‹ Les enfantsChapitre 24 sur 53 · LE REVENANT · texte numérisé non relu

LE REVENANT

Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus, Parfois au même nid rend la même colombe. 0 mères, le berceau communique à la tombe. L'éternité contient plus d'un divin secret.

La mère dont je vais vous parler demeurait

A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;

Et sa maison touchait à celle de mon père.

Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.

On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.

Elle eut un fils ; ce fut une ineffable joie.

Ce premier-né couchait dans un berceau de soie; Sa mère l'allaitait ; il faisait un doux bruit A côté du chevet nuptial; et, la nuit, La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre , Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre, Quand , sans souffle , sans voix, renonçant au sommeil, Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil. Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.

Elle se renversait sur sa chaise en arrière, Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait, EL souriait au faible enfant et l'appelait Ange, trésor, amour, et mille folles choses. Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses l Comme elle leur parlait! L'enfant, charmant et nu, Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu, Joyeux , de ses genoux montait jusqu'à sa bouchel

Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,

Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.

Il se mit à marcher, il se mit à parler,

il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,

Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.

Et la mère disait : « Mon fils! » et reprenait :

« Voyez comme il est grandi il apprend; il connaît

Ses lettres. C'est un diable l il veut que je l'habille

En homme ; il ne veut plus de ses robes de fille ;

C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là I

C'est égal , il lit bien ; il ira loin ; il a

De l'esprit ; je lui fais épeler l'Évangile. »

Et ses yeux adoraient cette tête fragile,

Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,

Elle sentait son cœur battre dans son enfant.

Un jour, — nous avons tous de ces dates funèbres 1 —

Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,

Sur la blanche maison brusquement s'abattit,

Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,

Le saisit à la gorge. 0 noire maladie!

De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!

Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants

Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants! Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange, Et de leur bouche froide il sort un râle étrange, Et si mystérieux , qu'il semble qu'on entend Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant, L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure. Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre, L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur Et le prit. — Une mère, un père, la douleur, Le noir cercueil , le front qui se heurte aux murailles, Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles, Oh! la parole expire où commence le cri; Silence aux mots humains!

La mère au cœur meurtri, Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre, Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre, L'œil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur, Et regardant toujours le même angle du mur. Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre; Elle ne répondait à personne ; sa lèvre Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi, Qui disait à voix basse à quelqu'un : « Rends-le-moi ! * Et le médecin dit au père : « Il faut distraire

Ce cœur triste , et donner à l'enfant mort un frère. » Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.

Elle se sentit mère une seconde fois.

Devant le berceau froid de son ange éphémère,

Se rappelant l'accent dont il disait : « Ma mère ! »

Elle songeait, muette, assise sur son lit.

Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit

L'être inconnu promis à notre aube mortelle,

Elle pâlit. « Quel est cet étranger? » dît-elle.

Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :

« Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!

0 mon doux endormi, toi que la terre glace,

Tu dirais : « On m'oublie ; un autre a pris ma place ;

« Ma mère l'aime , et rit ; elle le trouve beau ,

« Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau! »

Non, non! »

Ainsi pleurait cette douleur profonde.

Le' jour vint; elle mit un autre enfant au monde, Et le père joyeux cria : « C'est un garçon. » Mais le père était seul joyeux dans la maison;

La mère restait morne , et la pâle accouchée , Sur l'ancien souvenir tout entière penchée, Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin; Elle se laissa faire et lui donna le sein; Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée, Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée, Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul, Elle disait : « Cet ange en son sépulcre est seul l » — 0 doux miracle 1 ô mère au bonheur revenue 1 — Elle entendit, avec une voix bien connue, Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, Et tout bas murmurer s « C'est moi. Ne le dis pas. »

AOCU 1843.

XLIÎÎ

LA GRAND'mIrE,

« Dors-tu?... Réveille-toi, mère de notre mèrel D'ordinaire, en dormant, ta bouche remuait; Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière. Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre ; Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.

* Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume? Quel mal t'avons-nous fait pour ne plus nous chérir?

