CHAPITRE II
Le duc de Berry.
Après avoir servi quelques années à Farméo des princes, le duc de Berry avait vu, en 1801, licencier son régiment de cavaliers nobles, eu même temps que les vaillantes troupes de gentilshommes qui s'étaient groupés autour du prince de Condé pour défendre la royauté et arracher la France aux horreurs de la Révolution. Vif et ardent, d'une bravoure impétueuse dont il avait donné maintes preuves, notamment au siège de Thionville, le prince se trouvait, à vingt-trois ans, abandonné à lui-même et désemparé, navré d'être obligé de renoncer tout à coup à ce métier des armes qui lui semblait le plus beau de tous, et pour lequel il avait témoigné, dès son jeune âge, un govit si marqué !
11 avait voyagé en Europe pour tromper ses ennuis et occuper ses loisirs, et était rentré vers le milieu de 1805 en Angleterre, peu après la
■10 LES ENFANTS DU DUC DE HKltHV.
mort de sa m^^e, cluv. Ijkjiii'IIc il avait passé quel- <luos mois à diverses reprises. Marie-Thérèse de Savoie, en effet, venait de terminer, à quaranteneuf ans, à Gratz, le 2 juin 1805, sa triste vie, après une existence obscure et effacée. J'y ai vu encore cette année, dans une rue écartée, la modeste petite maison qu'elle y occupait; et son livre de dépenses, que j'ai feuilleté dernièrement chez un de ses descendants, montre avec quelle parcimonie l'infortunée princesse était contrainte d'établir son budget.
Au fond d'une petite place solitaire oii l'herbe pousse entre chaque pavé, l'église du Mausoléum abrite son cercueil, qui repose oublié au fond d'une crypte noire et humide. L'ne plaque de marbre, placée par les soins pieux de son fils, le duc d'Angoulême, a remplacé, en 1830, la vieille inscription rongée par le temps et rappelle maintenant sa mémoire.
Rappelé, en cette circonstance, près du comte d'Artois par des questions d'intérêt, le duc de Berry ne restait cependant à Londres que quelques semaines, et ce n'est qu'un peu plus tard qu'il se décidait à s'établir à Londres d'une façon définitive. Découragé par quelques déboires personnels causés par l'insuccès de ses projets matrimoniaux, et aussi par les événements qui semblaient alors rendre
tout espoir do rcstauralion impossible, le priiu:c, revenait à Londres vers la iin de 180ri ou le commencement de 1806, et cherchait à user son activité en se consolant de son inaction par des plaisirs faciles.
Comme c'est à cette même époque que M. Cli. Nauroy, mon très courtois adversaire dans Les Secrets des Bourbons (1 ) , a placé le prétendu mariage du duc de Berry et d'Amy Brown , il importe de fournir les raisons qui me font croire que non seulement il ne pouvait y avoir eu mariage, mais que tous deux ne pouvaient même pas se connaître encore; et c'est dans les Mémoires de La Ferronnays, peu sujets à caution, que je veux puiser les raisons les plus convaincantes.
Ces souvenirs précieux, publiés par le marquis Costa de Beauregard (2), sont tirés des papiers du comte Auguste de La Ferronnays, qui fut le compagnon du duc pendant quinze ans, et contient de longs fragments de la correspondance échangée entre lui et sa femme. Voici ce qu'il lui écrivait vers 4806:
« Notre prince se lance dans le grand monde, il
(1) Les Secrets des Bourbons, par Ch. Nauroy. Paris, Charavay, 1882, in-ie.
,2) Costa de Beauregard. En Emigration. Souvenirs tirés des papiers du comte de La Ferronnays. Paris, Pion, 1900, in-8o.
court les salons, do l'air lo plus (Jélaclu' tk' ce (jui se passe... »
Kt (juclqucs pages plus loin, une iellro de M"" de La Ferronnays, cette fois, rapporte une anecdote caractéristique au sujet de son propre ménage (1). La voici :
« Le duc de Berry avait absolument voulu que, pour les adieux d'Auguste à la vie de garçon , on jouât Le Célibataire^ de Dorât. Ce fut une idée funeste. Tout alla si mal. que l'on aurait pu y voir un fâcheux présage. Notre malheureuse pièce manqua par le défaut de mémoire du prince, il resta court, et personne ne put le tirer d'embarras. Tout le monde s'embrouilla, il fallut baisser la toile. M. le duc de Berry rentra désespéré dans la coulisse, et le nom de Terville (Terville est le fameux célibataire qu'il joua si mal ce soir-là) lui resta parmi nous. Ce nom, d'ailleurs, devait lui convenir mieux que tout autre par le fait de ses nombreux mariages manques. »
Pendant les douze années que dura la correspondance entre M. de La Ferronnays et sa femme, ce nom de Terville se retrouve à tout instant sous leur plume, venant rappeler presque ironiquement à chaque page que, malgré ses incessantes dé-
(1) Mémoires de La Ferronnays, p. 125.
