‹ Les enfants peints par eux-mêmesChapitre 30 sur 58 · MOQUERIE · texte numérisé non relu

MOQUERIE

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ADAME de Cliesiiay avait brillé dans le monde par sa beauté, son "H esprit et ses talents-, les distinctions ^qiii l'avaient tonjours suivie lui avaient fait attacher trop d'importance h ces brillants mais vains agréments, quand ils ne sont pas soutenus d'une raison solide et d'un jugement sain. Elle eût désiré que ses filles lui ressemblassent, elle eût été glorieuse et fière de leurs succès; malheureusement, le ciel n'avait qu'cà demi rempli ses vœux , puisque de deux tilles quil lui avait accordées, l'aînée, Eugénie, ne pouvait paraître dans

le monde qu'avec désavantage; elle était faut-il vous le

dire, et ne dois-je pas craindre de lui attirer votre indifférence ou votre antipathie?... mais non, je dois vous croire un esprit juste et droit, un cœur sensible et tendre; vous

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èles, j'en suis sûre, incapable de laiie porter à ma pauvre Eugénie la peine d'une iniperfeelion physique dont elle se voyait la première victime... Eugénie était laide... mais non de cette laideur repoussante que l'on ne peut envisager sans dégoût, et dont on s'éloigne même en en prenant pitié. Loin de là... quandon la connaissait particulièremenl. on lui trouvait le regard bienveillant et le sourire affable; mais tous ses traits étaient dépourvus de cette régularité, de cette perfection de lignes qui constitue la beauté; la pauvre enfant avait la conscience de sa disgrâce; elle lui avait attiré assez de chagrins depuis sa naissance..., et, le diiai-je? c'était dans sa famille même qu'elle avait rencontré le plus de peines et d'humiliation... Pour sa mère surtout , dont vous connaissez déjà le caractère , sa présence était un motif constant de contrariété; cependant Mme de Chesnay aimait sa fdle, elle ne pouvait se passer d'elle. Si Eugénie éprouvait la moindre douleur, sa mère s'inquiétait aussilôl, se troublait et se montrait vraiment malheureuse; mais, d'un autre côté, elle souffrait dans sa vanité, et souvent involontairement elle faisait retomber sur sa fille sa mauvaise humeur. La vanité et l'amour maternel se disputaient sans cesse son cœur. Dans l'intimité de la maison, l'amour maternel triomphait toujours, mais dans le monde, la vanité reprenait aussitôt le dessus. Pendant sa première enfance Eugénie avait bien souffert, parce qu'elle ne com prenait pas ces alternatives de tendresse et de froideur; devenue plus grande , elle en avait saisi le motif, et loin d'accuser sa mère, elle la plaignait dans le fond de son cœur; elle eût voulu pour beaucoup être jolie, à cause de sa mère seulement : aussi s'appliquait-elle à lui ménager de douces compensations dans la personne de sa sœur El vire, dont elle cherchait sans cesse à mellre en relief tous les avantages; chose aisée, du reste, la nature ayant telleuient favorisé la seconde lille de Mme de Clhesnay qu'il

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seiuhlait qu elle eût reporté sur la sœur cadelte tout ce (jui manquait h l'aînée. A une charmante ligure elle joignait une taille élégante, un maintien gracieux, un geste animé . une démarche distinguée ; Elvire eût été une jeune personne accomplie, si les perfections de son caractère eussent répondu à celles de sa personne... — Quoi donc? avait-elle un mauvais cœur, élait-elie jalouse ou cuiieuse, ou enfin manquait-elle d'esprit? — De l'esprit! elle n'en avait que trop, c'était là ce qui gâtait tous ses agréments. D'une sagacité extrême, prompte h la repartie, sa parole avait une vivacité qui donnait aux choses les plus vulgaires une tournure particulière et pleine d'agréments; nulle mieux quelle ne savait en saisir les côtés saillants; les ridicules, les petits travers de ses connaissances ne trouvaient pas gi ace h ses yeux; elle les relevait avec une aisance merveilleuse, et, par un seul mol, sans avoir l'air d'y loucher, savait les mettredanstoutleur jour. Ses compagnes, les grandes personnes elles-mêmes, se laissaient aller quelquefois à prendre un certain plaisir à ce que l'on regardait comme de simples jeux d'esprit, et d'ailleurs Elvire glissait dans la conversation une raillerie piquante avec tant de naturel et de laisser-aller, qu'elle séduisait les auditeurs désintéressés, qui n'en voyaient (jue l'éclat et n'en goûtaient pas l'amertume. On trouvait la jeune fille spiiituelle au possible . et on riait; niais la personne sur qui portait le trait ne riait pas, elle, et conservait souvent rancune h la maligne Elvire. Vous savez qu'ainsi le monde est fait , que de toutes nos passions, celle qui pardonne le moins quand on l'offense, c'est l'amour-propre. Combien Elvire nés' est-elle pas ainsi aliéné de cœurs qui d'abord étaient tous portés vers elle? Car, pour le plaisir de lancer un trait malin, elle n'épargnerait pas sa meilleure amie; et, dût-elle ensuite pleurer le sot triomphe qu'elle aura si chèrement acheté, il faut qu'elle fasse biiller son esprit; c'est une habitude passée en be-

