‹ Les enfantsChapitre 30 sur 53 · CLAIRE I · texte numérisé non relu

CLAIRE I

Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui? L'éternité! Ce front pendant une heure a lui. Elle avait les doux chants et les grâces superbes; Elle semblait porter de radieuses gerbes; Rien qu'à la voir passer, on lui disait : Merci ! Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite? Et , moi , je l'avais vue encor toute petite. Elle me disait vous, et je lui disais tu. Son accent ineffable avait cette vertu De faire en mon esprit, douces voix éloignées, Chanter le vague chœur de mes jeunes années.

Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.

Elle était fiancée à l'hymen inconnu.

A qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?

Un vague et pur reflet de la lueur des cierges

Flottait dans son regard céleste et rayonnant ;

Elle était grande, et blanche, et gaie ; et, maintenant,

Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,

Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre ;

Vous trouverez la tombe où gît ce lis vermeil !

Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,

Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,

Mêlais à la madone auguste d'Italie

La Flamande qui rit à travers les houblons,

Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds!

Elle s'en est allée avant d'être une femme, N'étant qu'un ange encor ; le ciel a pris son âme g»ur la rendre en rayons à nos regards en pleurs, Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.

Les êtres étoiles que nous nommons archanges La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,

Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons, D'en haut elle sourit à nous qui gémissons. Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles : « Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles? » Et chante, et, se voyant elle-même flambeau, Murmure dans l'azur : « Comme le ciel est beau î » Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ; La mère ne veut pas que son doux enfant meuro Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon, Uélas! et le silence au seuil de la maison!

lu

Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse. Que ta mère jadis berçait de sa chanson, Qui d'abord la* charmas avec ta petitesse Et, plus tard, lui remplis de clarté l'horizon,

Voilà donc que tu dors sous cette pierre griset Voilà que tu n'es plus ! ayant à peine été l

L'astre attire le lis, et te voilà reprise, 0 vierge, par l'azur, cette virginité!

En te voyant si calme et toute lumineuse, Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien. Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse, Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.

La nature, ô front pur6 versait sur toi sa grâce, L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté; It nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe, Toute cette douceur dans toute ta beauté !

Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose Que la forme qui sort des cieux éblouissants ; Et de tous les rosiers elle semblait la rose, Et de tous les amours elle semblait l'encens.

On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre, Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,

Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire; Et la tombe semblait par moments l'éblouir.

Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne ; Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit, Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne Qui reste blanche , même en traversant la nuit !

Elle s'en est allée à l'aube qui se lève, Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu, Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve, Ame qui n'a dormi que dans le lit de Dieu !

Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes, Où sont les enfants morts et les printemps enfuis , Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes, Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?

Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictâmes, Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,

Les baisers des esprits et les regards des âmes, Ouand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?

Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds, faits de nuit, éclore en ailes d'or?

Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie Où les hymnes vivants sont des anges voilés, Où Ton voit, à travers l'azur de l'harmonie, La strophe bleue errer sur les luths étoiles?

Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ? Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel, r:our nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre ;-us l'éblouissement du regard éternel?

Décembre 1846.

PAUCA MEJE

un

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,

Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.

Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance

Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance,

Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé?

Je voulais me briser le front sur le pavé ;

Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,

Je fixais mes regards sur cette chose horrible,

Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : a Non !

— Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans n<)rt>

Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? » Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté, Que je l'entendais rire en la chambre à côté, Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte, Et que j'allais la voir entrer par cette porte 1

Oh ! que de fois j'ai dit : « Silence 1 elle a parlé l Tenez , voici le bruit de sa main sur la clé ! Attendez, elle vient! laissez-moi, que j'écoute l Car elle est quelque part dans la maison sans doute !

Jersey, 4 septembre lgoi:

Page 1