L'IMAGINATION
Ceci nous amène tout naturellement à parler do Pimaginative.
Dussions-nous contredire plusieurs de nos lecteurs, notre conviction est que, beaucoup sont portés à appeler imagination chez le baby, ce qui n'est pour nous qu'une aimable divagation de l'esprit.
Nous nous refusons à y voir une preuve sérieuse d'intelligence; et l'expérience des maîtres les plus autorisés confirme ce sentiment.
Si les enfants dits « inventifs » semblent au-dessus des autres quand ils sont petits, ils ne font pas feu qui dure, et ne sont que t pétillants » . Le mot exprime bien l'idée.
Ou ils tombent au-dessous de la moyenne, àl'époque les études sérieuses; ou ils s'étiolent, et succombent. La lame use le fourreau.
En effet, l'imagination trop précoce chez l'enfant^ ressemble bien plus à un désordre léger, qu'à uno qualité.
La bonne intelligence, c'est l'intelligence pondérée ; celle qui est uniforme, calme, mesurée, avare d'elle-même.
Veut-on des preuves?
Le fils d'un savant austère et silencieux, aura, au regard du vulgaire, infiniment moins d'esprit que le bambin, même un peu nigaud, vivant à côté d'une mère excentrique ou d'une domestique extravagante.
Car enfin, à y regarder de près, ce qu'on vante comme imaginative chez l'enfant, est, on peut dire toujours, une idée folle ou une histoire échevelée.
Au contraire, remarque Montesquieu, Caton durant son enfance, semblait presque sot, à raison même de sa gravité trop précoce.
Nous avons entendu prôner l'imagination d'un baby de quatre ans qui. durant un hiver entier, racontait à chacun, qu'étant à la campagne dans un bois, il avait tué deux lions, qu'il les avait mangés, que dans la lutte il avait été blessé... Et, à l'appui de son histoire, il montrait, en manière de trophée, une peau de chèvre décapités servant de tapis, et exhibait comme preuve du combat une égratignure à la jambe.
Il ne savait guère que cette anecdote, et la redisait avec une conviction amusante, et une mise en scène appropriée.
t80 LES ENFANTS MAL ELEVES
Il était persuadé de l'aventure.
Cette fameuse intelligence consistait en un souvenir déformé, emprunté au journal de Gérard le tueur -de-lions, dont on lui avait lu un soir les exploits audacieux.
Point de doute ! l'enfant que l'on a bercé de narrations mirifiques et de contes bleus, aura à sa disposition des matériaux tout prêts pour échafauder son roman.
Il n'a qu'à les grouper, si même il en prend la peine. Ordinairement, il les rajeunit en les confondant.
C'est ce qu'on retrouve presque toujours, quand on remonte aux sources mêmes de ces conceptions, où il entre plus de fièvre que d'esprit.
Des imaginations, ne sont point \ imagination.
Ainsi, il n'est pas sans danger pour la rectitude du jugement, de laisser affirmer, même en riant, des histoires fausses; et, d'autre part, l'intelligence alerte de la jeunesse, a horreur du terre-à-terre. Commenl concilier les choses?,..
Nous connaissons des enfants, qui, d'eux-mêmes, ajoutent à leur récit fantaisiste cet avis tout loyal : t C'est semblant!... » Puis, leur imagination prend son essor...
Cette manière, ou toute autre équivalente, permet d'obtenir une entière sincérité, sans néanmoins brider l'initiative de l'esprit.