LES INCORRIGIBLES T A-T-IL DES ENFANTS INCORRIGIBLES
Précisons la question, insoluble à notre avis, si od la présente sous cette forme trop vague.
1* Veut-on dire, qu'il y a des enfants qu'il est impossible de discipliner, une fois qu'on leur a laissé prendre une direction mauvaise... ?
Certes, dans ce cas, on a mille fois raison de les juger incorrigibles. C'est à n'en pas douter irrémédiable : Venfant est mal élevé.
On a commencé l'œuvre quand on devait la terminer : voilà tout.
2° Mais veut-on dire qu'il n'y a pas moyen d'avoir raison d'enfants de deux, trois ou quatre ans, et qu'il est tel bambin si terrible que le père ou le maître doit désarmer devant lui...?
Nous ne saurions l'admettre.
On insiste.
Il y a, affirme-t-on, des natures rebelles par instinct, des êtres mal nés, sur lesquels on ne peut rien; en un mot, des enfants réfractaires, qu'on
est en droit de proclamer en toute vérité, incorrigibles.
Mettons-nous en garde contre de pareilles théories! Car si elles sont exactes, force sera en bonne logique, de nier la moralité, et même la responsabilité humaine. L'homme sera l'instrument aveugle d'une nature vicieuse, et la victime de la Fatalité qui pèse sur lui...
Avec ce système, on en arriverait à remplacer dans l'organisation sociale, la prison répressive par la. maison de santé, et l'éducateur par le médecin.
Il n'y aurait ni fautes, ni crimes : mais seulement des maladies.
Voilà où conduisent ces vieux clichés, ces préceptes faciles qui ont cours dans la conversation, mais qui, pour le philosophe, sont autant de dangereuses aberrations et d'inquiétants sophismes. D'ailleurs, décomposons l'objection pour la mieux étudier.
Que répondrait-on, à cette question : « Peut-on t courber une branche de chêne et en former un t cercle régulier ? »
... Non, sil' on ne dépense pas l'effort nécessaire; si l'on veut ployer la tige sans préparation ; si depuis longtemps elle pousse de travers ; si l'on ne tient point compte du fil du bois ; si l'on veut terminer l'essai en une heure... ,
... Oui, si l'on procède peu à peu ; si l'on prend la
tige très petite encore ; si on la place dans le milieu qui doit l'assouplir... Oui ! grâce à ces soins, grâce à ces précautions, on obtiendra presque sûrement un cercle parfait.
« Alors ! c'est un travail énorme que celui de l'ét ducation ! C'est un assujettissement continuel, une « fatigue incessante... ! »
Mais qui donc a dit le contraire?
Personne que je sache l
L'éducation, ainsi que toute œuvre humaine* vaut ce qu'elle coûte» selon l'admirable langage d'Ozanam.
Rien de plus profond, ni de plus judicieux >
Quiconque observe le monde avec attention, et sans parti pris, reconnaît vite qu'il y a deux sortes d'enfants mal élevés.
i° Ceux, que l'on n'a pas pris la peine de surveiller;
2° Ceux, que l'on n'a pas su diriger comme il convenait.
Il existe des procédés de dressage pour les chevaux et les chiens, un régime pour le bétail ; l'élevage et ses règles constituent même une espèce de code , mais chacun croit savoir d'intuition cet art si complexe, qui doit faire d'un enfant, un homme...
On apprend tout I excepté cette science difficile comme nulle autre, et dont l'importance est incomparable I
tt
Donnons une formule à notre thèse pour en facile ter la démonstration :
Les enfants sont mal élevés, quelquefois par la faute, et presque toujours 'par le fait des parents.
Si nous disons « presque toujours », c'est par pure concession ; car dans notre intime pensée nous voudrions dire : toujours, au moins par leur fait.
Voilà qui semblera tout d'abord une exagération, une simple fantaisie î
« Quoi ! peut-on nier l'indiscipline native, le tempérament intraitable chez certaines « natures « ingraJ.es... »
... Nous savons tout ce qu'on peut écrire à ce sujet: néanmoins notre conviction reste entière.
A nous de prouver, que nous ne nous laissons pas séduire par l'attrait du paradoxe, ni par l'amour de l'originalité.
En attendant, qu'on veuille bien ne pas juger le procès avant la plaidoirie, et qu'on nous accorde quelques instants d'attention sans conclure prématurément.
Définissons les mots :