‹ Les enfants peints par eux-mêmesChapitre 31 sur 58 · MOOUEUIi · texte numérisé non relu

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moi-même placer celte couronne sur Ion front ; elle te siéra beaucoup mieux qu'à moi; je n'en serais pas moins laide, et tu en seras plus jolie.» A ces mots, Mme de Chesnay , emportée par un mouvement irrésistible, embrasse avec effusion Eugénie, et celle-ci , par le baiser de sa mère, se trouve plus que payée de son léger sacrifice. Elvire , en rougissant, reçoit la couronne des mains de sa sœur; elle comi)rend pour la première fois la dislance morale qui les sépare, et mesure avec trouble la bauleur d'où Eugénie la domine. Cependant la loilelle d'Elvire est terminée; elle est ravissante de cjrâce et de fraîcbeur. On monte en voiturc, et l'on se dirige chez Mme Lereuil.

Là se passait une autre petite scène qui, par les résuUats qu'elle produisit, n'est pas indigne d'être rapportée. Quelques jeunes personnes, formant un groupe serré, causaient amicalement dans le jardin : — « Élisa, voyez-vous encore Elvire? — Moi! certainement non : vous connaissez son caraclère caustique et médisant; vous savez que j'ai longtemps souffert ses moqueries avant de me brouiller avec elle ; mais j'ai appiis qu'elle avait montré partout, en s'en moquant, mie lettre que je lui avais écrite; elle en critiquait le style , disant que je prétendais renouveler madame de Sévigné. Elle n'aura plus occasion de me critiquer , car non-seulement je ne lui écrirai j)lus, mais je ne la verrai ujême plus. — C'est comme moi. Vous savez qu'elle a les cheveux très-bruns ; elle ne peut pas souffrir que l'on fasse devant elle Téloge des cheveux blonds. Irma lui cilait deinièrement les miens, qu'elle a la bonté de trouver beaux : — Ne me parlez pas de ces nuances de cheveux, répondit Elvire avec un ton dédaigneux, on serait toujours tenlé de croire qu'ils ont passé parle feu.... C'est affreux , n'est-ce pas? Comme si j'avais les cheveux roux ! — Je suis brouillée aussi avec elle, dit à son tour Horlense Lereuil, pour un mol qui surpasse en méchanceté tout ce que vous venez

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de me dire. Vous coiuiaissez celle corbeille eu lapisserie (juc j'ai faile pour la Cèle de ma lanle? vous me l'avez vu faiie... Kh bien, on en paiiail un jour devant Elvire, el mon amie i^slher de Savenay disait, avec cet enthousiasme qu'excuse l'aniilié, que le travail en était tellement régulier et délicat (juon le prendi'ait pour l'ouvrage d'une fée: — Je serais tentée de le croire également, dit Elvire, et pomrais même vous donner l'adresse de celle fée ; elle demeure ou rue de

la Paix ou rue Yi vienne , chez Leroy ou chez Chaulin

Quelle méchanceté ! Si cela était redit h ma tante, quel piix pourrait-elle attacher h ce léger présent, qui ne peut avoir d'autre mérite que d'être mon ouvrage ! Je ne lui pardonnerai jamais celle petite noirceur-là. — Ce n'est pas sa sœur qui inventerait de semblables malices! Elle est si bonne. Eugénie ! — Si douce ! — Si indulgente ! — Moi, je faime de tout mon cœur! — Qui ne la chérirait pas? — Pauvre F^ugénie ! quelle méiiterait bien la préléreuce que Mme de Chesnay a pour son Elvire ! — Quel aveuglement! — Eh bien, Mesdemoiselles, vous ne savez pas, Mme de Chesnay va venir avec ses deux (illes. — Comment, elle amène aussi Eugénie ! par quel hasard ? — Je l'ignore ; mais si vous voulez uie seconder, [)ent-èli'e pouirons-nous aujourd'hui ouvrir les yeux à Mme de Chesnay sui' le compte de ses deux Mlles, rendre à Elvire, en bloc, toutes les plaisanteries que nous en avons reçues en détail, lui donner une bonne leçon et rendre un service véritable à Eugénie; voulez-vous me seconder? — Certainement ! — Certainenient! que faut-il l'aiie? — Ayez soin de m appuyer dans tout ce que je dirai et ferai... Mais je cjois avoir entendu sonner; c'est sans doute Elvire avec sa sœur et sa mère; enirons au salon pour les recevoir.... » C'étaient elles en effet.... Hortense reçut Elvire en lui faisant une grande révérence bien fioide et bien cérémonieuse; chacune de nos petites conjuiées l'imila en cela, et, comme elle encore, lit l'accueil le plus

