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L'ENFANT MAL ÉLEVÉ : A TROIS ANS

Dès trois ans environ, un enfant peut assurément compter déjà dans la catégorie des € mai élevés», et se révéler comme un petit être complètement désagréable.

Une jeune tige poussera aussi bien de travers qu'un gros arbre...

Ce n'est qu'un baby ; soit!

Mais il a assez d'intelligence pour comprendre; assez de volonté pour résister; assez de force pour faire tapage.

fi LES ENFANTS MAL ELEVES

Il y a là en germe les tendances accusées de l'âge mûr. Car si les hommes si>ut de grands enfants, les enfaUs, eux, sont de petits hommes.

Parlons d'abord du langage.

Le répertoire de bébé, bien que fort étendu en réalité, paraît cependant se composer exclusivement des formules les plus restreintes : « Je veux. — Laissemoi tranquille t — Tu m'ennuies. — Je le dirai à maman... »

Tel semble être presque tout son vocabulaire : le reste est l'accessoire.

C'est une aigreur continuelle, une insubordination constante, une malveillance qui ne désarme pas !

Son premier geste, le matin, est une impatience; sod dernier cri, une plainte ou une insolence.

Du lever au coucher, il est mécontent etgrognon...

Jamais il n'est satisfait de rien, quoique parents, domestiques ou amis s'ingénient à le distraire et à Tintéresser. Ses exigences ne prennent jamais fin.

Vous croyez qu'il vous sait gré de l'avoir amusé? Non pas! il vous en veut quand vous ne l'amusez plus.

Voyez ses manières : il mord sa bonne, égratigne ses camarades, menace et même frappe sa mère qui se contente de lui dire avec solennité « Oh! le vilain qui bat sa mère! Fi ! que c'est laid, Monsieur... ! Vous n'êtes plus mon petit garçon . »

Qu'un ami ou un parent veuille l'embrasser ami-

•alement : d'un coup de coude il le repoussera avec brusquerie.

Si des passants le regardent, il leur fera une affreuse grimace.

Quand la contorsion est bien laide, bien ridicule, surtout si elle est faite dans des conditions qui attirent l'attention sur l'enfant, souvent les parents seront les premiers à en rire ; et au fond de leur cœur, ils trouveront cette petite insolence assez amusante.

On sort, on va se promener...

C'est baby qui dit où il prétend aller.

La maman avait des courses utiles, des affaires prévues...: qu'importe!

N'est-ce pas lui qui gouverne?

On est en visite...

Bientôt il vient se coucher, ou plutôt s'abattre gauchement et mollement sur les genoux maternels, ou s'appuyer avec indolence contre le fauteuil.

D'un air écœuré et d'un ton traînant : a Allonsnous en, 7n>man, » dit-il.

Et la mère, d'une voix claire, de répondre aussitôt : « Oui, mon bijou chéri ! Nous allons nous en t aller tout de suite; sois gentil... »

A table, il indique les morceaux de son choix, ceux qu'il « veut ■» ; les .autres étant uaturelleinent pour la famille.

é LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS

Certes, à cet âge, ri est incapable, impuissant, plus faible et relativement bien plus dénué et plus dépendant qu'aucun être de la création.

Néanmoins, ce petit personnage, loin de songer à la reconnaissance, n'a pas la moindre idée qu'il doive quoi que ce soit, à qui que ce soit...

On ne le lui fait point comprendre d'ailleurs.

Il ne peut rien par lui-même, et il se croit maître absolu 1 car chacun ploie devant lui et se soumet à ses fantaisies.

Son père, ne pensant qu'à Favenir, se livre à un travail infatigable. Sa trop bonne mère se dépense en amour et en sollicitude fiévreuse...

L'enfant absorbe tout, et n'éprouve pas le plus léger sentiment de gratitude pour tant de dévouement et d'abnégation.

Désire-i-il une chose? Eh bien! qu'on Taille chercher...!

Quoi de plus simple î

11 est profondément convaincu que, dans ia vie, nour posséder l'objet convoité, on n'a qu'à étendre e bras ou à presser le pas. Il ne soupçonne point d'autres entraves ni d'autres difficultés. Et si l'on objecte que l'on n'obtiendra rien sans argent, il répondra hardiment : « Papa en al »

Quant aux domestiques, ce sont à ses yeux des gens nés uniquement pour le servir.

Ils sont bien créés pour cette fonction, pense-t-il,

puisqu'ils touchent un salaire, occupent des salles distinctes et doivent obéir.

Et c'est avec une certaine cruauté qu'il leur fera sentir l'humilité de leur condition.

Au contraire, (et plus encore dans l'intérêt de notre fils que par bienveillance pour les inférieurs), confions doucement et tout bas au bon petit cœur de l'enfant que, légalement, moralement et chrétiennement, ces serviteurs, tout en ayant plus de devoirs que nous, n'en ont pas moins des droits ; qu'ils aliènent leur liberté par nécessité ; qu'on doi* être bon pour eux parce qu'ils sont moins heureux que nous ; que les domestiques ne sont autres que des pauvres dont on galonné la misère par une vanité d'usage, et qu'ils sont en habit dans la crainte d'être en haillons...

Car c'est bien notre vêtement de cérémonie qui constitue leur tenue ordinaire, n'est-il pas vrai?

Une explication est peut-être opportune...

Apprenons-lui que sa c bonne », pour lui donner les soins dont il profite, en a privé ses propres enfants qui en avaient mille fois plus besoin que lui; que c'est l'indigence qui a contraint cette femme à les sevrer brusquement de son amour, à s'éloignef de son foyer, pour aller s'établir dans la dépendance sous un toit étranger.