Vois, la lampe pâlit, l'âtre scintille et fume;

Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,

Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir!

« Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte. Alors, que diras-tu quand tu t'éveilleras? Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte. Pour nous rendre à la vie, en invoquant ta sainte, Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !

c Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées , Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour. Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées, Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées, Et dont le cri de guerre était un nom d'amour.

« Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes; Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant ; Quel rubis étincelle au front du roi des gnomes ; Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes, Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.

« Ou montre-nous ta Bible et les belles images, Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux, L'Enfant Jésus, la crèche, et le bœuf, et les mages; Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages, Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous.

« Mère!... — Hélas! par degrés s'affaisse la lumière, L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer, Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière... Oh! sors de ton sommeil, interromps ta prière; Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer?

« Dieu! que tes bras sont froids! rouvre les yeux... Naguèro Tu nous parlais d'un monde où nous mènent nos pas, Et de ciel , et de tombe , et de vie éphémère ; Tu parlais de la mort... Dis-nous, ô notre mère! Qu'est-ce donc que la mort? — Tu ne nous réponds pas... s

Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule. La jeune aube parut sans réveiller l'aïeule. La cloche frappa l'air de ses funèbres coups ;

Et, le soir, un passant, par la porte entr'ouverte, Vit, devant le saint livre et la couche déserte, Les deux petits enfants qui priaient à genoux.

L'entent chantait; la mère au lit, exténuée Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée; Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant»

L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit

Et la mère, à côté de ce pauvre doux être Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

La mère alla dormir sous les dalles du cloître ; Et le petit enfant se remit à chanter... — La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Paris, janvier 1S35.

XLY

TENTANDA VIA EST.

Ne vous effrayez pas, douce mère inquiète,

Dont la bonté partout dans la maison s'émiette,

De le voir si petit, si grave et si pensif.

Comme un pauvre oiseau blanc qui, seul sur un récif?

Voit l'Océan vers lui monter du fond de l'ombre,

Il regarde déjà la vie immense et sombre.

11 rêve de la voir s'avancer pas à pas,

S) mère au cœur divin, ne vous effrayez pas,

Vous en qui, — tant votre âme est un charmant mélange!

L'ange voit un enfant et Fenfant voit un ange.

Allons, mère, sans trouble et d'un air triomphant,

Baisez-moi le grand front de ce petit enfant.

Ce n'est pas un savant, ce n'est pas un prodige,

C'est un songeur; tant mieux. Soyez fière, vous dis-je!

La méditation du génie est la sœur,

Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur,

Et la pensée est tout, et la pensée ardente

Donne à Milton le ciel, donne l'enfer à Dante!

Un jour, il sera grand. L'avenir glorieux

Attend , n'en doutez pas , l'enfant mystérieux

Qui veut savoir comment chaque chose se nomme,

Et questionne tout, un mur autant qu'un homme.

Qui sait si, ramassant à terre et sans effort

Le ciseau colossal de Michel -Ange mort,

Il ne doit pas, livrant au granit des batailles,

Faire au marbre étonné de superbes entailles ?

Ou, comme Bonaparte ou bien François Premier,

Prendre, joueur d'échecs, l'Europe pour damier?

Qui sait s'il n'ira point, voguant à toute voile,

Ajoutant à son œil, que l'ombre humaine voile,

L'œil du long télescope au regard effrayant,

Ou l'œil de la pensée encor plus clairvoyant,

Saisir, dans l'azur vaste ou dans la mer profonde, Un astre comme Herschell, comme Colomb un monde?

Qui sait? Laissez grandir ce petit sérieux.

Il ne voit même pas nos regards curieux.

Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile

Rêve, comme rêvait l'enfant qui fut Virgile,

Au combat qui poursuit le poëte éclatant,

Et qu'il veut aussi, lui, tenter, vaincre, et, sortant

Par un chemin nouveau de la sphère où nous sommes,

Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes.

Juin 1835

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