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cordial et le {>lus amical à Eugénie, remhrassaiit, lui prenant les mains, et s'empressant auprès d'elle... Elvire remarqua avec dépit celte dilîérence d'accueil, et se promit bien de prendre sa revanche avant la iin de la soirée... On

annonça Mme Serven puis l)ienlôt , après les politesses

d'usage, on passa dans la salle h manger. Là, on avait eu soin de placer Elvire à côté de Mme Serven, qui, prévenue en sa faveur dès le premier aspect, lui témoignait déjà une bienveillance signalée. Elvire , s'apercevant. avec orgueil de riieureuse impression qu'elle avait produite, s'efforçait de l'augmenter encore, et mettait en œuvre tout son esprit pour achever de séduire sa voisine : les petits ridicules des jeunes personnes présentes offraient un trop beau champ à sa causticité pour qu'elle ne saisît pas avec empressement l'occasion de montrer son esprit h leurs dépens, et comme, ainsi que nous l'avons vu, elle s'y prenait adroitement, Mme Serven j)rèlait volontiers l'oreille h ce qu'elle regardait, ne connaissant pas la manie d'EI vire, comme un badinage spirituel et n'ayant pour but que de l'amuser un instant. Après dîner, on passa dans le salon. Elvire se mit au piano et y déploya tout son savoir-faire; puis on dansa entre jeunes personnes, et Elvire encore se montra la plus gracieuse. Mme Serven était sous le charme; Elvire et sa mère triomphaient. D'Eugénie, qui s'en inquiétait? l'amie de sa tante n'avait seulement pas remarqué qu'elle fût là; ce que voyant, Hortense voulut à son tour commencera la mettre en scène. — «Je ne te vois pas la couronne de fleurs qne je t'ai envoyée ce matin, chère Eugénie ; lu ne l'as donc pas mise ? — Je t'en remercie mille fois, bonne Hortense; mais je me suis trouvée mieux sans cela , dit Eugénie en rougissant. — Oh ! cela n'est pas bien ; je me faisais une fêle de te la voir ; mais j'aurais dû m'en douter... tu es si simple, si modeste... A la bonne heure, mademoiselle Elviie la sienne est charinante; mais

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LiUi. Rido Frères cl f-'

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voyez (Jonc, Elisa , on la prendrait pour celle que j'avais envoyée à Eugénie. — C'est que peut-êlie elle vient de chez le même faiseur, dit Elvire, dont le dépit colorait le visage. — Il ne faut pas rougir pour cela, Mademoiselle.... je suis enchantée que mon goût se soit rencontré avec le votre; » et en achevant ces mots, Horlense souriait d'une façon ironique qui ne contribuait pas peu à achever de déconceiler Elvire. Mlle Lereuil s'en aperçut aisément , et prenant à part ses amies : « Tout va bien, leur dit-elle; Elvire est furieuse de ce que j"ai deviné. Vous savez comme elle est orgueilleuse et peu maîtresse d'elle-même quand elle est piquée ; il ne tient maintenant qu'à nous de la pousser dans loutes les extrémités de son caractère ; elle va se livrer elle-même et nous offiir une éclatante revanche : laissezmoi faire seulemenl. »

:n Tr-ûB^vVèAUi.' ^ Ci-^zS

Pour achever la soirée, on parla de petils jeux; Horlense proposa de mettre quelqu'un sur la selletle; Elvire, craignant pour soi, s'y opposait de loutes ses forces: alors, sur un signe de leur chef, toutes les jeunes personnes opinèrent pour ce jeu ; il fut donc arrêté, mais personne ne voulait commencer ; ce fut Eugénie qui s'y exposa la pre-

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iiiièie. Horlense ramassa les voix ; or, voici quel en lut le lésullat : — « luigéiiie est sur la sellelle parce qu'elle esi trop bonne, — Irop douce, — trop aimable , — irop niodesle, elc. » Co. ne furent qu'éloges sans fin qui Taisaient rougir la pauvie Eugénie, mise ainsi dans l'impossibilité de deviner; Mme Serven voyant tous les égards qui étaient prodigués à la sœur aînée, toutes les amitiés qu'on lui Taisait, toute Teslime qu'on lui témoignait, Mme Serven commençait à la regarder plus attentivement; s' occupant moins d'Elvire, elle causait davantage avec Eugénie, et, la menant à son aise par un ton Tamilier et Tacile , s'éloimait de n'avoii' pas encore remarqué tout ce que celte jeune fille oflrail de distinction et de charmes. Cependant Eugénie ne quittait pas la sellette. «Voyons, dit tout à coup Mme Serven, je vais renq^lacer Mademoiselle ; je veux voir si je ne serai pas [)lus heureuse à deviner. » On veut en vain s'y opposer : Mme Serven insiste, il lautcédei-. Horlense recueille toujours le mot de chacun ; la voilà devant Elviie, qui lui parle bas à l'oreille. — «Ah! que c'est méchant ! » s'écrie tout h coup la maligne jeune fille ; elle piononce ces paroles à demi-voix , couiuje si elle ne voulait être entendue que d'Elvire, mais, en effet, de manière à être Tort bien entendue de Mme Serven, qui se promet d'en Taire son profit. Elvire s'aperçoit du piège; elle voudrait bien retenir ce qu'elle a dit : elle se mord les lèvres de dépit; mais il est trop lard, et Mlle Lereuil commence : «Madame, vous êtes sur la sellette parce que vous êtes trop bonne de vouloir bien jouer avec des enfants ; — parce que vous êtes trop complaisante; — parceque vous l'avez bien voulu, etc.; — parce (pie vous vous croyez trop d'esprit pour ne pas deviner promptement. — Grâce à vous, Mademoiselle, dit Mme Serven d'un ton visiblement piqué et en se tournant vers Elvire, ma prétention se trouve presque légitimée: c'est un conqjliment que je ne pourrais pas vous Taire.» El-