LKS KNI'ANTS OU DUC DK HKKKV. i'.i
maiclies auprès des Cours étrangères, le duc d(» iiciiy na 6Xé agréé par aucune princesse, et que, n'étant pas marié encore, il justifie toujours son tîurnom.
« Me voici garde-malade, écrit à sa femme M. de La Ferronnays,dans le cours de cette même année 1806; le pauvre Terville est attaqué d'un rhumatisme goutteux au pied. Il soutire horriblement ; J'en ai une vraie compassion, d'autant plus qu'il supporte ses souffrances avec une patience bien contraire au caractère que nous lui connaissons. A vingt-huit ans (nous sommes en 1806, puisque le prince est né en 1778), il est cruel d'avoir les infirmités de la vieillesse. On accuse le genre de vie que Terville a adopté d'être la raison de ce triste état de choses. Peut-être? Mais je crois que les humeurs qu'il a toujours eues dans le sang y contribuent plus encore que le reste, — si vilain soit ce reste (1)... »
« Le mot pourrait paraître dur, ajoute le marquis Costa de Beauregard, si la petite aventure que voici n'expliquait cette belle sévérité. La Ferronnays venait de trouver, en entrant par hasard dans la salle à manger du prince, le maître d'hôtel en train d'emballer la vaisselle d'argent : u Que
(1) Mémoires de La Ferronnays, p. 187.
<( faites-vous là? — J'ai commission de Monsei- « gnciir (le jxMler lout cola chez M"" Viclorine. h — M"" Viclorine était une lille du plus bas étage.
« Il n'est pas à dire que, sur l'ordre de La Ferronnays, plats, soupières et couverts réintégrèrenl leurs écrins. »
De ce qui précède, il résulte d'une façon indubitable qu'en 18()<), et plus exactement au printemps de cette annéC;, Amy Brown ne se trouve pas au chevet du duc de Berry, malade. Ses douleurs pourtant sont bien vives, car La Ferronnays, peu suspect d'ordinaire de faiblesse et de commisération envers son prince, malgré le dévouement qu'il lui porte, s'attendrit sur ses souffrances.
Est-il vraisemblable, si l'on adoptait la thèse de M. Nauroy et du comte de Rorch'Yantel, que cette jeune femme, mariée depuis quelques mois à peine, ne l'eût pas comblé d'attentions et ne lui eût pas prodigué ses soins en restant constamment auprès de lui?
On a vu, du reste, par l'extrait de la page 187, que le prince, avant d'être immobilisé par son attaque de goutte, « s'était lancé dans le monde et courait les salons ». Est-ce bien l'attitude d'un mari en pleine lune de miel?
Enfin, comme dernier argument qui me semble irréfutable, n'avons-nous pas vu, par l'anecdote
LliS KNFANTS DU DUC DE UERUY. 15
(les pièces d'argenterie, que le duc de Berry était occupe^, précisément à cette époque, d'une toute autre personne dont on nous donne môme le nom. On doit supposer, d'après la sévérité de La Ferronnays à l'égard de M"" Victorine, que cette jeune personne, qu'il qualifie si durement, occupait dans la vie du duc de Berry une place que ce fidèle serviteur jugeait trop importante. Il s'agissait, assurément, d'une liaison et non d'une simple passade. Tout cela est-il compatible avec le mariage supposé?
Et si nous poursuivions la lecture de ces Mrmoires, nous y verrions qu'à la môme époque, le prince^ qui d'ordinaire déjeunait et dînait chez son père, se décide à manger chez lui. Mais ce n'est pas, comme on pourrait le croire^ pour se rapprocher d'Amy Brown; pas une fois, à cette table, on ne la voit paraître, et c'est tète à tôte avec La Ferronnays qu'il se met à prendre ses repas.
L'hiver de 1807 se passe, M""*^ de La Ferronnays vient à Londres retrouver son mari, et ses relations avec le prince deviennent aussitôt quotidiennes. « Un jour, raconte-t-elle, que, comme à rordinaire, notre prince était chez nous avant d'aller dîner chez son père... (1). » Et plus tard,
(1) Mémoires de La Ferronnays, p. 209.
16 LES ENFANTS DV Ul'C DE HElîUV,
dans un autre passaj^e, elle nous aj)[)ien<l (jue c'est encore chez elle que le prince, qui vient de la quitter, retourne régulièrement Unir la soirée eu sortant de chez le comte d'Artois (1).
Que rcste-t-il, dans ces conditions, de cette légende de mariage avec une jeune femme dont il n'est jamais question, qui ne paraît dans aucune circonstance, et ne joue aucun rôle dans son existence? Dans ces lettres intimes et familières, son nom même n'est pas une seule fois prononcé, et la plus petite allusion n'y est jamais faite !
La discussion n'est pas possible; non seulement M. le duc de Berry, à cette époque, n'a pas épousé Amy Brown, mais il ne la connaît même pas encore.
(1) Mémoires de La Ferronnays, p. 293.