‹ Les enfants du Duc de BerryChapitre 28 sur 57 · CHAPITRE XV La ViEiLLESSK d'Amy · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV La ViEiLLESSK d'Amy

Amy survécut cinquante-six ans à celui qu elle avait aimé, et, durant cette longue période de plus d'un demi-siècle, la dignité de sa vie, la correction de son attitude ne se démentirent jamais. Tous ceux qui Vont connue en parlent dans des termes qui montrent à quel point elle avait su, autour d'elle, inspirer d'une façon unanime la sympathie et le respect. Cette femme de trente-sept ans, encore jeune et belle, continua de se consacrer à ses filles, tout en se tenant à l'écart et en jouant un rôle volontairement effacé; et lorsque toutes deux furent mariées, ce fut encore entre elles qu'elle voulut partager son temps. Son rôle était iini, il ne lui restait plus désormais qu'à jouir en silence du bonheur de ses enfants, car son grand art fut de rester muette et de ne jamais faire la moindre allusion au passé. Son existence irréprochable, son extrême réserve pleine de dignité, sa suprême

lo- LES ENFANTS DU iniC DE BEimY.

distinction qui laissait sous le cliarmo tous ceux (jiii l'approchaionl , lui raisaicul une sorte «l'auréolc et leur donnait l'illusion (juc cette femme d'uue simplicité si imposante était bien la veuve véritable du duc de Berry. A la Vignc-Faucigny,. en Piémont, chez la princesse de Lucinge ; au château de la Contrie, chez le baron de Charette; à Mantes aussi, chez son fils Georges Brown; ou à Boulogne, chez les comtesses Power ou O'Heguerty ,. s^s nièces; à Noisiel dans la propriété qu'elle louait au duc de Lévis, et chez quelques amis, enfin, elle apparaissait grandie par son amour briséet rehaussée en même temps par l'élévation de ses filles, comme un vivant exemple de noblesse et de dignité féminine.

Voici le souvenir qu'en a gardé une femme qui Ta connue et appréciée. Chaque année, avec sa nièce la comtesse O'Heguerty, elle se rendait à Vauxbuin, près Soissons, chez la marquise de Ravenelj fille du comte de Roth, qui était Irlandaise et l'avait connue pendant l'émigration à Londres ,^ oii elle avait passé plusieurs années. La marquist^ de Gourgues, qui l'avait vue maintes fois chez sa grand'mère quand elle était tout enfant, m'a parl6 du charme qui émanait de toute sa personne; grande, mince, le visage d'une douceur souriante, auréolé de cheveux blancs, toujours empreint de^

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mélancolie, clic pariait peu cl vivait le {tins possible à lécait du monde, qu'elle paraissait fuir avec soin. Elle était pieuse et bonne, et chacun semblait la plaindre des épreuves cruelles qu'elle avait subies et des sacrifices pénibles que, peut-être, elle avait dû faire. La marquise de Gourgues m'a fait voir dans son salon, près du foyer, la bergère dans laquelle elle avait coutume de s'asseoir; elle se rappelle encore que c'est à cette môme place qu'elle lui apprenait en anglais à réciter ses prières, et elle m'a montré avec émotion un petit livre de dévotion, écrit dans la môme langue, qu'elle en avait reçu et qu'elle conserve pieusement en souvenir d'elle.

La comtesse O'Heguerty, dont il vient d'être parlé, était née Mary- Anne, autrement dite Marianne Brown, à Maidment, comté de Kent (Angleterre), vers le milieu de 1801. Elle avait épousé le comte Louis O'Heguerty, né à Dublin, le 4 mai 1799, qui, jusqu'en 1830, avait occupé une situation à la direction des Postes, et dont elle n'eul pas d'enfants. Il gérait la fortune de la tante de sa femme, Amy Brown, ainsi que celles des deux demoiselles de Belleville, sœurs du chevalier de Belleville, ancien surintendant de la Maison de Monsieur, qui assista à son contrat la comtesse de Yierzon, lors de son mariage avec le baron de

