CHAPITRE DEUXIÈME
Il a dix ans...
Il est plus insolent qu'à trois ans, parce qu'il est plus osé.
Il crie plus haut , parce qu'il est plus fort.
Il est plus méchant, parce qu'il s'est développé.
Il est plus dissimulé, plus rusé, parce qu'il a l'expérience. L'arhuste a grandi, voilà tout; l'essence n'a point changé. Les parents commencent alors à s'apercevoir que l'enfant pourrait bien être mal élevé....
Hélas! C est chose faite!
Force sera bientôt de l'avouer î et l'on s'empressera, pour avoir la paix, de confier à d'autres le soin d'en faire un bon sujet.
t II faut que ce grand garçon se mette sérieusement au travail, » répéteront les parents, heureux de la nécessité bénie qui s'impose de se séparer du « chéri » , dont ils ne peuvent « rien tirer » absolument.
Quel soulagement t Quel débarras !
« Il n'est point méchant , dira-t-on au proviseur;
POUTRAITS D'ENtAxSTS MAL ÉLEVÉS 1|
« au contraire, il a bon cœur; seule) vent il est vif
c et espiègle ; il a besoin d'être tenu un peu
« Oh! ce n'est pas parce que c'est mon fils! mais je « n'ai jamais vu autant de facilité/ »
Le fait est qu'il dépense si peu d'intelligence, qu'il doit en garder beaucoup en réserve
Naturellement, on ne confessera point que sa présence n'était plus tolérable, qu'il était trop indiscipliné pour se soumettre, trop « solide gaillard » pour qu'on osât avoir recours à la force contre lui.
La mère surtout ne se risquerait point à intimer un ordre positif, car elle sait bien ne pas devoir être obéie, et ne pouvoir point employer la contrainte.
Elle conflera même à son mari, qu'elle aurait peur de « recevoir un mauvais coup » du jeune brutal, qui « ne se connaît plus quand il est en fu" reur ».
Et elle a effectivement raison de craindre... î
Tel est ce petit Monsieur.
I. — Pour lui, le moment est venu de songer à son émancipation. Il a conscience que Ton compte désormais avec lui, qu'il peut compromettre sa famille par des scandales, et qu'on cédera, plutôt que de les subir.
Comment se manifestera cette première tentative sérieuse d'indépendance? Le voici:
D'abord, il fera de minimes acquisitions sans y
être autorisé; il fuira la surveillance des siens, recherchera toutes les occasions de s'en éloigner, s'isolera autant que possible. N'être plus avec ses parents est pour lui le plus réjouissant des projets l Leur société V ennuie...
Et ceux-ci s'en mortifieront! Cependant, ils ont tort de s'étonner.
Sans doute, ils ont cru assurer le bonheur de l'enfant, en s'in£éniant à écarter de lui contrariétés et privations.
Là s'est bornée leur sollicitude étroite.
En a-t-il été plus heureux... ?
Non, certes!
On lui a toujours cédé; mais avant de mollir, on Ta contredit; puis, blâmé après. Il ne l'oublie pas, et en garde rancune.
N'osant point lui dire: t je ne veux pas », il est vraisemblable qu'on s'est retranché derrière de mauvaises raisons, dont l'illogisme n'est pas resté inaperçu.
Et comment l'argumentation paternelle ne seraitelle point vicieuse, puisque, pour refuser, on invc que mille motifs aussi variés qu'inexacts, au lieu de donnor le seul vrai, à savoir : je ne permets point...
Étudiez l'enfant, ses actes, ses paroles ; tout tend vers ce but unique : préparer lentement, mais sûrement son émancipation.
Il y travaillo sans relâche, évitant de parler (Le
Temploi de son temps, des amis qu'il fréquente et des lectures qu'il a entreprises...
Particularité très intéressante pour l'observateur : il cesse insensiblement toute confidence, et semble chercher un voile où s'envelopper.
Pourquoi?
Parce qu'il pressent qu'il désirera bientôt se cacher, et que sous peu, il serait gênant pour lui de rendre compte de sa conduite.
Sa curiosité est en éveil... Il est impatient de feuilleter seul le livre de la vie, et de rétablir les pages qu'on en a sagement arrachées par prudence.
Assurément, tout cela n'est pas traduit dans son esprit sous forme syllogistique, mais constitue néanmoins une prévision nettement accusée chez lui, et clairement entrevue.
Son instinct ne le trompe pas.
II. — La seconde « caractéristique » propre à cet âge, c'est une assurance imperturbable.
Il se croit un personnage ; parle de tout; donne son avis sur tout; discute les jugements des hommes d'âge; lutte contre les opinions des spécialistes, et inflige les démentis les plus énergiques à son père.
