CHAPITRE VI
lE MOIS DE DÉCEMBRE.
Les enfants se figurent que tout est plaisir à la campagne, parce qu'ils l'habitent pendant la belle saison, et que, si par hasard ils y passent l'hiver, c'est dans un château à l'abri du froid. Le givre qui pend aux arbres, la neige et les vitres couvertes de beaux dessins, tout les amuse et les enchante. Il n'en est pas ainsi pour les petits paysans : Renotte et ses frères n attendaient pas qu'il fît jour pour se lever. Dès cinq heures, la
chandelle brûlait. La jeune fille éveillait tout le monde, et chacun allait à sa besogne.
Pendant que Manette s'occupait à Tétable, à la porcherie et au poulailler, sa maîtresse faisait le ménage, soignait sa grand'mère, réchauffait la soupe.
Renotte trottait partout avec ses. sabots; elle bravait la pluie et la neige pour aller arracher les mauvaises herbes qui poussent en toute saison; elle lavait à l'étang en compagnie dés canards. François visitait ses greniers; s'assurait que tout était en ordre, taillait ses pommiers, couvrait ses ruches, et travaillait de temps en temps au potager.
L'Anjou est une des plus riches provinces de la France. Le chanvre y croît mieux que partout ailleurs. L'été on voit des champs de fuseaux verts et touffus où se fait plus d'une partie de cache-cache. Toutes les femmes filent, et cette industrie est d'un bon revenu pour la fermière laborieuse. Maîtresse Renotte maniait le fuseau aussi bien que tout le reste. Quand elle avait raccommodé ses frères, selon son expression, elle prenait sa quenouille ornée d un beau ruban bleu que lui avait donné Mlle Elisabeth.
La servante doit aussi filer le soir. Hélas! Manette était si gauche à ce travail, que Renotte perdait son temps à la reprendre; mais, la bonne
volonté et la patience triomphent des plus grands obstacles I Si Manette n'avait pas de grâce en tournant son fuseau, elle n'en devint pas moins une bonne fileuse. La pauvre fille eut la joie d'entendre Renotte lui dire un jour : « Manette, tu as déjà filé tes quatre livres de chanvre ! »
Les paysans ont aussi leurs soirées en hiver. Ils se réunissent pour la veillée : les hommes raccommodent leurs instruments de travail; on parle de ses afiaires; on chante. A l'approche de Noël, tout le monde s'en mêle, vieux et jeunes. Si le chant de la jeune fille réjouit le cœur, la voix tremblante de l'aïeule n'est pas dénuée de charme ; aussi, se fit-il un grand silence, lorsque la mère Bolève, arrêtant son rouet, chanta ce vieux Noèl d'Anjou :
Fidèles pastoureaux, venez avec moi Baiser les pieds de notre petit roi, Venez, pasteurs, voir cet enfant aimable.
Que nos péchés ont mis dans une étable.
Ses petits yeux mouillés qui répandent des pleurs, Pleurent nos maux, et non pas ses douleurs ;
Sa charité surpasse ses souffrances,
Et sa bonté le réduit à Tenfance.
Ses deux petites mains, où Ton voit seulement
L'activité d'un faible mouvement.
Ont donné l'être à la machine ronde.
Et ont tiré du néant ce grand monde.
Ses petits pieds tout nus, captifs en des drapeaux,
Ont arrêté rinconstance des eaux Et ont trouvé sous une glace humide La fermeté d'un plancher bien solide.
Anges, le souffrez-vous, descendez promptement.
Quittez le ciel, quittez le firmament.
Rendez-vous-y dans cette grotte sombre, Vous y verrez un beau soleil à Tombre.
Toutefois, beaux esprits, ne nous l'emportez pas,
Notre salut dépend de son trépas ; Laissez-le-nous ce Sauveur débonnaire.
Qui doit passer de la Crèche au Calvaire.
La fête de Noël, vous le savez, se célèbre en tous pays avec une grande solennité, c'est le temps des réjouissances. Chaque peuple a son genre de fête : en Anjou, la veille de Noël, les petits garçons courent dans la ville et dans la campagne en chantant des noëls ; ils ont une sonnette qu'ils font entendre à chaque porte pour annoncer leur arrivée. On leur ouvre, et la maîtresse du logis leur donne de petits sous.
Renotte se crut une reine, lorsqu'elle ouvrit son armoire et en tira son sac , comme elle l'avait vu faire à sa mère.
Le temps passait. Il y avait des contrariétés, des déceptions ; c'était comme chez tout le monde.