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(ilwii'cllo. lu lie SCS fivrcs rlail le comte Ilenry- IMoiTO-Franc^ois O'ilegiieiiy, né à Paris le l'i jiiil- \o[ ISOi, chevalier (riioniieur île la duchesse de Herry, marié à M"" de Boisjousse, parente des Maquillé d'Anjou, dont il eut une fille qui épousa le comte Gocastelli, d'une graude famille italienne. Cette dernière hérita de sa tante par alliance Marie-Anne à la mort de celle-ci. Le comte Henry O'Heguerty habita Gratz à partir de 1844. Il faisait de fréquents séjonrs à Brunnsée, chez M""" la duchesse de Berry, et c'est là qu'il est mort en 1892. Il repose dans le cimetière de Mureck, tout près de la chapelle qui renferme les restes de la princesse et du comte Lucchesi Palli. Plusieurs membres de la famille O'Heguerty avaient exercé des fonctions auprès des princes; le comte O'Heguerty, chef de la branche aînée, avait été écuyer du comte de Ghambord, et ses deux fils, Charles et Joseph, avaient rempli les mêmes charges près de M""" la Dauphine et Mgr le comte de Chambord. — Georges-Granville Brown appelait le comte Louis O'Heguerty son beau-frère, d'où il résulte que Marianne Brown, comtesse O'Heguerty, était sœur de sa femme et cousine, Charlotte-Louise Brown. Par conséquent, elle était, comme elle, fille de Joseph Brown, ingénieur, et de mère inconnue, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. — La comtesse

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O'Ilogiiorty habitait IJoulo^no-siir-Mer, où Amy IJrown vécut quelque temps avec elle. J'avais espéré trouver dans son acte de décès quelque indication sur sa naissance et sur sa parenté exacte avec Amy. Mais cette pièce officielle ne m'a rien appris. En voici la copie prise à la mairie de lioulogne-sur-Mer :

<( Le il février 1901, est décédée Mary-Anne Hrown, rentière, Agée de quatre-vingt-dix-neuf ans et demi, née à Maidment, comté de Kent, veuve de Louis-Joseph-Guillaume O'IIeguerty, fille des feus (sans renseignements).

« Délivré par la mairie de Boulogne, le 11 juin 1904. »

J'ai tenté également de retrouver dans son acte de naissance le nom de sa mère, qui nous est inconnu; mais, soit que l'orthographe ait été défectueuse, soit que le renseignement contenu dans l'acte de décès ait été inexact, tous mes efforts pour retrouver la localité de Maidment sont restés infructueux. Aucun dictionnaire géographique n'en relate l'existence.

Amy avait été élevée dans la religion protestante. M. Xauroy, et quelques autres après lui, ont prétendu, sans citer aucune preuve, qu'elle avait fait le sacrifice de ses croyances au duc de Berry,

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<|iii ne le lui ileniaïuhi peul-ètre jamais et se coiilenla, je crois, toul simplement de faire baptiser leurs iilles. Des renseignements très certains me permettent d'affirmer aujourd'iiui que c'est vers Tannée 1860 seulement qu'elle abjura l'anglicanisme, cc'dant aux instances de M"''' de Lucinge et de Gharette. Le témoin que j'ai consulté, qui fréquentait à la Contrie et jusqu'alors n'y avait jamais vu M""" Brov^n aller à la messe, se souvient parfaitement avoir entendu dire autour de lui, à cette époque : « Ces dames ont fait vraiment une belle chose; elles ont converti leur mère. »

M. Charles Nauroy, dont le nom revient souvent sous ma plume, puisqu'il a été le premier à publier sur cette question de nombreux et curieux documents, a bien voulu, au cours de la dernière polémique, communiquer à V Intermédiaire quelquesuns de ceux qu'il avait réunis lors de la publication des Secrets des Bourbons. La lettre suivante, à lui adressée, et dont l'auteur, on ne sait pourquoi, ne signait que '< Le Secrétaire de M. Sarcey », a paru dans le numéro du 10 janvier 1903 :

« Paris, 10 décembre 1880.

