LE PRINTEMPS
Vous êtes bien joyeux lorsque les feuilles commencent à pousser, que les oiseaux chantent le matin et que les engelures ne vous empêchent plus de sauter et de courir. Vous dites : « L'hiver est fini ; nous irons bientôt à la campagne; nous ferons de petits jardins. Il y aura de beaux arbres et des fleurs dans le parc , et plus tard des fruits dans le verger. »
Le printemps réjouit aussi les paysans. Ils oublient leurs fatigues et leurs inquiétudes passées ;
chaque brin d'Jierbe porte une espérance pour eux.
Renotte et François avaient vu d'autres fois le magnifique spectacle du renouvellement de la nature : aujourd'hui ils éprouvent un sentiment nouveau à la vue de ces champs. Dieu a béni leur travail, les récoltes promettent l'abondance.
Manette restait plantée au beau milieu de la basse-cour, adressant un compliment à chacun de ses hôtes. Deux jeunes porcs surtout étaient l'objet de ses soins ; Renotte lui avait dit: « S'ils se vendent bien, je te donnerai un petit écu pour ta mère. » Or, nous aimons à le rappeler, le bien-être dont jouissait Manette près de la fermière, ne l'empêchait pas de penser que le pain était ménagé chez sa mère et qu'à certains jours on en avait manqué.
L'excellente fille perdait toute sa timidité à la basse-cour ; c'était un .lieu de plaisance où elle parlait en toute liberté. En voyant les cochons (pourquoi ne pas les appeler parleur nom?) sortir frais et nets de l'étang, elle leur adressait un compliment dont plus d'un lecteur sera surpris : « Vous êtes comme moi, disait-elle, vous aimez Feau claire ! Faut-il que les ignorants vous accusent d'être malpropres I Bien au contraire, c'est la ■propreté qui vous pousse dans ces vilaines mares boueuses. Pauvres innocents ! Vous croyez que
c'est de Teau claire I Voilà comme- on fait la réputation de bien des gens en ce monde ! »
Manette avait déjà rendu des services notables à la ferme, aussi Renotte n'attendit point la fin de Tannée pour l'habiller à neuf.
Nous qui avons bon cœur, nous sommes contents de voir prospérer la vachère, et il nous en coûte de dire que cette humble prospérité suscita la jalousie. Personne ne parlait des qualités de Manette, et tous les voisins la tournaient en ridicule. Le dimanche, quand elle sortait de l'église avec ses maîtres, on levait les épaules de pitié ; sa toilette était blâmée, critiquée. Heureusement que Martin était là ! Il marchait à côté d'elle, tenant une pierre qu'il aurait lancée au premier garçon assez téméraire pour oser l'insulter.
Si l'hiver avait été long pour nos petits fer* miers, il le fut peut-être encore davantage pour Mme de Saint-Cyr, qui n'était pas sans inquiétude sur le résultat de son entreprise. Le monde n'avait pu lui faire oublier sa filleule, aussi dès le mois d'avril parla-t-elle d'aller en Anjou. Beaucoup d'objections contrarièrent ce projet; Mme de Saint-Cyr en triompha doucement, et son mari fut bientôt le premier à la presser de partir.
Elisabeth était ravie d'aller retrouver son amie Renotte. Départ ou arrivée, tout est plaisir pour l'enfance ! le principal est de changer de place ;
on quitte volontiers les amis de la ville pour ceux de la campagne.
Mlle Ysabeau fut seule avertie de Tarrivée de sa maîtresse qui aimait, aussi elle, les surprises.
La petite fermière était bien loin de se douter d'un pareil bonheur ; elle comptait les jours et se disait qu'il y a beaucoup de jours dans trois mois.
La Guiberdière était vraiment un modèle d'ordre et d'activité : aux travaux d'hiver succédaient ceux du printemps ; les bœufs étaient au labour, et Renotte aidée d'un jardinier s'occupait activement du potager.
Cette année-là plusieurs familles anglaises habitaient r Anjou, et tout paysan intelligent se disait avec raison que la présence de ces étrangers serait favorable à la Vente des primeurs. Déjà le cœur de Renotte battait à la pensée de charger le dos de Trottin de belles bottes d'asperges, de paniers de fraises et d'abricots que les chalands se disputeraient.
