‹ Les enfants mal élevésChapitre 72 sur 125 · LES ROMANS · texte numérisé non relu

LES ROMANS

A part quelques rares exceptions, les romans « de sentiment », (nous ne parlons que de ceux-là), même réputés moraux, ne sont point sans inconvénient pour la jeunesse.

Plaçons en effet dans la vie réelle les situations imaginées parles auteurs; mettons en présence les gens les moins suspects, et force sera de ne point croire à l'innocuité complète de ce genre de lectures

...Un auteur honnête veut écarter de ses œuvre* même l'idée du mal.

Il y est bien résolu.

C'est pour lui une question de conscience.

Aussi, pour atteindre ce but, choisit-il ses personnages en conséquence : il les crée a sa faktaisie.

Pourquoi se gênerait-il, et qui pourrait l'entraver? Dès que la fiction n'est pas trop invraisemblable, rien ne limite son imagination; rien ne la contredit,

11 donnera donc à ses héros l'âge et le tempérament qu'il lui plaira; élèvera des barrières infranchissa»

blés ; inventera à son gré des empêchements dirimants, pour peu qu'il estime... prudent d'endiguer le? enthousiismes de celle-ci pour celui-là, ou les sympathies secrètes de ce dernier.

Veut-il, au contraire, marier ce couple aimable?.. Il assortira à merveille les futurs époux, lèvera tous les obstacles, aplanira toutes les difficultés, comme par un pouvoir magique!

Pour tout concilier, on aura recours, faute de mieux à de vieux expédients « classiques » : on révélera dans une lettre mystérieuse le secret d'une naissance ignorée... ; on ruinera par un procès l'orpheline trop riche...; ou inversement, au moyen d'un legs inespéré, on constituera au fiancé une fortune princière !

A un mot près, les situations seront rigoureusement inattaquables en morale ; mais d'un mot elles pourraient devenir incorrectes.

C'est ainsi qu'un auteur relisant son roman terminé, trouvera quelquefois sage de changer le degré de parenté, ou même de modifier du tout au tout les âges de chacun. Avec cette simple retouche, l'oeuvre deviendra chaste, angélique même !

Il nous souvient d'avoir lu un livre enfantin, où figuraient un cousin et ses oousines. Puis, dans une édition ultérieure, nous les trouvâmes transformés en frère et sœurs sans pareils : un touchant amour .fraternel, une aménité exemplaire avaient remplacé

une chaude affection... devenue très embarrassante au dernier chapitre du volume...

Cette substitution facile, avait suffi pour déplacer le point de vue, d'où l'on voyait se dérouler les divers épisodes de l'historiette.

Faut-il au romancier des héroïsmes, des abnégations ou des impossibilités, pour maintenir strictement les choses dans le cadre moral prévu?...

11 les imaginera à l'instant, et fera si bonne mesure, que les plus scrupuleux auront satisfaction plénière. Gela coûte si peu!

Et l'auteur se croira judicieux en disant : « Quoi de plus innocent et de plus pur que mon livre ! »

La réponse est facile.

Votre roman, lui dira-t-on, n'a rien de mauvais, parce que vous avez forgé vos personnages pour qu'il en fut ainsi, les ornant de qualités transcendantes 3t incomparables.

Mais, supposons le jeune lecteur se trouvant, àpeu

)rès, dans une circonstance analogue à celle qu'il

àent do lire dans le roman...

Rencontrera-t-illa société idéale composée exprès

our mener à fin l'œuvre sans encombre ?... Sera-t-il

rotégé par les mêmes impossilités, sauvegardé par

3S mêmes vertus...? en un mot, votre histoire si

difiante serait-elle réalisable honnêtement, dans

i vie pratique f

Là est la question.

Vous avez décrit ce qui devrait être.

A merveille!

Mais, en lait, qu'adviendrait-il, étant donné ce qui est, c'est-à-dire: la ruse, l'ambition, la méchanceté et les passions humaines, contre lesquelles nos chers enfants doivent se tenir en garde.