Quant à sa mère , il tient son intelligence en
un si grand mépris qu'il ne lui fait même point Fhonneur de la réfuter. C'est une pauvre femme!
Lui parle-t-elle. . . ? Il hausse les épaules de pitié... — « Tu ne sais pasl...» telle est sa dédaigneuse ré« ponse habituelle.
A trois ans, il imposait ses volontés : on a cédé.
A dix ans, il entend qu'on partage ses idées, quand même.
Il ne doute de rien, affirme sans savoir, s'engage sans prévoir, porte d'insolents défis avec une jactance et une témérité pitoyables î
III. — Très souvent, remarquons-le, il est encouragé, dans son arrogance et dans ses velléités d'indépendance, par une certaine catégorie d'intimes du foyer qu'on devrait écarter comme la fièvre I car ils exercent sur les enfants l'ascendant le plus déplorable , ascendant d'autant plus dangereux qu'il est fréquemment répété, et semble patronné par la famille même.
Qu'un étranger, un passant, un ami de rencontre ait un langage peu réservé, ou incite l'enfant à quelque méfait...: sur-le-champ, le père interviendra, et n'hésitera pas à remettre à sa plaee l'indiscret personnage.
a Si mon observation le froisse, pensera-t-il , il ne reviendra plus; voilà tout! »
Supposez au contraire un de ces habitués qui entrent à toute heure, causent librement, sans contrôle, et prennent à l'insu des parents une influence décisive sur les enfants, tantôt, les amusant ou jouant avec eux, tantôt, leur offrant de riches cadeaux;
supposez, dis-je, un de ces intimes blâmant le nère ou le contrecarrant...
Eh bien! dans la crainte de le mortifier, de le blesser, on n'osera pas lui adresser les reproches qu'il mériterait; car il est en pied dans la maison : réconduire serait un événement!
Au fond, les parents sont vexés, offensés même dans leur conscience. Pourtant, on courbera la tête, on fera la sourde oreille...; et cet ami léger ou inconsidéré finira par substituer son action à celle du père, à tel point, que le chet de famille occupera une place de sous-ordre, et tiendra un rôle entièrement elfacé.
Un exemple entre mille :
Le père a consigné l'enfant : Tordre est absolu, formel.
Le parasite, qui n'est certes pas venu pour assister à une lutte en attendant le déjeuner, et qui souhaite d'ailleurs être bien vu de l'enfant, qu'il aime à sa manière, lèvera de sa propre autorité l'interdit.
— « Allons ! c'est fini! n'en parlons plus. Une « autre fois il sera plus gentil, » décidera en maître notre Mentor d'occasion, qui jouera à lui seul tous les personnages de la scène.
Et, malgré le père, on ira se promener...
Ah! le soir, la guerre reprendra au foyer, plus ardente que jamais; on le devine.
Mais qu'importe à l'ami 1
Est-ce qu'il sera là?...
Honnête homme, je le veux croire, il n'enseignera pas l'insubordination; mais il commettra des maladresses équivalentes .
Ainsi, en dehors des parents, il donnera les friandises défendues; remettra à la dérobée l'objet ouïe jouet prohibé; facilitera en cachette les distractions refusées par la mère, non sans motif, j'imagine; fournira des explications que le père jugeait bon de taire...
Et ainsi de suite...
Puis, après avoir satisfait la curiosité de l'enfant, il ne manquera pas d'ajouter ce mot désastreux : t Tu sais! surtout, n'en dis rien à tes parents / »
Et l'on se taira...
Cela pourrait justement s'appeler : procédé infaillible pour discréditer les parents.
La vérité est, que le père ressemblera singulièrement chez lui à un intrus.
L'ami, lui, sera l'idole attendue, fêtée, acclamée.
On constatera que ce rôle est toujours rempli par des désœuvrés, qui voient là un simple passe-temps, rien autre chose. La disproportion d'âge ne permet pourtant pas de croire que la conversation de l'enfant soiï si attrayante; mais que voulez-vous! il est « si drôle » !
C'est un jeune Triboulct, dont les grimaces font I pire et dont les saillies dérident. On le recherche ] comma une distraclion quelconque.
Oui! on le gâte en s'amusant; quelquefois même, on s'amuse à le gâter.
Après tout, pendant un instant on se sera récréé... Les parents, ensuite, s'en tireront pour le mieux.
Cela les regarde.
...L'entant a, je suppose, la réputation d'être familier, insolent.
