‹ Les enfants mal élevésChapitre 63 sur 125 · L'OPTIMISME · texte numérisé non relu

L'OPTIMISME

Nous avons exprimé plusieurs fois cette pensée : qu'inspirer à l'enfant un heureux optimisme, une louable tendance à voir de préférence les choses sous leur beau côté, était lui rendre un service signalé.

Laissons les ingrats répéter sans cesse que les roses ont des épines ; pour nous, réjouissons-nous plutôt de trouver sur des épines... des roses!

Ceci nous remet en mémoire une aimable anecdote que le lecteur lira avec intérêt :. le héros n'est autre que le célèbre aumônier, M. l'abbé Crozes.

Il venait de recevoir sur l'épaule une bouillotte d'eau froide, qu'une femme, en arrosant ses fleurs, avait laissé choir d'un premier étage. « Ah! vraiment je suisbien heureux! » s'écria-t-il — « Comment heureux? » — « Oh oui î reprit-il vivement, pensez « donc! j'aurais pu être coift'é d'une marmite d'eau t chaude, tombant d'un sixième ! »

Le mot mérite d'être conservé.

Impossible de pousser plus loin la bienveillance de l'esprit. C'est une leçon à retenir et à méditer : elle renferme plus de philosophie qu'un long traité didactiqu

Cette importante notion de la contingence et de la fragilité du bonheur, inculquée à l'enfant, suppose préalablement chez les parents des opinions et des convictions personnelles analogues. Or, un sentiment inné, iwus porte tous à priser de moins en moins les faveurs et les bien dont nous jouissons, au point de n'en avoir même plus conscience, au bout d'un certain temps : assiduitate viluerunt.

Prenons encore un exemple:

Une pauvre mère (je ne dis pas une mère pauvre), racontait devant nous ses chagrins et ses inquiétudes : son cher baby est gravement malade, — on le veille jour et nuit , — il y a eu plusieurs consultations des premiers médecins, — on espère le sauver; — mais à condition de le conduire passer l'hiver dans le Midi, de quitter par conséquent son foyer et ses habitudes dans l'intérêt du petit malade : — que de préoccupations et d'angoisses !

Quoi de plus respectable, je le demande, que ce langage! quoi de mieux justifié que ces plaintes!

Cette digne femme ne voyait que ses tourments qu'elle jugeait sans pareils : le plus grand malheur étant toujours celui qui nous frappe!

Cependant, songeons qu'il est d'autr >s mères qu n'aiment pas moins leur enfant, et qui n'ont pas l'argent nécessaire pour acheter les médicaments ordonnés... ; pour faire le voyage d'où déoend peutêtre la vie de leur fils... ; pour provoquer ces consultations des maîtres de l'art ; et qui doivent se con-

tenter des soins gratuits d'un jeune débutant inexpérimenté ou téméraire. S'imagine-t-on le déchirement de ces mères se disant : « Ah ! si j'avais un bon médecin ! si j'étais assez riche pour payer tel traitement, telle opération ! il serait sauvé, j'en suis sûre!

Pouvoir faire « le nécessaire », serait pour elles un bonheur, en comparaison de la douleur poignante qui les étreint I

Souvent même, ne devront-elles pas abandonner le cher malade aux soins d'une voisine charitable, parce qu'il leur faut se rendre à l'atelier ou à l'usine pour y gagner quelques sous, pendant que le petit être blêmi et presque sans souffle, râle sur des guenilles entassées, et dans un air qui suffoque!

Non, rien de plus relatif que le bonheur, et qu© l'idée qu'on s'en fait...

Qu'on en juge:

— Le fils d'un financier de nos amis, qui n'avait jamais été transporté que dans le « coupé » paternel, s'écriait un jour : « Quelle chance! nos chevaux sont t malades. Voilà plus d'un an que je demande à t petit père de me conduire en omnibus: si tu savais c comme je suis content! »

— La fil'r de la duchesse de T... avait reçu pour le jour de l'an une dizaine de poupées, autant de boîtes de chocolat, et une quantité de jeux divers amoncelés dans l'angle de sa chambrette. Aucun ne l'amusait : elle ne trouvait même plus plaisir à les démonter ni à les désarticuler.

« Chérie! lui dit un jour sa mère, as-tu réfléchi à ce que je pourrais te donner à mon tour?» — «Oui, maman. » — « Tu désires un joli jeu de patience, je gage : tu n'en as point encore, que je sache? » — « Oh ce n'est pas amusant du tout. » — « Une lanterne magique, peut-être ? » — « Non, pas cela... «dit-elle en rougissant. » — « Quoi alors 1 ma mignonne ? » — « Ehbien !... » — a Mais parle doncl » — « Eh bien... ! je voudrais avoir une patte de lièvre comme celle qui amuse tant la petite concierge... »

Nous avons connu des pauvres qui disaient avec reconnaissance: « Mon mari gagne maintenant cinquante sous par jour, nous ne sommes plus malheureux. » Et nous avons entendu aussi des gens opulents qui répétaient avec amertume: c J'ai à peine « mis 10,000 fr. de côté cette année : c'est dépl-oc rable 1 »

Pères et mères qui voulons former le cœur de nos fils, pensons à ces choses, comprenons-les bien! et nous éprouverons une immense indulgence pour les indigents, alors même qu'ils nous sembleraient révoltés ou méchants.

Certes, ils ont grand tort de s'aigrir dans leurs cruelles épreuves.. ; ils ont tort de n'être point des héros de vertu !

Mais, à leur place, que ressentirions-nous? que ferions-nous? que dirions-nous?

... Telle est l'austère question qu'il faut savoir se poser avec courage, indépendance et loyauté.

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