GLAIRE P
Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui? L'éternité ! Ce front pendant une heure a lui. Elle avait les doux chants et les grâces superbes ; Elle semblait porter de radieuses gerbes ; Rien qu'à la voir passer, on lui disait : Merci ! Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite? Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.
Elle me disait vous, et je lui disais tu.
Son accent ineffable avait cette vertu De faire en mon esprit, douces voix éloignées, Chanter le vague chœur de mes jeunes années.
Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.
Elle était fiancée à l'hymen inconnu.
A qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?
Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
Flottait dans son regard céleste et rayonnant;
Elle était grande, et blanche, et gaie; et, maintenant.
Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,
Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;
Vous trouverez la tombe oti gît ce lis vermeil !
Et c'est là que tu fais toii éternel sommeil,
Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie.
Mêlais à la madone auguste d'Italie
La Flamande qui rit à travers les houblons.
Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds!
Elle s'en est allée avant d'être une femme , N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âme Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs. Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
Les êtres étoiles que nous nommons archanges La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,
Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons. D'en baut elle sourit à nous qui gémissons.
Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles : « Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles? » Et chante, et, se voyant elle-même flambeau, Murmure dans l'azur : « Comme le ciel est beau ! » Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ; La mère ne veut pas que son doux enfant meure Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon, Hélas ! et le silence au seuil de la maison !
Juin 1854.
Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse, Que ta mère jadis berçait de sa chanson.
Qui d'abord la charmas avec ta petitesse Et, plus tard, lui remplis de clarté Thorizon,
Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise ! Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été I L'astre attire le lis, et te voilà reprise, vierge, par l'azur, cetl^ virginité!
En te voyant si calme et toute lumineuse, Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien. Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse, Et, comme Ruth Tépi, tu ramassais le bien.
La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce, L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté ; Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe, Toute cette douceur dans toute ta beauté!
Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose Que la forme qui sort des cieux éblouissants ; Et de tous les rosiers elle semblait la rose. Et de tous les amours elle semblait Tencens.
On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre, Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir.
Et qu'elle acceptait peu sa vjp involontaire ; Et la tombe semblait par moments l'éblouir.
Elle a passé dans Tombre où Thoinme se résigne ; Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit, Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne Qui reste blanche, même en traversant la nuit!
Elle s'en est allée à Taube qui se lève.
Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu, Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve.
Ame qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!
Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes ! Où sont les enfants morts et les printemps enfuis, Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes. Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?
Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictâmes, Les aimés, les absents, les êtres purs et doux. Les baisers des esprits ^ les regards des âmes. Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?
Quand nous en irons-nous où sont Taube et la foudre? Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds, faits de nuit, éclore en ailes d'or?
Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie Où les hymnes vivants sont des anges voilés, Où Ton voit, à travers l'azur de l'harmonie, La strophe bleue errer sur les luths étoiles?
Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ? Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel, Pour nous bercer ensemble aux pix)fondeurs de l'ombre, Sous l'éblouissement du regard éternel?
Décembre 184G.
PAUGA MEiE,
Oh! je fus comme fou dans le premier moment.
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont Tâme a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, Tavez-vous éprouvé?
Je voulais me briser le front sur le pavé; Puis je me révoltais, et, par moments, terrible, Je fixais mes regards sur cette chose horrible. Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : « Non ! — Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le cœur le désespoir se lève? » Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve. Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté, Que je l'entendais rire en la chambre à côté, Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte, Et que j'allais la voir entrer par cette porte!
Oh! que de fois j'ai dit : « Silence! elle a parlé ! Tenez, voici le bruit de sa main sur la clé ! Attendez, elle vient! laissez-moi, que j'écoute.! Car elle est quelque part dans la maison sans doute !
Jersey, l septembre 1833.
souvenirs! printemps! aurore!
Doux rayon triste et réchauffant !
— Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sœur était tout enfant...—
Connaissez-vous, sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu?
C'est là que nous vivions. — Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant!— Je Tentendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.
Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'éveiller ; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler.
Ses frères riaient...— Aube pure!
Tout chantait sous ces frais berceaux.
Ma famille avec la nature.
Mes enfants avec les oiseaux!—
Je toussais, on devenait brave; Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très-grave :
« J'ai laissé les enfants en bas. »
Qu'elle fût bien ou mal coiffée, Que mon cœur fût triste ou joyeux, Je radrairais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux !
Nous jouions toute la journée.
jeux charmants! chers entretiens!
Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : « Père, viens !
» Nous allons t'apporter ta chaise; Conte-nous une histoire, dis! » — Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis.
Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.
Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit.
De voir d'affreux géants très-bfetes Vaincus par des nains pleins d'esprit.
J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poëme éclos d'un seul jet; Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait.
Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre, Sur eux parfois levait les yeux, Et, moi, par la fenêtre sombre, J'entrevoyais un coin des deux !
Villequier, 4 septembre 1846.
Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin, De venir dans ma chambre un peu chaque matin ; Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère. Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père ; » Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait. Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse. Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant.
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée, Et mainte page blanche entre ses mains froissée Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts, Et c*était un esprit avant d'être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh ! que de soirs d'hiver radieux et charmants. Passés à raisonner langue, histoire et grammaire. Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu! J'appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste ; J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
Novembre 18i6Jour des morts.
Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois, Où Tcau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois,
Elle avait dix ans, et moi trente; J'étais pour elle l'univers.
— Oh ! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts ! —
Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait ; « Mon père, »
Tout mon cœur s'écriait: «Mon Dieu !
A travers mes songes sans nombre.
J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.
Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main; Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.
Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous?
Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu*à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.
Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour était charmant Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.
Oh ! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin !
C'était Tenfant de mon aurore, £t mon étoile du matin!
Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois.
Comme nous allions dans îa plaine!
Comme nous courions dans les bois !
Puis, vers la lumière isolée Étoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;
Nous revenions, cœurs pleins de flamme.
En parlant des choses du ciel.
Je composais cette jeune âme Gomme Tabeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant...— Toutes ces choses sont passées Gomme l'ombre et comme le vent.
Villequier, 4 septembre (8U.