‹ Les enfants du Duc de BerryChapitre 29 sur 57 · CHAPITRE XYI La Cassette de M™' Brown. — Sa mort · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI La Cassette de M™' Brown. — Sa mort

Lorsqu'elle se rendait chez son fils, à Mantes, M"* Brown y menait la même vie retirée que chez ses filles. Georges Brown et sa femme vivaient simplement, et le train de maison était des plus modestes. Une chambre pourtant, meublée spécialement pour elle, lui était réservée et n'était jamais habitée par personne en dehors d'elle. Elle contenait, paraît-il, des lettres et des papiers importants auxquels nul ne touchait, et dont son lils lui-même ignorait le contenu. En son absence, la chambre restait hermétiquement close, et son fils y attachait une importance si grande que, au moment de la guerre, lorsque les Prussiens occupèrent la ville, il n'hésita pas à faire de nombreuses démarches auprès des autorités allemandes pour obtenir que la pièce fût respectée et que nul n'y pût pénétrer. C'est à l'obligeance de M. Grave que je dois ce renseignement, et nous verrons ce qu'il en advint

dans un autre cliapilre. Mais ce u'éLuiL pas là lesseuls papiers mystérieux dont la possession fût attribuée à M""" Brovvn. En quelque lieu qu'elle se transportât, on raconte qu'elle avait toujours auprès d'elle une cassette dont elle ne se séparait jamais et dont le contenu intriguait tout le monde, M"' Brown, un peu froide et fermée, ne se prêtait guère aux questions, et ses filles elles-mêmes n'avaient jamais osé lui rien demander à ce sujet» Que pouvait-elle contenir? La preuve du mariage ,^ peut-être? Après sa mort, on ouvrit la cassette : elle ne contenait qu'une mèche de cheveux et des lettres d'amour.

Etait-ce cette même cassette dont a voulu nous parler, dans la lettre suivante, « une Nantaise de la place Louis XVI » qui porte, nous dit M. A. Renard,. (( un des plus beaux et plus anciens noms de- France (1) »?

« Intime dans Yaugiiste famille de Charette,. amie d'enfance des plus jeunes filles, je remarquai le soin que, depuis la mort de sa mère, la baronne de Charette apportait à tenir sous son coude, toujours, partout, une petite cassette. A vingt ans, quand on est passionnée de traditions et nourriecomme je l'étais des souvenirs de tous les chouans^

(I) Voir y Intermédiaire du 10 février 1903.

LES ENFANTS DU DUC DE DERRY. liV.i

(lontjo descends, je ne pus m'empôcher de poser un jour cette question à mon amie Colette deiJiarette : « Qu'y a-t-il donc dans ce cofTret? — H y a « les preuves que ma mère n'est pas une bùtarde », répondit tièrement la jeune iille. »

M"" Colette de Charette était-elle bien apte à juger les questions de bâtardise, c'est ce qui me semblerait discutable; et puis, quelle pouvait être cette deuxième cassette que, par une singulière tradition de famille^ M™° de Charette continuait à son tour à transporter partout avec elle, à l'exemple de sa mère? Nous savons, par le témoignage même du général de Charette, qui l'a déclaré devant des témoins dont je pourrais citer les noms, que la première, celle de M""^ Brown, no contenait rien de ce qu'on y cherchait. Que pouvait bien renfermer la deuxième ? Notre « Nantaise de la place Louis XVI » nous déclare bien en propres termes que les pages du registre de Londres où on lisait la preuve du mariage religieux du duc de Berry et d'Amy furent connues de toute la noblesse, de tous les royalistes de tout rang de Nantes et de la Vendée, mais elle néglige de nous apprendre si c'est dans cette fameuse cassette qu'elles étaient renfermées. Elle ne nous dit pas non plus qu'elle ait vu elle-même ces pièces authentiques, et l'on peut regretter et s'étonner,

l(>i LES ENIANTS OU DUC DE HEUUV.

011 iiièiiie temps, qu'elle n'ait pas été du nombre « de tous les royalistes de tout rang de Nantes et de Vendée » auxquels il avait été donné de les contempler.

(( Il semble, ajoutait en matière de conclusion un article de V Intermédiaire du 10 avril lî)03, que cette recberche historique dégénère quelque peu et tombe dans des exagérations légèrement cho- (juantes... et enfin n'est-ce pas aller un peu loin que de qualifier d'auguste la famille de Gharette? Que dira-t-on d'une maison réellement princière? »

Amy Brown s'éteignit doucement à l'âge de quatre-vingt-treize ans, au milieu des siens, au château de la Contrie, commune de Goufîé, où fut dressé son acte de décès. En voici la teneur :

Extrait des registres de la commune de Conffé , année 1876.

a Lan 1876, le 7 mai, à midi, par-devant nous, Henri Poupet, maire, officier de l'état civil de la commune de Couffé, canton de Ligné, département de la Loire-Inférieure, sont comparus : Macé, Pierre, âgé de cinquante-six ans, domestique au château de la Contrie^ commune de Coufte, et Ouvrard, Louis, âgé de vingt-neuf ans,

LKS KNKANTS DU Di;C D!-: HliUUY. K»."»

institulcui- à (loiinV', tous les deux voisins de ht (lofiinle, losqucls nous ont doclan'' que ce mutin, h cin(j heures, Amy lîrown, âgée de qualre-vinj^ltreize ans, née à Maidstone, comt6 de Kent f Angleterre), renti^re audit château de la Contrie. lille des défunts Joseph lîrown et Marie-Anne Deaclon, veuve de Charles-Ferdinand^ est décédce en sa maison, ainsi que nous nous en sommes assuré. Lecture faite du présent acte aux comparants, nous Tavons signé avec eux, lesdits jour, mois et an.