Il n'y avait point de mains oisives à la ferme : la grand'mère, assise dans son fauteuil, faisait des paquets de légumes la veille du marché et en taxait le prix ; Manette se rendait le matin de ce jour-là dans la basse-cour, et, les larmes aux yeux, elle choisissait les plus belles volailles, les attachait vivantes par couple, avec autant de
tranquillité que si elle n'eût pas entendu leurs cris de détresse. Elle les soupesait, disant tout haut : « Il n'y en aura pas de pareilles dans tout le marché, c'est sûr et certain. »
Le climat de l'Anjou est un des climats les plus agréables de la France. Dès le commencement d'avril les haies sont fleuries, les prés sont émaillés de marguerites ; au gazouillement des oiseaux se mêlent les cris joyeux des enfants ; les portes et les fenêtres s'ouvrent ; les bonnes ménagères font la lessive. L'activité règne partout. Quelquefois aussi les promeneurs viennent animer le paysage : c'est une bande d'écoliers qui fondent sur la ferme, demandant du lait et du pain bis. On voit aussi des promeneurs plus graves.
Un jour Renotte était en train de piquer des salades, lorsque les aboiements de Dragon la forcèrent à aller voir ce qui se passait. Une grande calèche était arrêtée devant la ferme. Un monsieur et quatre jeunes filles l'occupaient. On s'observait sans rien dire. Enfin le monsieur à l'accent étranger se leva et prit la parole : « Petite bergère, demandez au maîtresse la permission pour moi et mes enfants de voir le ferme.
RENOTTE
Monsieur, c'est moi la maîtresse de la ferme.
l'étranger.
En vérité ! si petite encore !
RENOTTE
Ça ny fait rien dans notre pays, monsieur. Je vous montrerai la ferme avec plaisir. »
Renotte détroussa sa jupe et se mit en devoir de satisfaire la curiosité des promeneurs.
Les quatre demoiselles aux cheveux blonds et au teint rose gagnèrent vite le cœur de la petite fermière ; mais celle qui proposa de voir piquer les salades eut le prix.
l'étranger.
Montrez-nous l'étable, la basse-cour, je vous payerai pour cela. »
Renotte rougit et répondit sèchement : « iMerci, monsieur. » Cependant l'humeur de notre gentille fermière s'adoucit en voyant l'intérêt que les étrangers accordaient aux moindres détails. l'étranger.
Si vous voulez venir dans mon pays, petite bergère, je vous donnerai beaucoup de l'argent. Vous ferez manger mes poulets.
RENOTTE
Monsieur, vos poulets savent bien manger tout seuls. Ça ne s'apprend pas plus aux bêtes qu'aux hommes. D'ailleurs vous me donneriez mon pesant d'or, que je ne quitterais pas ma ferme. Je n'ai pas besoin d'être riche tout de suite , moi ; j'ai le temps de faire fortune : pierre qui roule n'amasse pas mousse.
Notre Anglais vit qu'il avait affaire à une petite personne pas mal fière, et, voulant lui laisser quelque argent, il demanda du lait et des tartines.
Renotte eut bien vite posé sur la table ses plus belles tasses qu*elle remplit de lait avec une grâce charmante. Les tartines ne faisaient que paraître et disparaître ; on causait amicalement.
l'étranger.
Petite fermière, nous resterons encore quatre mois dans la ville d'Angers, sur le boulevard des Lyces. Je vous retiens tous les légumes et tous les fruits de votre jardin. Vous n'aurez pas la peine d'aller au marché.
RENOTTE
Je ne crains pas la peine, monsieur. Je vous vendrai comme à tout le monde : pas davantage. Quand vous seriez parti, mes pratiques seraient parties aussi. Bon Dieul que dirait-on si Renotte et Trottin ne figuraient plus au marché I
L'étranger sourit de l'enthousiasme de Renotte: il était convaincu. Il se loua de la bonne hospitalité qu'il avait reçue, et laissa une demi-guinée sur la table.
