LES MÊMES, PAGANEL
PAGANEL (paraissant en costume de voyage, gatement). —Ah ! ah! les passagers sont réunis pour le déjeuner ! C’est heureux ! Mais ici, c'est comme à table d'hôte! Chacun pour soi! La meilleure place et les meilleurs morceaux. Eh! eh! (7/ fait le tour de la table afin de choisir sa place et s'approche d'Archibald). Oh ! le ronfleur !
GLENARVAN.—Ah ça,me direz-vous,capitaine P...
PAGANEL.—Le capitaine...
WizsON, --Mais, milord, je ne sais... je ne comprends pas !.…
PAGANEL.—Il faut que je lui présente mes devoirs.. (A//ant à Wilson). Capitaine, permettezmoi de vous serrer la main Hier soir, le brouillard était si épais que je ne vous ai pas même aperçu !... Le commissionnaire a déposé mes malles dans cette cabine et je me suis blotti dans celle-ci que j'avais retenue par dépêche ! Capitaine Burton, je suis vraiment heureux d'entrer en relations avec vons.
GLENARVAN (à part). -- Bon ! c'est un passager qui s’est trompé de navire !..,
PAGANEL.— Mais ne faisons pas attendre ces messieurs...
GLENARVAN (à part).—Ce brave monsieur à l'air d’un fier original! Voyons, Wilson, présentez-nous l’un à l’autre. Il faut au moins savoir à qui l’on a affaire !
Wizson (à Paganel). — Monsieur, voulez-vous
“me permettre de vous présenter Sa Seigneurie lord Glenarvan ?
PAGANEL (s’inclinant).—-Ah1 milord, enchanté de’faire votre connaissance.
ARCHIBALD. -— Moi, je ne suis pas enchanté d’avoir fait la sienne |
PAGANEL (confidentiellement).—Je vous préviens, -milord, que nous avons là... (montrant Archibald) un compagnon de voyage qui ronfle comme... une vieille toupie.
GLENARVAN (souriant).—:C'est mon oncle, monsieur. |
PAGANEL.—Hein ? votre... (4 part.) Diable !
GLENARVAN (/e lui présentant).—- Lord Archiald Glenarvan.
PAGANEL.—Milord, certainement...je.. je suis. Montrant Bob.) Monskur'est votre fils sans oute ?
ARCHIBALD.—Mon... mon fils! Mon valet de hambre monsieur.
PAGANEL (à part).—Je n’ai pas la langue heueuse aujourd’hui.
GLENARVAN.—Mais vous, monsieur ?
PAGANEL.——Ah ! milord, je vous demande paron de me présenter moi-même. mais ‘à la mer, on eut être plus coulant sur l'étiquette.
GLENARVAN.—A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur ?
PAGANEL.—Jacques-Eliacin-Jean-Marie Paganel.
*GLENARVAN.—Paganel !... Vous êtes ROBE aganel!...
PAGANEL.-—Secrétaire perpétuel de Société e géographie de Paris, membre correspondant es sociétés de Bombay, de Leipzig, de Londres, e Pétersbourg, et-qni se dirige vers l'Inde pour relier entre eux les travaux des grands voyageurs.
GLENARVAN.— Monsieur Paganel, je ne peux que me féliciter de rencontrer à bord l’un des savants les plus distingués de la France |! (4 part, à Wilson.\ et le pius distraits des hommes |
WiLson. - Tout s'explique alors.
ARCHIBALD.—Est-ce qu’il va se mettre à table avec nous P
GLENARVAN (bas). — Mon cher oncle, il doit mourir de faim. Laissons-le reprendre des forces avant de lui apprendre où il est et où il va. (C4acun a pris sa place autour de la table, moins Bob. Paganel se trouve placé près d'Archibald qui est furieux.)
GLENARVAN.—Et maintenant, monsieur Paganel, voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?
PAGANEL. - Comment donc! Vingt questions, milord, trente questions |... toutes les questions que vous voudrez.
GLENARVAN.— Une fois arrivé dans l'Inde, est: ce Calcutta que vous avez choisi pour point de départ de vos voyages ?
PAGANEL.—Oui, milord! C'est de Calcutta que je m'élancerai pour voir l'Inde. C’est mon plus beau rêve qui va réaliser dans la patrie des éléphants et des Thugs.
ARCHIBALD (endant sa tasse).—Du sucre? Je voudrais.un peu de sucre dans mon thé.