Cependant Manette faisait des progrès remarquables; sa gaucherie naturelle ne l'empêchait
pas de s'acquitter parfaitement de la besogne qui lui était confiée ; aussi , la pauvre fille était-elle contente ! son bonheur eut été complet, si Martin n'avait pas été là pour la tourmenter ; quoiqu'il allât passer quelques heures à l'école, il trouvait encore le moyen de taquiner Manette : si elle montait au grenier à fourrage, le petit vaurien retirait Féchelle, et la laissait appeler pendant une demi-heure. Quand le temps était passable, la servante conduisait les dindons aux champs; alors Martin dispersait le troupeau et laissait la pauvre fille courir pour les rassembler.
Le passage de Martin à la basse-cour jetait Feffroi dans l'âme de la vachère; il n'est sorte de malices que le petit garçon n'inventât; un jour, il décrochait la marmite, la mettait au beau milieu de la chambre et courait dire à Manette que la soupe brûlait; une autre fois, il cachait sa quenouille ou mêlait son fil.
A tout cela, Manette soupirait, et ne se plaignait jamais.
Martin ayant remarqué certaine poule normande qui suivait la servante et accourait à sa voix, même lorsqu'elle ne lui jetait pas de grain, imagina de couper les ailes à la poule et de la porter sur le toit où elle mourait de froid ou de faim. Il profita du moment où tout le monde était occupé , pour faire ce beau coup.
Martin grimpa aisément sur le toit, et il en serait descendu avec la même facilité, si l'arrivée inattendue de François ne Teùt eflfrayé ; dans son empressement à descendre, il glissa et vint tomber aux pieds de son frère en poussant des cris.
François, sans lui demander d'explication, le porta sur son lit et courut chercher le médecin. La grand'mère, Renotte et les voisines arrivèrent. Martin interrompait les cris que lui causait la douleur pour dire : « La poule I la poule ! » Mais personne ne comprenait. Ce fut Manette qui, au retour de Tétang, aperçut sa normande en proie au plus vif désespoir.
« Que veut-il dire* avec la poule? demandait la mère Bolève.
RENOTTE
Je parie qu'il a voulu jouer quelque mauvais tour à Manette, et que le bon Dieu l'a puni!
MARTIN
Tout juste I ma sœur; mais je suis corrigé.
Descendez la poule; elle est sur le toit, et je lui aï coupé les ailes pour voir ce que ça ferait. »
Cependant le médecin , étant arrivé , déclara que Martin avait le bras cassé et qu'il fallait le lui tirer bien fort pour le remettre. Cette opération fut très-douloureulse. Le patient criait et se fâchait; mais quand le médecin eut maçonné le pauvre bras dans le plâtre, comme disait la mère
Bolève, et déclaré qu*il ne fallait pas remuer avant quarante jours, ce fut bien une autre affaire! ne pas remuer! C'était presque une sentence de mort pour le petit espiègle.
Lorsqu'il entendit la voix de Manette, il se cacha sous sa couverture; mais elle fondit en larmes en apercevant le bras de Martin emmaillotté et raide comme une trique.
MANETTE
Quel malheur I quel malheur! quelque chose me disait bien de rentrer; mais j'étais loin de me douter d'un pareil accident. Vous qui êtes si leste, si adroit, Martin ! Allons , ne pleurez pas ; nous aurons bien soin de vous; moi, je me dépêcherai de faire mon ouvrage pour vous tenir compagnie.
Je vous amènerai Dragon tous les jours un brin, ça vous distraira.
MARTIN
Tu n'es donc pas fâchée, Manette?
MANETTE
Fâchée? Vous savez bien que je ne me fâche jamais; seulement, j'ai le cœur joliment gros eti, pensant que vous allez rester là comme ùfie momie pendant quarante jours. Je courrais après mes dindons jusqu'à Angers, si ça pouvait vous raccommoder le bras tout de suite. »
Martin écoutait Manette avec admiration et surprise; il ne la trouvait plus si laide; chaque
Il glissa et vint tomber aux pieds de son frère. (Page 49.)
parole qui sortait de sa grande bouche lui semblait une musique délicieuse ; il comprenait que celle qui avait été sa victim.e allait devenir sa plus grande consolation, et qu'elle n'oserait jamais le gronder comme les autres.
Si étourdi que soit un enfant, il finit par apprendre à ses dépens qu'il faut être raisonnable, et qu'il n'y a pas de bonheur pour les méchants. Martin n'avait point songé qu'il pouvait lui arriver un accident, et il aurait évité celui-ci, s'il n'avait pas eu la mauvaise pensée de faire du chagrin à Manette.
Ces sages réflexions ne logèrent pas longtemps dans sa tète; mais l'ennui qu'il éprouva lui fut très-utile. Son état n'oflrant point de danger, quand chacun lui avait dit « bonjour », on le laissait.
