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LA MESURE DU BONHEUR

Les contrariétés auxquelles le corps, Pesprit et le cœur de l'enfant se heurtent dans la vie, semblent à son inexpérience autant d'anomalies inadmissibles et intolérables.

C'est qu'il a le sentiment très profond, très convaincu des avantages du bien-être. Il a assez vécu pour l'apprécier; aussi est-il porté à baser ses raisonnements sur ce principe qui lui paraît des plus naturels: « Cela me gêne : donc, cela ne doit pas être. 1

Et en jugeant de cette manière, l'enfant suit la logique de l'instinct.

Le père devra donc se hâter de suggérer une conviction tout opposée, à savoir : que la volonté et la liberté de chacun peuvent être entravées; et qu'en certains sas, elles doivent l'être nécessairement : la loi

du bon plaisir étant une exception, aussi rare que peu durable.

En esquissant la silhouette du baby de trois ans, nous avons dit que la première notion morale à éveiller chez l'enfant, après l'idée de Dieu, et dès que l'intelligence le permet, c'est un sentiment de joie profonde et de gratitude vraie pour les biens dont il jouit, et dont tant de familles ne sont pas favorisées.

Entrons en effet dans la pensée de l'enfant; tâchons de bien nous mettre à sa place et de ressentir, ou du moins de pressentir les émotions qui touchent.sajeune âme.

Or, quelle est la somme de bonheur, que la vie peut donner...? Quelle est d'autre part la mesure des contradictions, quel est le nombre des chagrins et des obstacles qui viennent à la traverse de nos volontés et de nos vœux ici-bas...?

L'enfant l'ignore I

Il ne peut point le deviner, même approximativement. Il ne sait rien; ou plutôt il ne sait qu'une chose : c'est qu'il n'aime point souffrir.

En dehors de cette notion, il n'appréciera les êtres et les événements, que d'après V éducation qu'il recevra.

L'expérience elle-même, ce facteur si utile des progrès humains, ne fera son œuvre que plus lard ; c'est-à dire quand l'esprit de l'enfant aura été iaçonné par les impressions premières : celles qui demeurent.

Voilà pourquoi nous avons écrit en toute vérité, qu'un enfant comblé des faveurs de la fortune, entouré des tendresses familiales les plus vives, et des soins vigilants de domestiques dévoués, peut très sincèrement se croire malheureux comme aucun, si l'on n'obéit point à une petite fantaisie à laquelle il attache un prix infini, surtout par esprit d'opposition.

N'essayez pas de lui offrir en compensation un cadeau dix fois plus cher.

Il ne l'appréciera pas; il le rejettera même avec indifférence ou colère.

Il a incarné en quelque sorte le bonheur dans la chose convoitée : rien ne saurait la remplacer.

La vérité est que l'enfant désire bien plus obtenir la soumission paternelle, que la jouissance effective du bibelot qu'il réclame ; à tel point que si le père cède, l'enfant se tiendra pour satisfait, et dans l'instant, ne songera même plus à ce qui, à l'en croire, devait* tant l'amuser» 1

Ici, il se comporte en vrai philosophe. Oui, cet

incident, futile en apparence, a néanmoins une importance considérable, parce qu'il s'agit de savoir qui aura te dernier mot, en fin de compte.

Et l'enfant sent, à n'en pas douter, que si on lui refuse un objet quelconque, tout le reste peut lui échapper également...

Il n'est donc pas sot, comme on le suppose quand il e montre tenace et obstiné pour des vétilles. Au con'raire, il fait preuve en cela d'un sens pratique des plus profonds, et des plus remarquables.

C'est une question de principe qui se débat; et il y attache une importance extrême : le jouet n'est qu'un prétexte.

On voit par ce qui précède, qu'il faut au plus tôt inculquer à cette.jeune âme un certain nombre de vérités premières et générales, qui lui feront comprendre ce qu'il est; — ce qu'il importe qu'il soit; — et ce qu'on attend de lui.

Pratiquement, et au moyen d'exemples faciles et quotidiens, il convient d'apprendre à l'enfant :

— Que la vie est bien plus une épreuve qu'une jouissance... Qu'ici bas, le plus heureux est celui qui souffre le moins, et qu'aucun bonheur n'est sans mélange...

— Que la vertu implique le mérite, et qu'il n'y a pas de mérite sans privation...

— Que le sacrifice est nécessaire, et la lutte inévi-* table. ..

— Que les œuvres, dans l'ordre moral, valent ce qu'elles coûtent... Que selon un mot célèbre : on entre dans la vie sans le demander, comme on en sort sans le vouloir...

— "Que le succès est rare, et l'ingratitude fréquente...

— Que pratiquer la bienfaisance est un devoir strict, dès que la Providence nous donne un peu plus que le pain nécessaire; qu'enfin, chacun sans distinction, doit être charitable...

— Que le travail est la grande loi de l'humanité ; et qu'on n'est pas dispensé du labeur, parce que le Ciel a permis que notre journée fût payée d'avance...

— Que le riche doit aider au pauvre, et le pauvre ne point jalouser le riche; quel'aumône doit être une joie pour celui qui donne, comme elle en est une pour celui qui reçoit...

— Qu'il faut être c indulgent au coupable, mais intolérant à la faute », autrement dit : que la barre de fer des principes doit être entourée de velours divers, qui s'appellent : la bienveillance, la bonté, la charité...

— Que l'agitation n'est pas l'activité, ni la gravité le sérieux; et que « l'esprit d est seulement la mousse de l'intelligence...

— Qu'il n'est ni sage, ni juste de se croire autorisé à s'accorder toutes les jouissances, parce qu'on a le moyen de se les payer ; que ce principe funeste engendre l'Égoïsme qui dessèche le cœur, la Vanité qui gâte l'esprit, etla Mollesse qui affaiblit le corps...

... Sans doute, est-il besoin de le signaler, ce n'est |*as en exprimant dans leur formule les axiomes pré-

cédents, que l'on persuadera l'enfant; c'est plutôt en s'en inspirant soi-même, pour le diriger en conséquence.

Votre baby trépigne, se livre au désespoir parce qu'il est incapable de réaliser ce qu'il souhaite...

Appelez-le, pour lui demander de vous aider à repousser le mur qui vous gène et que vous êtes bien résolu à déplacer; faites effort avec lui, et constatez en sa présence qu'il y a des entreprises matériellement irréalisables, en dépit des cris, de la rage et des emportements... Cette démonstration, ou toute autre de ce genre, sera pour lui une leçon profitable qui l'obligera à réfléchir.

Autre exemple.

Il y a urgence à extraire telle dent de l'enfant...

Le mieux serait de faire appel à son énergie, de lui demander une preuve de virilité, d'invoquer la nécessité de la douleur, peut-être même le sentiment supérieur de la souffrance volontaire, toutes idées qui font des hommes.

Dans un autre système, on promettra à l'enfant quarante sous de récompense...

Mais qu'arrivera-t-il, s'il est plus lâche que lipide?

On mettra l'enchère : trois francs, cinq freines...! On le harcellera pendant huit jours ; puis, après une

scène de famille, on le conduira par ruse ou par force chez le dentiste.

On lui avait offert un marché ; il était libre de ne point accepter

Autant valau commencer parle convaincre de. ce' te double nécessité : la résignation, et l'obéissance

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