Seule, Renotte regarda la monnaie étrangère d'un air de méfiance, et finit par la mettre dans son sac, en disant : « Ma marraine doit connaître ça. »
La semaine n'était pas écoulée, lorsque M. Wil-
son et ses filles revinrent à la Guiberdière armés de lignes. « Ahl ça, dit la mère Bolève, vont-ils prendre tout notre poisson? Nous n'en avons pas trop pour la vente.
RENOTTE
Ne te tourmente pas, mère ; s'ils prennent notre poisson, ils le paieront. Autant eux que les bourgeois de la ville. »
M. Wilson obtint donc la permission de pêcher en famille. Martin devait fournir Tamorce.
Cette innovation fit grand bruit au village et dans les environs. Ces Anglais apportaient des las d'or à la ferme et ces Goujon auraient fait fortune avant d'être majeurs.
Un jour. Manette cédant à la curiosité, s avança pour être témoin d'un spectacle si nouveau.
M. Wilson eut alors la fantaisie de mettre une ligne dans la main de la pauvre fille, qui s'en défendait de toutes ses forces, parce que c'était l'heure de mener les dindons aux champs.
Toutefois Martin ayant appuyé la proposition de M. Wilson, Manette prit la ligne. Il fallait la voir! Immobile, le cou tendu, la bouche béante I Tout à coup, Martin rompt le silence : « Ça mord ! ça mord ! hardi , Manette I Tire ! tire terme! »
Manette tire avec énergie ; elle amène une carpe
de trois livres qu'elle va percher dans un prunier où s'entortille sa ligne. Les hourrah et les éclats de rire amenèrent la mère Bolève et Renotte qui rirent autant que les autres.
Martin grimpa à l'arbre, parvint, non sans peine, à détacher la ligne des branches et jeta sur l'herbe la belle carpe.
M. Wilson, voulant encourager les succès de Manette, lui donna un écu.
Un écul c'est une fortune pour celui qui n'a rien, mes enfants. Que de choses la vachère n'allaitelle pas acheter pour ses petites sœurs !
Il fut arrêté par devant maîtresse Renotte que M. Wilson paierait un droit de pêche dont il n'userait qu'une fois par semaine, et qu'il pourrait également ramer.
LA grand'mère.
Moi, je suis tout juste contente de voir venir ces Anglais par ici... Ça fera causer.
Ne faut-il pas, mère, qu'on cause toujours?
M. Wilson a l'air d'un bon père-; il devient chaque fois plus aimable, et ses filles sont gentilles. Il n'y a à vrai dire que leur baragouin. C'est bien drôle de parler comme ça : on n'y comprend goutte. Mais l'argent I c'est de tous les pays, et pourvu que notre poisson se vende bien, je ne me
soucie guère de savoir dans quelle poêle on le fait frire.
Un soir, Martin accourut tout essoufflé dire que le meunier, en passant devant le château, avait vu Mlle Ysabeau ouvrir les fenêtres , qu'elle l'avait appelé et lui avait demandé la provision de farine pour tout le monde.
Renotte sauta de joie et embrassa le porteur d'une si bonne nouvelle.
A partir de ce moment, elle eut l'œil au guet; et, ne voulant pas être prise à Timproviste , elle cira l'armoire, lava la chambre et les carreaux de vitre, puis regardant autour d'elle : « Maintenant, ma marraine peut venir : maîtresse Renotte ne craint rien ! »
D'ordinaire, les filleules attendent leurs marraines pour recevoir des présents : Renotte ne songeait qu'à en faire : « L'argent qu'on doit, disait-elle, ça ne vient pas du cœur. Que leur donnerons-nous* mère? »
LA grand'mère.
Mon enfant, attends la belle saison ; il y aura des fleurs.
Attendre! attendre! Je ne veux pas. Je donnerai mes tourterelles à ma marraine, et une petite quenouille tout habillée à Mlle Élizabeth. Tu lui apprendras à filer.
LA GRAND'mÊRE.
Crois-tu, Renotte, qu'une demoiselle file comme nous?
RENOTTE
Ça sera nouveau, et la nouveauté plaît toujours.