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soin, en manie. On cesse de la voir, on l'évite , on la fuil; le nombre de ses compagnes diminue chaque jour, elle le voit , en sait la cause , s'en désole, el ne se corrige pas ! Ce n'est pas une petite alTaire, non plus, que de déraciner un défaut nourri si longtemps et qui a donné naissance à tant d'autres; car, toujours dans le désir de faire briller son esprit, Elvire médit des absents, contredit sans cesse ses amies et se plaît à les contrarier. — Que de défauts, mon Dieu ! — Eh bien! tous ces travers sont le fruit d'un seul, la prétention à l'esprit, genre de coquetterie cent fois plus importun, plus dangereux, plus ridicule que celui qui porte sur la parure. Détruisez celte détestable manie, et du même coup vous aurez rendu Elvire parfaite. Mais au premier abord on là trouve enjouée , gaie , folâtre; elle plaît, elle amuse, elle attire, et chacun, oubliant Eugénie, ne voit, n'écoute, n'entend que sa sœur. Pauvre Eugénie! elle n'a rien de brillant: timide, réservée, loin de vouloir attirer l'attention, elle désirerait plutôt se faire oublier; de là vient qu'on lui croit un esprit vulgaire et borné. Pourtant Eugénie joint à un jugement sain, une intelligence profondément sensible, une imagination douce et riante, une mémoire bien ornée; ajoutez à ces agréments, des qualités bien plus appréciables , une bienveillance inépuisable envers les autres , une aménité de caractère peu commune, une modestie véritable, toujours prête h s'effacer pour céder à une autre le premier rang. Elle était faite pourlamitié, elle comprenait complètement ce sentiment délicieux, el possédait toutes les qualités qui seules peuvent le rendre durable. En effet, le cœur humain est mobile et changeant, il se lasse bientôt des plus belles choses; l'esprit , la beauté, le talent, le génie même, on s'en fatigue à la longue ; mais la bonté d(? l'àme est une source intarissable de bonheur, et Tonne se fatigue jamais d'y puiser. Comment donc Eugénie passait-

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(Ho une jeunesse isolée? Pourquoi? (^esl ([ue nous nous laissons sédurre par de brillants dehors, c'est que nous préférons des apparences séduisantes h des qualités solides, mais sans éclat.

Mme dcChesnay, donc, aimait Eugénie, mais nela croyait pas propre à vivre dans le monde, et, persuadée qu'elle n'y était point appelée, ne lui avait donné qu'une éducation fort ordinaire , pensant en cela se conformer aux dispositions de la nature. Elvire , au contraire , avait eu des maîtres de musique, de dessin, de danse, de langues étrangères; M'"*' de Cliesnay n'avait rien négligé pour f^iire de sa fille cadette une demoiselle accomplie; elle n'avait oublié que de lui inspirer de la modestie et de l'indulgence; c'était le principal. Du reste, Elvire avait passé ses espérances; une seule chose l'inquiétait maintenant, c'est qu'elle n'avait pas de fortune àlui laisser, toute son aisance reposant sur des revenus qui devaient s'éteindre après elle. Elle avait bien une belle-sœur, riche demoiselle habitant la Touraine et qu'elle n'avait jamais vue, M"e de Longval étant brouillée avec son frère dès l'époque où il s'était marié. iM"'*^ de Chesnay avait plusieurs fois tenté de se rapprocher de cette parente; une amie commune, M"i^ Lereuil, avait essayé une réconciliation, toujouis inutilement. Que deviendrait donc Elvire? de quoi lui servii-aient ses avantages, et sa beauté, et ses grâces et sa brillante éducation? Pauvre Elvire ! car d'Eugénie, il n'en était pas question : elle était si simple, si laborieuse, si peu faite pour le monde! il lui fallait si peu pour vivre heureuse, qu'elle aurait toujours une fortune suffisante à ses besoins. D'après cette manière de voir, M"'<^de Chesnay conduisait Elvire en soirée, au bal, dans toutes les réunions où elles pouvaient briller. Les toilettes les plus choisies, les parures les plus coûteuses, pour elle lien nétait épargné; quant à Eugénie, « il ne fidlait pas lui inspirer le goût

