‹ Les enfantsChapitre 21 sur 53 · MA MERE · texte numérisé non relu

MA MERE

C'était l'été : vers l'heure où la lune se lève, Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour, Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour, Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise, Elle errait, toujours triste et toujours indécise, Questionnant tout bas l'eau , le ciel , la forêt , Écoutant au" hasard les voix qu'elle entendrait,

C'est dans ces moments-là que le jardin paisible, La broussaille où remue un insecte invisible, Le scarabée ami des feuilles, le lézard Gourant au clair de lune au fond du vieux puisard , La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse, Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce, Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor; Les marronniers, la verte allée aux boutons d'or, La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches, Les pâles liserons, les pâquerettes blanches, Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau, Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau, Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe Ou qui , de l'ébénier chargeant le front superbe , Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau, Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau ; Et le ciel scintillant derrière les ramées, Et les toits répandant de charmantes fumées, C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis, Que tout ce beau jardin, radieux paradis, Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses^ Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses, Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent , Et lui dirent tout bas : « Laisse-nous cet enfant l

Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée,

Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée,

Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voi/a,

Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la!

Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.

La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule.

Ainsi que les oiseaux , les enfants ont leurs peurs.

Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,

A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe,

Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge ,

Ce sourire naïf que sa candeur défend !

0 mère au cœur profond, laisse-nous cet enfant!

Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées.

Nous changerons en jour ses lueurs commencées;

Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés ;

Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés,

Nous sommes la nature et la source éternelle

Où toute soif s'épanche , où se lave toute aile ;

Et les bois et les champs, du sage seul compris,

Font l'éducation de tous les grands esprits !

Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.

Nous le pénétrerons de ces parfums intimes

Nés du souffle céleste, épars dans tout beau lieu,

Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,

Comme le chant d'un luth , comme l'encens d'un vase,

L'espérance , l'amour, la prière et l'extase I

Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas ,

Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.

D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poëte.

Pour former de ses sens la corolle inquiète ,

C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons,

Comment de l'aube au soir, du chêne aux moucherons

Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,

La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.

Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui ;

Et nous ferons germer de toutes parts en lui

Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causesf

Cette pitié qui naît du spectacle des choses !

Laisse-nous cet enfant ! nous lui ferons un cœur

Qui comprendra la femme ; un esprit non moqueur,

Où naîtront aisément le songe et la chimère,

Qui prendra Dieu pour livre et les champs pour grammaire;

Une âme , pur foyer de secrètes faveurs ,

Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs,

Et , comme le soleil dans les fleurs fécondées ,

Jettera des rayons sur toutes les idées ! »

Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait,

L'astre, la plante et l'arbre, — et ma mère écoutait.

Enfants! ont-ils tenu leur promesse sacrée? De ne sais. Mais je sais que ma mère adorée Les crut, et, m'épargnant d'ennuyeuses prisons, Confia ma jeune âme à leurs douces leçons.

Dès lors , en attendant la nuit , heure où î'étude

Rappelait ma pensée à sa grave attitude ,

Tout le jnur, libre , heureux, seul sous le firmament,

Je pus e?rer à l'aise en ce jardin charmant,

Contemplant les fruits d'or, l'eau rapide ou stagnante,

L'étoile épanouie et la fleur rayonnante ,

Et les prés et les bois, que mon esprit le soip

Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.

Enfants! aimez les champs, les vallons, les fontaines,

Les chemins que le soir emplit de voix lointaines,

Et l'onde et le sillon, flanc jamais assoupi,

Où germe la pensée à côté de l'épi.

Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes.

Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes ;

Épelez dans le ciel plein de lettres de feu,

Et, quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.

La vie avec le choc des passions contraires Vous attend; soyez bons, soyez vrais, soyez frères; Unis contre le monde où l'esprit se corrompt, Lisez au même livre en vous touchant du front; Et n'oubliez jamais que l'âme humble et choisie, Faite pour la lumière et pour la poésie , Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux, Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure 9 Es tendent les conseils de toute h nature l

Pourquoi devant mes yeux revenez-vous sans cesse, O jours de mon enfance et de mon allégresse? Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteinte O lumineuse fleur des souvenirs lointains?

Oh! que j'étais heureux! oh! que j'étais candide! En classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide,

Une table, un pupitre, un lourd encrier noir, Une lampa, humble sœur de l'étoile du soir, M'accueillaient gravement et doucement. Mon maître» Comme je vous l'ai dit souvent, était un prêtre A l'accent calme et bon , au regard réchauffant, Naïf comme un savant, malin comme un enfant, Qui m'embrassait, disant, car un éloge excite: « Quoiqu'il n'ait que neuf ans , il explique Tacite. » Puis, près d'Eugène, esprit qu'hélas! Dieu submergea, Je travaillais dans l'ombre ♦ — et je songeais déjà. Tandis que j'écrivais, — sans peur, mais sans système* Versant le barbarisme à grands flots sur le thème, Inventant aux auteurs des sens inattendus , Le dos courbé, le front touchant presque au Gradus, — Je croyais, car toujours l'esprit de l'enfant veille, Ouïr confusément, tout près de mon oreille, Les mots grecs et latins, bavards et familiers, Barbouillés d'encre , et gais comme des écoliers , Chuchoter comme font les oiseaux dans une aire Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire ; Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit, Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit , Qui faisaient , par instants , sous les fermoirs de cuivre. Frissonner vaguement les pages du vieux livre!

Le devoir fait, légers comme de jeunes daims,

Nous fuyions à travers les immenses jardins,

Éclatant à la fois en cent propos contraires.

Moi , d'un pas inégal je suivais mes grands frères;

Et les astres sereins s'allumaient dans les cieux ,

Et les mouches volaient dans l'air silencieux ,

Et le doux rossignol , chantant dans l'ombre obscure,

Enseignait la musique à toute la nature ,

Tandis qu'enfant jaseur, aux gestes étourdis,

Jetant partout mes yeux ingénus et hardis

D'où jaillissait la joie en vives étincelles,

Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,

Horace et les festins, Virgile et les forêts,

Tout l'Olympe, Thésée, Hercule, et toi, Cérès,

La cruelle Junon , Lerne et l'hydre enflammée ,

Et le vaste lion de la roche Némée.

Mais, lorsque j'arrivais chez ma mère, souvent, Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant, J'avais de grands chagrins et de grandes colères. Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires, Le beau petit jardin par moi-même arrangé. Un gros chien en passant avait tout ravagé ;

Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cago& Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages, Et, joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur Chercher la liberté bien loin, — ou l'oiseleur. Ciel! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide, Maudissant le grand chien, te jardinier stupide, Et l'infâme oiseleur, et son hideux lacet, Furieux! — D'un regard ma mère m'apaisait.

Avril 1840.

Page 1