« Monsieur^

« M. Sarcey me charge de vous dire que la recherche que vous lui demandez est assez dif-

I,KS ENFANTS Dtl DUC DK HliKItV. \'M

licilc. L'()j)inion Nalionalp. a C(3ss6 de pai'uître depuis lonj^lemps, et c'est entre les mains de la personne qui a cette collection (?) qu'on pourrai l rechercher le document qui vous serait si nlilo. « J'ai connu, je connais encore une dame âgée de quatre-vingt-quatre ans qui, pendant le siège de Paris, s'était réfugiée à iJoulogne-sur-Mer. Elle a eu plus d'une fois l'occasion d'y voir Mrs Brown, fort âgée elle-même. Mrs Brown était traitée avec les plus grands égards par les personnes distinguées de la société parisienne alors réfugiées à Boulogne. Personne ne doutait de la parfaite légitimité de son mariage avec le duc de Berry. On disait que, du temps même des Bourbons de la branche aînée, Mrs Brown était reçue au faubourg Saint-Germain, non pas comme si elle eût été la maîtresse du prince, mais une épouse légitime dont la raison d'Etat l'aurait forcé de se séparer. Ses deux filles et elle y étaient reçues de la façon la plus honorable. On disait même que le duc de Berry la voyait encore après son mariage avec Marie-Caroline de Naples et la traitait comme sa femme. On louait la fidélité qu'elle avait gardée à la mémoire du prince. Je sais que des on-dit ne suffisent pas pour l'historien; il lui faut des documents. Toutefois, c'est quelque chose que le témoignage public.

u Voilà ce (HIC l'ai rcciioilli ou ISTi. de la boiiclic il'uiii' jKMSoiiiic Irrs di^iie de loi, (jui a connu Mrs Hrowu en 1S70.

« Veuille/ agréer, Monsieur, mes saliilalions Irc's humbles.

« Le Secrétaire de M. Sarcey (sic).

« 59, rue de Douai.

u P. -S. — Je commets peut-être une indiscrétion. Ma vieille amie habite Dourdan (Seine-et- Oise), et se nomme M""" Cousineau. »

En nous montrant le respect qu'avait su inspirer ^jmo ]3i-own à tous ceux qui l'approchaient, cette lettre de M""^ Cousineau ne fait que corroborer l'opinion que nous exprimions dans les pages précédentes; la correction de son attitude, la simplicité de sa vie irréprochable lui avaient attiré^ à juste titre, l'estime et la considération générales. D'ailleurs, Amy vivant une partie de l'année chez ses filles, il eût été bien difficile à ceux qui la rencontraient journellement chez elles de ne pas lui faire bon visage, et les amis de M"""' de Lucinge et de Gharette ne pouvaient qu'avoir pour elle les égards auxquels elle avait droit comme étant leur mère, et que, comme femme, elle avait su mériter. Toutefois, si M™' Brown s'était créé des amitiés et des affections dans le meilleur

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monilo, elle n'avuit jamais eu, en revanche, aiicunc relation avec la famille royale; non seulement, dans aucune des lettres de ses filles à M"" la duchesse de Berry, il n'est questiou d'elle, mais au milieu des détails qu'elles lui donnent sur leur laraille ou leur entourage, jamais elles ne font à leur mère la plus légère allusion.

D'après ce que se rappelle un ami de la famille de Charette qui avait vécu chaque année à la Con- Irie pendant plusieurs semaines, M"" Brown avait l'accent anglais très prononcé et parlait fort mal le français ; elle était grande, de taille élégante, sans excès d'embonpoint. Dans les dernières années de sa vie, elle portait une perruque rousse. Jadis, Amy avait eu les cheveux bruns, et j'avoue que ce n'est pas sans surprise que je note ce détail, qui pourtant m'a été certifié à plusieurs reprises. Ce qui frappait en elle, c'était son extrême réserve et son désir évident de se tenir à l'écart; elle vivait très retirée, et était simple au point de faire ellemême sa chambre et son lit. A la Contrie, elle ne paraissait presque jamais au déjeuner, qu'elle se faisait servir dans son appartement particulier. Dans l'après-midi, elle paraissait un peu au salon et restait au dîner, après lequel elle ne tardait pas à rentrer chez elle. Elle prenait cependant quelque intérêt à ce qui se passait dans la maison et ne dé-

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daignait pas de prt'parer quelquefois elle -même des plats anglais cl dos « pails » dont elle avait conservé et dont elle a légué la recette. Ces détails un peu puérils jx'uvent paraître insignifiants, mais ils ont l'avantage de faire revivre et de présenter mieux à Tesprit l'image et le caractère de cette femme restée si longtemps énigmatique.

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