa vie. La parole lui revint bien vite ; elle accablait François de questions : « Gomment se fait-il que te voilà?

FRANÇOIS

Je n'en sais rien au juste : j'ai demandé un congé, et on me l'a accordé sans difficulté!

Sais -tu, François, où tu iras demain, et ce que tu verras ?

FRANÇOIS

Oh ! je resterai ici bien tranquille, et je vous verrai tous les trois.

RENOTTE

Ton petit doigt ne te dit-il rien, mon frère?

FRANÇOIS

Rien du tout.

RENOTTE

Eh bien ! tu iras, bon gré, mal gré, à la noce de Jean, le fils du gros Nicolas.

FRANÇOIS

Pour ça, je ne m'en soucie guère.

RENOTTE

Tu vas t'en soucier tout de suite : la mariée, c'est moi.

FRANÇOIS

Ohl par exemple I il faut convenir que j'ai bien manœuvré. Tu te maries demain?

Et j'étais si triste que tu ne sois pas là! M. le baron devait me donner le bras; mais un instant I je prendrai le tien. Tu mettras ton habit de militaire. Gomme ça fera bien I tu as de belles moustaches, François!

FRANÇOIS

Et une belle blessure à la jambe!

RENOTTE

Mon pauvre frère I tu as donc attrapé une balle?

FRANÇOIS

Je n'en suis pas fâché; ça m'a valu cette croix dont tu ne dis rien.

RENOTTE

Je ne vois que toi, François, dans ce moment. Martin ira aujourd'hui même chercher le médecin; nous te soignerons et tu seras bien vite guéri.

FRANÇOIS

Les soins ne m'ont pas manqué. Figure-toi qu'en arrivant à l'hôpital de Marseille, la tête remplie d'idées noires, je vois venir à moi une sœur de charité qui me dit d'une voix douce : « Mon pauvre François, ça me crève le cœur de vous voir blessé ; mais je suis tout de même bien contente que ce soit moi qui va vous soigner. » C'était Marceline Housard, du Pont-de-Cé. Je crois qu'on m'aurait permis de regarder dans le paradis, pour voir le bon Dieu et tous les saints, que je n'aurais pas été plus content.

RENOTTE

Oh t que si !

FRANÇOIS

La belle invention que ces sœurs de charité ! Ça vous retourne l'esprit au premier mot. Elles sont adroites comme personne; et, quand on a la chance d'en trouver une de connaissance, on serait au bout du monde qu'on se croirait au pays. Pauvre sœur Marguerite! était-elle contente quand je suis parti ! je lui ai promis d'aller voir ses

parents.... M'as-tu pardonné? m'avez-vous pardonné?

RENOTTE

Mon frère, je suis heureuse comme une reine, maintenant que te voilà, et je te prie de ne pas me parler du passé qui ne reviendra plus.

FRANÇOIS

Il faut que j*en parle, il faut que tu saches combien a été heureuse pour moi cette épreuve. Si tu me trouves changé de figure, je le suis bien autrement dans le cœur. J'apporte de la réflexion pour tout le reste de ma vie. Oh ! Renotte, si j'avais suivi ton exemple, si j'avais écouté les conseils de notre respectable curé I Mais non ! tout ça m'ennuyait. Je voulais m'amuser ; ton ardeur au travail faisait mon* supplice ; alors je fuyais. La paresse, voilà ce qui a tout gâté. Ah I ça m'a coûté cherl C'est qu'il ne faut pas broncher au régiment I Faut marcher droit ! Je l'ai compris et tout de suite je me suis dit : Tu t'ennuyais à la Guiberdière, eh bien I maintenant tu vas avoir de quoi te distraire pendant sept ans.

Renotte, je veux regagner l'honneur que j'ai perdu; cette croix me rappellera tous mes devoirs.

François fut interrompu par un homme qui le serrait dans ses bras, et l'appelait du nom de frère.

C'était Marceline Housard. (Page 239.)

Le fiancé avait tout entendu, et, quoique très^ heureux de constater les bons sentiments du jeune garçon, il trouvait la conversation un peu longue.

« Allons, allons, dit^il, nous mènerons les deux fermes ensemble ; il n'y en aura pas de pareilles dans le pays. Vive la joie !... vive la France qui a gagné la partiel... »

Les jeunes gens n'auraient pas été fâchés de rester seuls. Il ne fallut pas y songer. Le retour de François était un gros événement. Chacun voulait voir un pays qui avait fait la guerre. La croix d'honneur en imposait aux moins indulgents et faisait envie aux plus sages.

Renotte essaya en vain de dorloter un peu son frère. Le soldat souriait à toutes les propositions de sa sœur, et il ne voulait pas perdre un instant pour se mettre au courant de tout ce qui s'était passé depuis son départ.

« En v'ià-t-il des histoires, » disait Renotte à la fin de chacun de ses récits.

Il n'en faut pas tant pour intéresser le soldat qui rentre dans ses foyers. François ne pouvait se lasser de regarder sa sœur et son frère, la présence de Manette complétait sa joie. Rien n'était changé ; la prospérité seule était entrée dans la maison.

Martin fut obligé de conduire son frère partout,

il lui fit voir les améliorations opérées depuis son départ, et fut heureux de recevoir ses éloges. François, impatient de se remettre au travail, regrettait presque de trouver les choses en si bon ordre. Les champs de l'Algérie qu'il avait admirés et enviés n'étaient déjà plus qu'à l'état de rêve dans son esprit. La mer et son rivage, rien ne pouvait être comparé à ce coin de terre. Il apprit avec satisfaction qu'une autre ferme allait être ajoutée à la Guiberdière, et que sa présence devenait alors un avantage pour les jeunes mariés. Sans tarder, François monta à cheval, et se rendit au château, où il apprit que Mme de Saint- Cyr s'était employée activement pour lui faire obtenir un congé, et qu'elle avait de tout temps suivi sa conduite. C'est donc à cette femme généreuse que nous devons le retour du remplaçant.

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