‹ Les enfants du Duc de BerryChapitre 9 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Amy Brown. — Avant la rencointre.

Parmi les nombreuses liaisons de la jeunesse orageuse du duc de Berry, la femme qui devait le plus longtemps occuper, sinon lixer son cœur un peu volage, celle pour laquelle il semble jusqu'au jour de sa mort avoir conservé une tendre affection, s'appelait Amy Brown. Née en Angleterre, le 8 avril 1783, à Maidstone, petite ville du comte de Kent, elle était fille de John Brown, pasteur de l'Eglise anglicane, mort le 8 avril 1824, à l'âge de soixante-dix-sept ans, et de Marie-Anne Deacon, décédée le 10 mars 1806, à cinquante-neuf ans. Son père était, dit-on, le cadet d'une bonne famille d'Ecosse, celle des lairds de Colstum, ruinée par son attachement à la cause des Stuarts, et le

vice-amiral Browii de. Colslum sérail issu de celle môme famille.

Amy avait eu de nouilucux IVèies el sœurs (1) : Georges, morl le 13 lévrier 1771). âgé de qualre ans; John, morl le 18 février 1783, aussi à qualre ans; Mary, morle le 27 seplcmbre 1792, à onze ans; Elisabelh, morte le 27 juin 1703, à vingt et un ans; el Charly, qui laissa postérité, dont une fille devenue la comtesse Power, que ceux qui ont parlé d'elle ont appelée sérieusement la comtesse de Poisvert. Enfin, à celle liste déjà longue, il faut ajouter Joseph, ingénieur, père de deux filles : Marie-Anne, mariée au comte Louis O'Heguerty, el Charlotte-Louise, qui épousa, en 1838, son cousin Georges-Granville Brown.

De Tenfance et de la jeunesse d'Amy nous ne savons rien, et toute celte première partie de son existence reste mystérieuse. Toutes les recherches qu'on a faites à ce sujet sont restées vaines et il semble que l'obscurité demeure si complète sur tout ce qui la touche, durant ses jeunes années, qu'on pourrait presque croire que c'est volontairement qu'on a rendues plus épaisses les ténèbres qui enveloppent et nous dérobent son passé.

C'est en 1807 seulement qu'elle nous apparaît

(I) Voirie Carnet de septembre 1902. — Georges Brown.

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pour la promirre fois, éblouissante do jeunesse, dans tout l'éclat d'une beauté que ses vingt-quatre ans font i-esplendir; elle est grande, mince, do tournure élégante, et sa distinction est pleine de charme.

C'est de cette époque que date un séduisant portrait sur papier teinté relevé d'un peu de gouache, devenu, je crois, la propriété de sa fille aînée; il nous montre une jeune femme à la beauté régulière et aux larges yeux de velours sombre, ombragés de longs cils. L'ovale très pur du visage un peu pâle s'allonge sous d'admirables cheveux noirs.

La duchesse de Gontaut, comme nous le verrons plus loin, nous raconte dans ses Mémoires comment une jeune femme toujours solitaire, d'une beauté attirante, malgré son maintien grave et réservé, qu'elle voyait à Londres, au théâtre, occuper toujours la même place, avait éveillé sa curiosité et celle des jeunes émigrés qui suivaient avec elle les représentations de l'Opéra d'une façon régulière : c'était M""^ Brown.

A cette époque, elle était mère de trois enfants, dont l'aîné semblait avoir six ou sept ans, et on la voyait presque chaque jour promener l'enfant, en le tenant par la main, dans les allées de Hyde Park, près duquel elle habitait. Elle passait auprès de ses voisins pour être bonne, douce et chari-

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tal)li\ Le |)('lit i^anjoii avec lequel on la reiiconliail ciia(|ue après-midi cHait John Freemann. In second, un peu plus jeune, était Robert Freemann, et enfin le cadet, âgé de deux ans à cette époque, était Gcorges-Thomas-riranville Brown , né à Londres, le 20 février 180fi. Après ces trois fils, il faut ajouter une fille, Emma-Geor^iana, née à Londres, le 9 janvier 1804, et déclarée à l'étal civil comme fille de Georges et Amy Marschall. Nous verrons plus loin quelles raisons permettent (l'identifier Amy Marschall avec Amy Brown, dans le chapitre consacré à Emma-Georgiana, dont l'existence n'avait jamais été révélée jusqu'à ce jour.