Manette, seule, trouvait du temps à consacrer au pauvre malade. Souvent, ce n'était qu'un mot, elle amenait Dragon, lui faisait faire quelques cabrioles et retournait au travail. Le dimanche, elle apportait du pain bénit à Martin, s'asseyait près de son lit, au lieu d'aller avec les filles de son âge, lui racontait les nouvelles et ajoutait quelquefois une histoire de sa façon pendant laquelle il s'endormait.
Avec quelle impatience le petit garçon comptait les jours! « Oh! Manette, disait-il, quand je serai
guéri, je ^aiderai, je garderai ces méchants dindons qui t'ennuient tant, et, le printemps venu, je dénicherai des oiseaux pour toi. »
MANETTE
Non, Martin. Les pauvres petits! il faut les laisser avec leur mère.
MARTIN
Tu n'aimes donc pas les oiseaux?
MANETTE
Je les aime ; mais je me dis comme ça : si j'étais petit oiseau, j'aimerais à rester sous l'aile de ma mère, puis à voltiger sur les haies fleuries et, plus tard, à voler bien haut.
MARTIN
Moi, je pense, Manette, que si j'étais petit oiseau, je serais bien content d'avoir une belle cage, du mouron et de la graine sans aller courir de droite et de gauche au risque d'être tué ou mangé.
MANETTE
Vous vous trompez, Martin; nous consulterons les oiseaux quand vous serez guéri. »
J'ose à peine dire à mes lecteurs que l'accident arrivé à Martin amena la paix dans la famille. L'ordre régnait partout, les canards glissaient tranquillement sur l'étang, et comme le petit garçon ne rendait guère de services, on ne pouvait s'empêcher de constater combien son immobilité
était avantageuse pour tout le monde. Il faut dire aussi, pour être juste, que ce coureur, ce tapageur prenait son mal en patience, quoiqu'il s'ennuyât beaucoup ; son plus grand plaisir était de voir Manette filer auprès de son lit.
Mlle Ysabeau ne se laissa point arrêter par la distance et les mauvais chemins. On la voyait arriver montée sur un âne, chargée de pots de confitures au moyen desquels sa morale passait doucement.
Tout s'arrange en ce monde, même les bras cassés : au bout de six semaines, le chirurgien leva l'appareil, et l'on vit un beau bras droit et souple comme avant l'accident.
Il est aisé de se figurer la joie de Martin. Nous parlerons surtout de sa reconnaissance pour Manette.
Il aurait voulu faire son ouvrage et qu'elle se reposât à son tour. En vain la bonne fille revendiquait ses droits de servante , le petit garçon accrochait la marmite, allait au cellier, apportait le bois, enfin on le trouva un jour en train de repasser le bonnet de Manette.
Cet excès de zèle amena nécessairement une réforme dans la conduite de Martin.
L'hiver fut rude cette année-là. Renotte souffrait, et elle ne se plaignait pas; sa présence était indispensable au marché, car déjà la répu-
tation de la jeune fermière était faite. On savait que la fille de Jacquine ne trompait jamais, qu'elle disait naïvement le pour et le contre de sa marchandise et vendait en conséquence. Cette méthode ne réussit pas tout de suite, mais une fois qu'elle fut admise par les pratiques elle devint un moyen de succès. Renotte avait fini son marché avant toutes ses voisines. Nous ajouterons encore que la fermière avait un talent particulier pour conserver les légumes : la cave de la Guiberdière était un vrai jardin anglais où elle se promenait avec complaisance : il y avait de belles allées de carottes, des haies de céleris rouges, des corbeilles de scaroUes et des barbes de capucin jaunes comme Tor, des bordures de persil, enfin des choux et des citrouilles qui auraient écrasé l'ennemi au siège de Sébastopol.
Quand Trottin arrivait avec une charge de ces légumes frais, c'était à qui en aurait.
Le chanvre avait rendu vingt aunes de toile dont Mlle Ysabeau s'était emparée. Il y avait de beaux tas de blé dans le grenier ; le meunier venait chaque semaine en prendre sa charge. Les pommes de terre se portaient bien.
Dame Renotte entassait les écus dans son armoire. Si un étranger Tavait vue les caresser, les regarder et les palper, il aurait certainement pris notre petite fermière pour une vilaine avare. Il
se serait trompé. Renotte pensait déjà au jour où elle irait porter l'argent du fermage à Mme de Saint-Cyr. Elle calculait et pensait avec satisfaction que Mlle Ysabeau ayant pri^ beaucoup de provisions, la balance serait en faveur de son sac.