« Signé : P. Macé, L. Ouvrard et Poupet. »

C'est de cette unique pièce officielle que les défenseurs du mariage se sont prévalu pour y trouver la certitude de la véracité de leurs affirmations.

Ce titre de veuve attribué à Amy leur semble une preuve irréfutable, et ils plaindraient volontiers les malheureux qui ont des yeux pour ne pas voir, ou qui sont assez aveuglés pour essayer de nier l'évidence. Il me semble nécessaire de les tirer de leur erreur et leur montrer que ce document, sur lequel ils veulent s'appuyer, est absolument dénué de valeur.

Il faut d'abord se rendre compte du lieu où il a été établi. C'est dans la commune même de Couffé,

KU» LES ENFANTS DU nirc DE HEURY.

oh riiilluencc des Charellc est, à jusle litre, prépondéninte, que l'acte de décès a été dressé, et il est do toute évidence que le secrétaire de la mairie a écrit sur les registres ce qu'on lui a dicté, sans môme songer une seule minute à le discuter. D'ailleurs, comment ce maire de village aurait-il pu avoir l'idée de marchander à M"" JJrown cette qualité de veuve qu'on lui attribuait, quels renseii,niemcnts précis pouvait-il avoir sur cette question si discutée, et quelle étude approfondie en uvail-il faite? Cette légende du mariage n'avait- ■elle pas dû, en outre, devenir pour les habitants de Gouffé presque un article de foi envers les seigneurs de la Contrie, et un doute même à ce sujet s'était-il jamais élevé parmi ces braves gens? Du reste, en admettant môme qu'il eût eu une pareille suspicion, est-il vraisemblable qu'il eût osé la manifester?

Une autre remarque fort importante, c'est que la déclaration n'est faite par aucun des maîtres du château. Et pourtant le château est dans le village, ■et quelques pas à peine le séparent de la mairie. On ne pourra arguer du désarroi que peut amener une mort subite ; M"^ Brown n'a pas été enlevée en •quelquesjours par une violente maladie, son décès était prévu depuis de longs mois, elle est morte de vieillesse, et s'est éteinte peu à peu comme une

lampe ([iii manque (riiiiile; toutes les précautions pour celte mort attendue depuis longtemps devaient donc être prises. Non seulement aucun des descendants d'Amy n'a voulu, la chose est certaine, endosser la responsabilité des termes inscrits sur l'acte de décès, mais il semble même qu'on ait eu le souci de n'en nommer aucun^ car Amy Brown y est dite décédée dans sa maison, alors que cette maison n'était pas la sienne, mais celle du baron de Gharette.

Quels sont enfm les déclarants : un simple domestique et l'instituteur de CoutTé. Ce sont des répondants un peu minces, et Ton peut s'étonner d'un choix aussi anormal et aussi modeste, quand il était si naturel et si simple de prendre pour témoins les fils ou les petits-fils de la défunte.

La signature d'un seul d'entre eux, et celle surtout du général de Gharette, de la parole duquel on n'a jamais douté, aurait pu donner à cet acte une valeur tout autre.

Tel qu'il est dressé, au fond d'une campagne, par un maire de village ignorant ou complaisant, dépourvu du témoignage des membres de la famille •dont aucun d'eux n'est venu apporter sa signature, cet acte, unique de son espèce^ alors que tous les autres sont libellés d'une façon unanime,

tOH LES ENFANTS DV nUC DE IlEHUY.

lie poul (Mre iiivocjiir pur pcrsoiiiu' coiiinir ayant une valenr sérieuse.

Dans de pareilles conditions, sa teneur reste sans portée comme sans conséquence, et de cette rédaction complaisante il est formellement impossible de lircr aucune conclusion.

Quant à la légende de la cassette, les descendants d'Amy, ce me semble, n'ont point à regretter qu'elle se soit trouvée vide, car ils y ont découvert mieux que de froides pièces autbeiitiqucs sur la question du mariage. Cette simple mèche de cheveux et ces lettres jaunies ont fait davantage à mon sens, pour la mémoire d'Amy, que tous les actes de l'état civil qu'on y croyait renfermés, puisqu'elles ont apporté la preuve de la fidélité de son cœur et de la tendresse de son âme. Aussi, faisant abstraction de sa jeunesse, peut-être orageuse, nous ne la voyons plus que sous cet aspect mélancolique et doux; c'est sous un jour poétique etcharmant qu'elle nous apparaît désormais^ ne vivant plus que pour le passé, absorbée uniquement par son culte du souvenir, et ne se séparant jamais une minute de ce qu'elle avait de plus précieux au monde, les reliques de son ancien amour.

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