Le bon ami de la famille, (qui ne cherche qu'à passer un gai quart d'heure), va le questionner..., lui suggérer une démarche auprès de ses parents ou des domestiques, dans l'espoir secret de lui entendre dire une impertinence ou une incongruité.
Il la blâmera tout haut, très haut même; mais d'une certaine manière, qui ressemble beaucoup plus à un encouragement qu'à un reproche.
En réalité, l'enfant comprend à merveille qu'on le trouve comique, et se croit extraordinairement spirituel,
Or, homme ou bambin, du moment qu'on fait rire, on a grand'chance de réussir dans le monde.
« Il est bien amusant! » est l'éloge qu'on entend exprimer comme louange suprême. On veut être distrait à tout prix.
Ainsi, l'ami en question a constaté que l'enfant se permettait telle expression risquée, tel mot brutal, telle désignation ou appellation ridicule à l'égard d'une personne respectable; ou bien, il Fa enteadu
Il LES ENFANTS MAL ELEVES
imiter le zézaiement de celui-ci, le bégaiement de celle-là; il l'a vu reproduire la démarche gauche de l'un, les infirmités de l'autre, les gestes communs des valels, les grossièretés du gamin des rues...
Alors, il se fait l'instigateur d'une petite représentation qu'il annonce lui-même, et à laquelle il convie l'entourage.
C'est une véritable parade qu'il organise.
Et le jeune acteur donne sa séance récréative.
On applaudit, on excite l'enfant dans sa vilaine conduite et dans sa mauvaise action.
Le fait est qu'il y a lieu de se pâmer d'aise!
Bafouer un vieillard; critiquer les défauts du prochain; se moquer d'une infirmité : tout cela prête incontestablement à rire!
N'est-ce pas aussi le vrai moyen de former à la fois l'esprit, le goût et le cœur?...
« Mon Dieu qu'il est drôle! Comme c'est bien € cela! On jurerait que c'est lui; on croirait l'en- • tendre! Dites donc, papa! savez-vous qu'on fe- « rait de votre fils un fameux comèdient Ah! il a t la note, il a le chic !... »
Et souvent le père, plus touché par la vanité que guidé'par le devoir, se dira à part lui: «Effectivement! il y a quelque chose dans cette petite tête-là. »
La mère, plus délicate, ne manquera pas de s'écrier, (je ne parle toujours que des honnêtes familles): € Fi! vilain laid! Savez-vous, Monsieur, que c'est « trrrès mal ce que vous faites là. Tenez, vous êtes t un mauvais sujet! »
Mais il faut entendre de quelle voix ces chose»
sont dites, pour comprendre ce que vaut la réprimande!!
Et en même temps, l'enfant recueillera une caresse, ou surprendra un de ces regards dont les mères ont le secret, et qui signifient : a Au fond, chéri! Tu w sais bien qu'il ne faut pas croire un mot de tues « paroles. >
Ce n'est pas tout.
On reçoit encore d'autres habitués : depuis le jeune viveur jusqu'au vieillard blasé, qui se permettent devant l'enfant le langage le plus détestable.
Mots à double entente, allusions indiscrètes, équivoques à peine voilées..., tout passe!
Heureux, quand au dessert, on n'en arrive pas aux propos graveleux, à mi-voix, bien entendu : ce qui ne sert qu'à attirer mieux encore l'attention du petit monde présent.
Qu'il s'agisse de dandys ou de barbons, le répertoire est semblable : ce sont de vieux contes à peine rajeunis, que l'on donne comme primeurs; ou les scandales des journaux d'hier, qu'on analyse dans les détails.
D'ordinaire, pour se rendre intéressant, on dit qu'on tient ces particularités du héros même de l'aventure..., que l'on a été l'un des acteurs ou l'un des témoins de l'affaire..., etc etc.
Le père, qui redoute avant tout de passer pour prude, qui veut être tout ensemble un a vieux libéral » et un homme a dans le train-», fera la sou/de oreille ou sourira avec indulgence...
Quant à la mère, si l'anecdote devient trop c**^ustilleuse ou l'expression trop scabreuse, elle protestera dans bien des cas par une intervention aussi honorable... qu'intempestive: a Chut! chut! dira-t-elle avec c onction et mystère; vous oubliez, cher Monsieur ', t que nous avons ici de jeunes oreilles... »
Et l'enfant, pour qui le propos eût pu passer inaperçu, dressera « sa jeune oreille», et recueillera, pour le retenir et le méditer, le mot risqué qu'il sait désormais cacher un secret.
Néanmoins, cette mère trop novice se croira vigilante et pleine de sollicitude comme personne !
Elle a les meilleures intentions, d'accord ! mais son inexpérience n'est pas moins funeste que la tolérance du mari.