J.IV
0 souvenirs! printemps! aurore!
Doux rayon triste et réchauffant 1 — Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sœur était tout enfant... —
Connaissez-vous, sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
Une terrasse qui s'incline
Entre un bois sombre et îe ciel bleu?
C'est là que nous vivions. — Pénètre , Mon cœur, dans ce passé charmant ! — ■ Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.
Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'é veiller; Moi , je n'ouvrais pas ma croisée 9 De peur de la faire envoler.
Ses frères riaient... — Aube pure !
Tout chantait sous ces frais berceaux.
Ma famille avec la nature, Mes enfants avec les oiseaux ! —
Je toussais, on devenait brave; Elle montait à petits pas
Et me disait d'un air très-grave « J'ai laissé les enfants en bas. i
Qu'elle fût bien ou mal coiffée, Que mon cœur fût triste ou joyeaa 9 Je l'admirais. C'était ma fée Et le doux astre de mes yeux !
Nous jouions toute la journée.
0 jeux charmants ! chers entretiens S Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : « Père, viens!
a Nous allons t'apporter ta chaise ; Con^B-nous une histoire, dis ï » — Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis.
aïs
Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond
Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.
Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit De voir d'affreux géants très-bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit.
J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poëme éclos d'un seul jet:
Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait.
Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre Sur eux parfois levait les yeux, Et, moi, par la fenêtre sombre, J'entrevoyais un coin des cieux I
ViUequier, 4 septembre I846„
Elle avait pris ce pli, dans son âge enfantin, De venir dans ma chambre un peu chaque matin; Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère. Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père; » Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait, Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse, Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant, Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée, Et mainte page blanche entre ses mains froissée Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts. Et c'était un esprit avant d'être une femme. Son regard reflétait la clarté de son âme. Elle me consultait sur tout h tous moments. Oh ! que de soirs d'hiver radieux et charmants Passés à raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu! J'appelais cette vie être content de peu ! Et dire qu'elle est morte ! hélas ! que Dieu m'assiste ! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste; J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
A'ovembre 1846, jour des morts.
Qaand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois.
Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois,
Elle avait dix ans , et moi trente ; J'étais pour elle l'univers»
— Oh! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts ! —
Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait : « Mon père , » Tout mon cœur s'écriait : « Mon Dieu! »
A travers mes songes ■'sans nombre, J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.
Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main :
Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.
Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe
Qu'elle avait, vous rappelez-vous?
Le soir, auprès de ma bougie , Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.
Les anges se miraient en elle.
Que son bonheur était charmant î Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.
Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin!
C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin !
Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois!
Puis, vers la lumière isolée Étoilant le logis obscur , Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;
Nous revenions, cœurs pleins de flamme, En parlant des choses du ciel.
Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant... — Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent.
Villequier, 4 septembre 1844.
À VILLEQCIÉR.
Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres, Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ; Maintenant que je suis sous les branches des arbres, Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
Maintenant que du deuil qui m'a fait Pâme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature Qui m'entre dans le cœur;
Maintenant que je puis , assis au bord des ondes, Ému par ce superbe et tranquille horizon , Examiner en moi les vérités profondes Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;
Maintenant, ô mon Dieu! que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais;
Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, Je reprends ma raison devant l'immensité ;
Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire; Je vous porte, apaisé,
LES ENPANTS. 255
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire Que vous avez brisé;
Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant! Je comprends que vous seul savez ce que vous faites Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament; Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement.
Je conviens à genoux que vous seul , Père auguste , Possédez l'infini, le réel, l'absolu; Je conviens qu'il est bon , je conviens qu'il est juste Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu Ta voulu.
Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive Par votre volonté.
L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive, Roule à l'éternité.
Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses; L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant. L'homme subit le joug sans connaître les causes. Tout ce qu'il voit est court , inutile et fuyant.
Vous faites revenir toujours la solitude Autour de tous ses pas.
Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude Ni la joie ici-bas!
Dès qu'il possède un bien , le sort le lui retire. Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire: * C'est ici ma maison , mon champ et mes amours ! »
Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ; Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient -, J'en conviens , j'en conviens l
Le monde est sombre , ô Dieu ! l'immuable harmonie Se compose des pleurs aussi bien que des chants ; L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie, Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous, Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vousl
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ; Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ; Que la création est une grande roue Qui ûe peut se mouvoir sans écraser quelqu'un.
Les mois, les jours, les flots vies mers, les yeux qui pleurent, Passent sous le ciel bleu ;
11 faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ; Je le sais, ô mon Dieu!
Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant , Peut-être faites-vous des choses inconnues Où la douleur de l'homme entre comme élément.
Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!
Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme, Et de considérer
Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme» Je viens vous adorer î
Considérez encor que j'avais, dès l'aurore, Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore, Éclairant toute chose avec votre clarté ;
Que j'avais, affrontant la haine et la colère ,
Fait ma tâche ici-bas, Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,
Que je ne pouvais pas
Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie „ Vous appesantiriez votre bras triomphant, Et que, vous qui voyez comme j'ai peu de joie* Vous me reprendriez si vite mon enfant !
Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette , Que j'ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette Une pierre à la mer!
Considérez qu'on doute , ô mon Dieu! quand on souffre,; Que l'œil qui pleure trop finit par s'aveugler, Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre, Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre
Dans les afflictions, Ait présente à l'esprit la sérénité sombre
Des constellations !
Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère, Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts. Je me sens éclairé dans ma douleur amère Par un meilleur regard jeté sur l'univers.
Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire, S'il ose murmurer;
Je cesse d'accuser, je cesse de maudire ; Mais laissez-moi pleurer!
Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière, Puisque vous avez fait les hommes pour cela! Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre Et dire à mon enfant : « Sens-tu que je suis là? »
Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait, Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m'écoutait!
Hélas! vers le passé tournant un œil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler I
Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure; L'instant, pleurs superflus!
Où je criai : « L'enfant que j'avais tout à l'heure , Quoi donc! je ne l'ai plus I »
Ne vous irritez pas que je sois de la sorte , 0 mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné ! L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte, Et mon cœur est soumis, mais n'est pas résigné.
Ne vous irritez pas! Fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs, Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.
Voyez-vous , nos enfants nous sont bien nécessaires , Seigneur ; quand on a vu dans sa vie , un matin , Au milieu des ennuis, des peines, des misères, Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée Petit être joyeux,
Si beau , qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée • Une porte des cieux ;
Quand on a vu , seize ans , de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison, Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va!
4 septembre 1S47.