PAGANEL. — Voilà, milord, voilà... Imaginez:
vous, milord... (77 verse en parlant la salière dans la tasse d'Archibald).
ARCHIBALD.—Mais c’est du sel, monsieur, c’est du sel! | |
PAGANEL.— Ah! pardon ! ah oui, c'est du sel!
Encore une distraction |! C’est étonnant, moi qui n’en ai jamais.
ss D
GLENARVAN (Passant le sucrier).—Voïci le sucre.
PAGANEL.—Merci, je n’en prendrai pas.
GLENARVAN.—C'est pour mon oncle ! (Paganel verse le sucrier dans la tasse.)
ARCHIBALD.—Qu'est-ce que vous faites ?
PAGANEL. Je suis désolé, milord, mais on ne peut en ôter ! Il est fondu ! (4 GZenarvan.) Je suis chargé de remplir une importante mission. Il s’agit de longer la base septentrinnale de l’Himalaya et de savoir enfin si l’Irawaday ne se joint pas au Bramapoutre dans le nord-est de l’Assam.
ARCHIBALD (à part).—Quels mots effrayants ce géographe a dans la bouche 1...
GLENARVAN. — Monsieur Paganel, je ne veux pas prolonger votre erreur ! Sachez que vous tour- | nez le dos à la péninsule indienne !
PAGANEL.—Hein ? quoi? Comment, le “Scotia”.
Wizson.—Ce bâtiment n'est pas le “Scotia” |
PAGANEL.—Ce n’est pas le ‘ Scotia ”?P
WiLson.—C'est le ‘ Duncan ”, yacht de plaisance de sa Seigneurie lord Glenarvan.
PAGANEL (poussant un cri).—Le ‘ Duncan ” !... Un yacht de plaisance 1... Oh ! grand Dieu ! Arrètez alors, arrêtez... La sonnette du bord ! la sonnette !... (77 fire fortement le bras d'Archibald.) Arrêtez ! arrêtez!
ARCHIBALD.—Mais, monsieur, c’est mon bras!
PAGANEL.—Recevez mes excuses ! Je me disais aussi: ça ne sonne pas' (Zows se lèvent de table. | Paganel court comme un fou.) Mais il faut arrêter le ‘ Duncan ” !... Qu'on me débarque !
ARCHIBALD.—Oui, qu’on le débarque, et qu’on le jette à la mer !
GLENARVAN.—Mon oncle, {4 Paganel.) Vous . débarquer, monsieur, c’est impossible !
WrLson,—Nous sommes à plus de cent mille de’ k côte!
PAGANEL —Un canot alors! un canot! qu'on me ramène à terre.
WiLzson.—Calmez-vous !
PAGANEL.—Le ‘ Duncan !”.…..,. Et où va: le:
‘. Duncan.”
GLENARVAN.—Vers l'Amérique du Sud.
PAGANEL (s'arrachant les cheveux.)—L'Améri-:
que du Sud ! Que dira la Société géographique de- Paris ;.…,. Prendre un navire pour un autre! Se: réveiller en route pour l'Amérique du Sud, quand on se croyait parti pour les Indes 1... Ah! c’est à s’arracher les... (47 continue à s'arracher les cheveux.)
Bo (à Paganel.)—Prenez garde, monsieur !:
Vous n’en avez pas déjà tant !
PAGANEL.—C'est vrai. Ah ! quelle idée ! Milord,. il y a un moyen de tout réparer.
GLENARVAN.—Quel est cz moyen ?
PAGANEL.—C'est un beau pays que l'Inde ! IE offre aux voyageurs de merveilleuses surprises. Eh bien, l’homme de barre, n’aurait qu’à donner un tour de roue, et.le “Duncan” filerait aussi facilement vers Calcutta que vers... puisqu'il fait un voyage d'agrément !
ROBERT (exérant avec Alfred.) —Un voyage d’'a-
grément !
__ GLENARVAN.—Monsieur,le “ Duncan ” fait route à la recherche de pauvre naufragés.
PAGANEL.—Des naufragés ?
ALFRED.—Les naufragés du “ Britannia ”, monsieur, et parmi eux...
ROBERT —Parmi eux se trouvent notre père et notre frère à tous deux !
ALFRED. Nous sommes les enfants du capitaine Grant
PAGANEL.—Le capitaine Grant ! Cet héroïque marin qui s’est élancé à la découverte du pôle sud !
ROBERT.—Lui-même.
GLENARVAN.— Vous comprenez, monsieur, que nous n’avons pas le droit de perdre une heure.