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des plaisirs ol de la loileUe, rien n'élail plus opposé à sa nature, el ce serait lui rendre un mauvais service. » Depuis un an déjà environ , au moment où se passaient tous ces pelils événements, l'existence d'Eugénie s'était emicliie d'une amie: M"^ Hortense Lereuil, d'abord intimement liée avec Elvire , avait bientôt compris tout ce qu'elle pouvait trouver de charmes dans l'amitié d'Eugénie, comme aussi avait bientôt senti les traits mordants de sa sœur, de sorte qu'à mesure qu'elle se délachait de celleci elle se rapprochait de celle-là; si bien qu'Elvire la railleuse, l'ayant un jour vivement blessée, Hortense s'en élail tout à l'ail éloignée, tandis qu'an contraire elle s'attachait entièrement à Eugénie, dont elle proclamait partout les exquises qualités. Le nombre de ses amies s'augmentait de jour en jour; déjà chacun autour d'elle savait l'apprécier ; sa sœur et sa mère étaient seules à s'apercevoir de ce changement.

Or. un jour Mme Lereuil ariive précipitamment chez Mme de Chesnay : grande nouvelle! Mlle de Longval vient enfin de rompi(^ le long silence qu'elle a gardé jusque là. Elle a pris des lenseignements sur ses nièces ; elle n'en a reçu que d'extrêmement flatteurs. Pour venir en aide à leur mère , elle prendra avec elle une des demoiselles de Chesnay, l'adoptera et en fera son héritière. Elle eût bien voulu aller choisir elle-même celle de ses nièces qui doit devenir sa fille ; mais elle est souffrante, elle ne peut quitter son château. Une de ses amies en qui elle a pleine confiance, Mme Serven , qui l'ait un voyage à Paris, voudra bien se charger du choix en question , qui sera sanctionné aveuglément par la tante. Mme Serven est arrivée le jour même; demain Mme Lereuil la reçoit à dîner. « Ma chère amie , s'écrie Mme de Chesnay, voulez-vous mettre le comble à ma joie et à vos bontés? laites que demain mon Elvire paraisse chez vous dans tous ses avantages ; que

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Mme Serven puisse juger de toute sa supéi-iorité sur les jeunes personnes de son âge; veuillez, après le dîner, donnei" une soirée de jeunes personnes : voulez-vous bien encore me rendre ce service?...» Mme Lereuil cède avec empressement aux vœux de son amie, et de part et d'autre on ne pense plus qu'à se mettre en mesure pour le grand jour du lendemain. « Chère Elvire! je pourrai donc te voir heureuse, et dans une situation digne de loi ! Ta sœur sera riche , Eugénie, réjouis-toi!» Et Eugénie se réjouit, en effet, du bonheur de sa sœur d'abord , mais surtout de ce que ce n'est pas elle qu'un choix cruel forcera de quitler, pour une étrangère, une mère qu'elle aime malgré ses injustices.

Le lendemain , toul était en grand émoi chez Mme de Chesnay ; il s'agit de la loilelle d'Elvire, à lafjuelle rien ne manque, rien qu'une couronne de fleurs qu'on n'a pu irouver chez aucun marchand. Elvire se dépite; elle est si bien

avec une jolie couronne ! Mme de Chesnay se désole

Sur ces entrefaites, un domestique de Mme Lereuil se présente; il porte une lettre pour Eugénie, et un petit carton. Eugénie ouvre la lettre et lit :

« Tu t'inquiètes si peu de la toilette , bonne Eugénie , « que je suis sûre que tu as oublié d'avoir une couronne « comme on en porte aujourd'hui ; mais j'y ai pensé pour « toi , et te prie d'accepter celle-ci de mou amitié : c'est « la plus jolie que j'aie pu trouver.

^< HORTEXSI:. »

Elvire jette sur la couronne un œil de convoitise. Mme de (Chesnay voudrait bien la voir sur le front de sa piéférée, mais elle ne peut en parler; le sentiment de l'injustice d'une pareille exigence la retient. Eugénie lit leurs sentiments dans leurs yeux : «Tiens, dit-elle à sa sœur, je veux

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