Il ne s'agit plus là de conventions imaginaires, ni de comparses choisis à plaisir. Si un voisinage est gênant, compromettant, dangereux, il restera tel.

Prenons un exemple. "~

...Votre héroïne ne doit inspirer qu'une noble et tendre affection...: il vous est impossible d'accorder plus à vos petites lectrices.

Que faites-vous? Vous la supposez poitrinaire, avec un pied dans la tombe...: c'est la vie d'une âme que vous écrivez !... Et à la faveur de cette concession opportune et commode, vous restez dans la mesure voulue.

Tout ira bien, fort bien; ce sera céleste, de la première à la dernière page !

Mais si, par hasard, votre héroïne était de « gaillarde santé », on se demande avec perplexité ce que deviendrait le vertueux roman, qui se déroule à souhait sur le papier, grâce à l'absence d'êtres, vivant, sentant et voulant...

Remarquons que l'auteur fera disparaître son personnage, s'il juge que la situation ne peut se prolonger sans péril ; il l'embarquera pour le Tonkin, le rendra fou, ou le couchera au tombeau, s'il trouve cela expédient; il machinera même des dénouements invraisemblables qui prouvent que le « cas » ne

pourrait avoir d'issue morale dans Ir réalité !

Oui, transportons l'action dans la vie normale, et nous constaterons peut-être, que ce èowroman a fait du mal, a causé même des ravages, en dépit des excellentes intentions de l'écrivain.

Or, doit-on vraiment appeler abonne», une œuvre irréprochable aux yeux du romancier, mais susceptible de troubler des âmes enfantines en excitant leur imagination, au lieu de la calmer et de la tempérer?

I Étant donné le caractère féminin, les œuvres a de sentiment » attirent et charment particulièrement la jeune fille.

« A quoi bon lire des romans, si, elle aussi, ne rêve pas! si elle ne pleure pas, si elle ne souffre, si elle ne s'afflige elle-même...; si elle ne ressemble à la Heur qui s'étiole. .. ; à la tige qui se penche au bord du ruisseau...; à la branche de saule qui s'incline sur un tombeau, ou à l'oiseau qui s'envole comme un rêve. ..

« Elle doit se persuader que pour être heureuse tout à fait, il lui manque une lettre à relire mille fois...; il lui manque de se lever la nuit, pâle et de blanc vêtue, pour rafraîchir son front brûlant à la brise qui gémit comme elle. . . ; il lui manque d'attendre avec angoisse, d'espérer en désespérant, depronon-

cer des serments en présence des étoiles amies ou de la lune aux rayons doux et argentés...

« Tout bas, elle se demande si elle n'aura pas à lutter, seule au monde, contre les préjugés de la Société entière, ou contre les haines d'une famille qui ne la comprend pas...

« N'est-elle pas appelée à défendre un exilé, un proscrit, un inconnu, un être mystérieux et fatal qu'elle imagine admirable ou redoutable : (elle ne le sait pas au juste, tant il y a de vague dans son esprit et dans son cœur !)

«Et quand la mère qui ne devine rien; quand le père qui ne voit rien non plus, voudront ramener leur fille des hauteurs où elle divague doucement et avec extase, pour lui montrer les réalités d'une vie, pour elle prosaïque et terne, la jeune fille se réîugiera dans les souvenirs de ses lectures favorites... peut-être môme dans un souvenir absorbant I Le corps seul sera présent. »

Ainsi donc notre conclusion est, qu'en principe, les romans ne valent rien pour la jeunesse, à moins que les auteurs ne se servent précisément de celte forme littéraire, dans le but unique d' enveloppe* un boa enseignement sous les attraits d'une agréable fiction.

Mais quoi de plus rare que de les voir réussir dans cette délicate entreprise!

D'ailleurs, il y a un moyen facile pour une mère d'éprouver la valeur morale d'un écrit : c'est de le relire, en se demandant ce qu'elle dirait, si sa tille pensait et agissait comme V héroïne...

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