La mère vit..., et cependant ses fils sont orphelins 1 '

Tendrement, entre deux baisers, disons-lui ces choses à la fois sévères et douces.

Dites-les lui ; il le faut!

On lui doit la vérité.

Oh! parlons-lui sans crainte! Son cœur, tout plein de tendresses exquises et de générosités ineffables, devinera ce que son intelligence ne comprendrait pas dans le détail.

Non ! je n'imagine pas cet enfant capable de cracher au visage d'une mère parce qu'elle est pauvre!

Au lieu de souiller cette joue privée de baisers filiaux, il pensera, je gage, à y déposer une caresse, comme aurait pu le faire le petit absent, et à murmurer cette charmante confidence : a Moi aussi, je t'aime bien î »

Il respectera la mère de l'abandonné, alors qu'il était Drêt à égratigner ou à battre la femme mercenaire.

Dès que l'enfant a eu conscience de lui-même, il a trouvé gîte confortable, foyer pétillant, table garnie, lit moelleux, meubles capitonnés, en un mot tous les contours de la vie aussi arrondis que possible...

On n'a rien oublié, excepté de lui faire comprendre que pareilles jouissances ne sont pas le lot de tous, et que ces biens multiples, qu'il utilise ou consomme, sont autant de faveurs refusées a beaucoup» hélas î

Il jouit de l'utile, même du superflu; et» à côté, on manque du nécessaire !

Pourquoi lui laisser croire que tout lui est dû?

De là cet égoïsme funeste dans lequel il grandit.

C'est sa première tendance ; et c'est par suite le premier défaut qu'il impo\ e de combattre, celui qui engendre tous les autres à cet âge : l'insolence, les bouderies, la colère et l'ingratitude,

Quel étonnement pour cet enfant, quand, par hasard, on lui dit qu'il y a de petits pauvres de son âge, qui grelottent de froid, couchent sur la paille, ne mangent point de viande et à peine de pain!

Comme ces révélations l'intéressent et le captivent! comme elles le rendent doucement rêveur et sérieux !

Alors, tout un monde d'idées et de sentiments nouveaux s'éveille dans cette jeune âme. . .

Avec quelle attention émue, quelle charmante curiosité il écoute votre récit, et en fait préciser les particularités touchantes. 11 est avide de savoir toutes ces choses dont il n'avait nullement conscience.

Sans doute, maintes fois, il a rencontré des malheureux au seuil de sa porte, ou au carrefour voisin. Il leur a même donné une menue pièce , et a poursuivi son chemin.

C'est un petit mendiant! etlui,il est riche.... Qu'y a-t-i/ donc de commun entre eux?

Il lui semble aussi naturel d'être né dans la dentelle et d'avoir grandi dans la soie et le velours, que de trouver l'indigent couvert de guenilles.

Ah ! disons à notre fils que ce pauvre est un

enfant comme lui; qu'il aimerait aussi le duvet de l'oreiller, les mets choisis, les friandises, les plaisirs.

Disons-lui que ce petit être blêmi par les privations et la souffrance, n'a probablement jamais eu un seul joujou ! Disons-lui qu'on est bien heureux de se sentir à l'abri du besoin. Expliquons-lui souvent et clairement, que tout ce qu'il dépense est payé par le labeur de son père ou par celui de ses aïeux, et qu'il était possible que les biens qui V entourent lui fissent défaut complètement.

Si l'enfant en est convaincu, ses exigences diminueront à l'instant, et il goûtera mille fois plus ces biens divers dont il profitait tout à l'heure, sans même s'en douter.

Oui ! mettons en parallèle, et dans un vii relief, d'une part tout ce dont il jouit , et d'autre part ce qui manque au plus grand nombre. Renouvelons, ravivons ces impressions chaque fois que l'enfant éprouve une jouissance nouvelle, ou que, par instinct, il recherche ses aises; et, nécessairement, il comprendra le bonheur de son sort.

Alors, germera dans ce jeune cœur une fleur à double tige : la joie du bienfait reçu, et la gratitude envers les bienfaiteurs, les parents, ces dispensateurs choisis par la Providence !

*** En un mot, qu'il sache de très bonne heure, que

le monde est rempli de gens qui souffrent; sinon, au

LIEU D'APPRÉCIER CE Qu'lL A, IL JALOUSERA CE Qu'lL n'a PAS,

et se révoltera en voyant ses désirs se heurter aux barrières de l'impossible.

Ses ambitions et ses souhaits dépassant toujours la mesure de ce qui est réalisable, (car on est insatiable par nature), il pourra être comblé, dans cette impasse terrestre, de tous les privilèges imaginables, et cependant, en dépit de cette large somme de bonheur, s'estimer le plus malheureux de tous s'il n'a point la facilité de satisfaire telle fantaisie déplacée.

Un enfant peut se persuader qu'il est déshérité comme aucun, parce qu'il lui manque unjouet ou une friandise : tout le reste ne comptant pour rien !

Pareille conviction est d'autant plus à craindre, que, très souvent, de décevantes et même de poignantes réalités, remplacent dans la vie les illusions caressées et les rêves enchanteurs !

Raison de plus pour apprendre au cher oaby qu'il v a ici-bas des privations nécessaires, et que les jouissances permises sont encore elles-mêmes autant de faveurs.

Bref, enseigner la possibilité de la privation, doit être la base d'une première éducation sérieuse et forte.

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