Les noms différents des enfants d'Amy avaient amené tout naturellement à supposer deux mariages successifs, le premier avec M. Freemann, le second avec M. Brown, car on ne connaissait pas encore Emma-Georgiana. La découverte de ce quatrième enfant rend plus difficile l'hypothèse d'un troisième mariage intermédiaire. Dans tous les pays civilisés, un délai dont la durée est fixée par les lois est imposé aux veuves avant que la permission de se marier à nouveau leur soit octroyée. Nous nous trouvons donc en présence d'un M. Freemann sans prénoms connus, de Georges Marschall et de Georges -Granville Brown, qui auraient été les pères des quatre premiers enfants

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d'Aiiiy. Lu inullipliciLr des pères pernieL de faire douter de raiithenticitô des époux; et de ces trois mariages, il en est un, tout au moins, qui m»- paraît courir grand risque de n'avoir jamais été célébré. 11 ne faut pas oublier non plus qu'Amy n'avait que vingt-deux ans quand elle était déjà mère de quatre enfants issus de trois auteurs différents, et la possibilité même du divorce en Angleterre a peine à faire admettre qu'en ce laps de quatre ou même de cinq années, elle ait pu, à trois reprises, se marier légitimement. Durant les soixante années qu'a vécu M'"'' Brovvn après la mort tragique du père de ses deux filles, elle a mené une vie trop digne et trop honorable pour que je veuille condamner sans preuves absolues la première partie de son existence et insister outre mesure sur un sujet aussi délicat. Mais certains noms appartiennent à l'Histoire; il me faut donc bien remarquer, malgré tout, que sur aucun des actes où elle est nommée elle ne figure en qualité de « veuve «^ titre qu'on devait naturellement lui donner si elle y avait droit réellement.

Ne semble-t-il pas aussi que ce soit à l'aide de bien complaisantes déductions qu'on soit arrivé à trouver le nom des pères à l'aide de celui des enfants, et que, de même qu'il est certain pays où la noblesse remonte, ce soient les noms de ces

*) LKS KM-ANI'S DU DUC DK HERKV.

iiiriiu's (Mifaiils qui aiciil sc.i'vi de hase pour c'Uil)lir Irliil civil de lours parents? Je ne crois pas 4ju'il soil nécessaire de réfuter la singulière opinion émise dans un ouvrage récent (1), publié eu 1903, sous le nom un peu étrange de comte de Rorch'YanteL Ou s'est demandé avec curiosité quelle personnalité se cachait sous ce pseudonyme ; il suffirait, pour se renseigner, de porter ses recherches du côté du château de Belle-Isle-en- Terre, ou Plongouven; là, peut-être, aurait-on chance d'identifier son auteur, car le parc y renferme, paraît-il, un rocher qui porte ce nom légèrement barbare.

Dans ce livre, on nous déclare sans ambages que les trois fils d'Amy auraient eu un seul et même père, qui portait les noms de Georges-Freemann-Granville-Brown, auxquels il faudrait, je pense, étant donné qu'il existe un quatrième enfant, ajouter le nom de Marschall. La seule façon de nous convaincre de la véracité de cette ingénieuse hypothèse eût été de nous fournir l'acte de mariage de ce singulier père, portant à lui tout seul plus de noms que l'hidalgo le plus qualifié de toutes les Espagnes. Mais c'est malheureusement ce que l'auteur a négligé de faire, et bien

(1) Le Premier Mariage du duc de Berry à Londres, par le comte de Rorch'Yantel. Paris, Champion, 1903.

qu'on ait feuilleté attentivement les registres dn Maidstone, aussi bien que ceux des paroisses de Londres, aucune trace d'un mariage d'Amy n'a pu y être retrouvée.

M. de Rorch'Yantcl, du reste, qui place ce premier mariage en 1799, nous indique l'année 1803 comme date de son veuvage, et quoiqu'il la remarie en 1804 au duc de Berry, il n'hésite pas à attribuer au premier mari la paternité de Georges- Gran ville Brown, qui pourtant ne vient au monde qu'en 1805. Cet arrangement fantaisiste me dispense de tout commentaire. Laissons donc de côté ces premières années de l'existence d'Amy, sur lesquelles il reste bien peu de chance de faire la lumière et qu'il vaut peut-être mieux abandonner volontairement dans l'ombre. Contentons-nous de constater qu'en cette année 1807, Amy, libre d'elle-même, mère de trois fils et d'une fdle, se fait appeler M""^ Brown, et que c'est à cette date, sur laquelle M""" de Gontaut nous fixe d'une façon précise, que M. le duc de Berry la voit à l'Opéra, qu'elle fréquente d'une façon régulière. Avec la fougue ordinaire de son caractère, il en devient bien vite éperdument amoureux.

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