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viie, pourpre de ressenliinenl , se dirige vei-s le Calai lahoiilet en jetanl un regard terrible à Ilorlense, qui ne fait qu'en sourire el regarde ses jeunes compagnes d'un air d'intelligence et de triomphe. Madame de Chesnay se trouble dans l'ai lente de ce qui va se passer; El vire en tremble et recueille toutes ses forces pour faire tèle à l'orage qui la menace. Eugénie comprend qu'il s'agit d'une vengeance; elle voudrait s'y opposer; elle jette à ses amies des regards suppliants, et ne peut que soupirer. — En un instant les pourquoi sont ramassés ; il seujble qu'ils aient été tous prépaiés d'avance ; et d'un ton plus railleur encore , après avoir fait une grande révérence à Elvire, Horlense répèle : ^Mademoiselle Elvire est sur la sellette parce qu'elle a bien mérité d'y être. — Sans doute pour y avoir mis trop souvent les autres, » réplique Elvire avec un sourire forcé. Horlense continue sans faire ailention aux interruptions de la pauvre fille ; «Mademoiselle Elvire est sur la sellette parce qu'elle a trop d'esprit. — Cest donc pour ce que les autres n'en ont pas assez? — Mademoiselle Elviie est sur la sellette parce qu'elle est moqueuse, railleuse, caustique et querelleuse. » Elvire ne sait plus que répondre , et Horlense , sans lui laisser le temps de respirer, ajoute : « Mademoiselle Elvire est sur la sellette parce qu'elle est mauvaise langue, taquine, médisante et contrariante. — Mademoiselle Horlense, dit enfin Elvire d'une voix altérée et avec un regard irrité, vous avez, je le vois, une mémoire excellente. — J'ai pourtant beaucoup à me rappeler. — Et je vois que vous n'oubliez rien. — En seriez-vous fâchée?... — Mme de Chesnay est sur les épines; elle vou- «Irait couper court h ce jeu, qui d'instant en instant devient plus dangereux pour sa fille; aussi elle interjette aussitôt: «Mesdemoiselles, je suis bien fâchée d'interrompre vos plaisirs, mais il est dix heures et demie, c'est l'heure de se retirer. — Encore un instant, se hâte de diieMme Ser-

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ven, je suis bien aise de voir si Mademoiselle devinera ce que j'ai dit. — Cela est donc bien intéressant, Madame? — Très-intéressant, en effet, Mademoiselle. — Est-ce dans le goût de ces demoiselles?— Un ])eii. — Alors, ditElvireen se retirant, vous permeltrez que ce soit pour une autre fois, — Non, Mademoiselle, dit Mme Serven d'un ton décidément fâché, ceserapour ce soir, s'il vous plaît, et puisque vous ne voulez pas deviner mes paroles, je vous les répéterai moimême; j'ai dit que vous étiez une petite présomptueuse, remplie de votre propre personne, d'un fort mauvais caractère et d'une société dangereuse, que pour cela vous étiez sur la sellette et que vous y resteriez. — Que voulezvous dire? interrompt Elvire, pale de honte et de colère. — Je veux dire, Mademoiselle, que vous troubleriez la paix dont jouit la maison de votre tante, et que j'enmiènerai votre sœur Eugénie, ou que je repartirai seule. — Permettez, Madame, dit Mme de Chesnay avec un geste suppliant, j'écrirai à ma tante, et peut-être».. — Ne conservez aucun espoir, Madame, car, je dois vous le dire maintenant , voulant tout voir par moi-même, et n'étant connue que de Mme Lereuil, je vous ai trompée; je ne suis pas Mme Serven, mais bien Mlle de Longval ; ma décision est irrévocable, et demain. Madame, je pars : voyez à vous décider. »

La foudre tombant aux pieds d'Elvire et de sa mère ne les eût pas rendues plus stupéfaites; mais que faire? Fallait-il priver Eugénie de lavenir l)rillîînl qui s'ouvrait devant elle? sa mère l'aimait trop, malgré ses préventions, pour lui causer ce préjudice; ce fut même Mme de Chesnay qui triompha de la résistance qu'Eugénie lui opposait, et qui la décida à suivre sa tante. Elvire comprit alors que le meilleur esprit est celui qui consiste à se faire aimer.

Mais c'est peu il'èlre libre , il faut d'un soin prudeui

Fixer par le travail un cœur indépeiidunl.

Sans lui, la liberté nous tourmente el nous pèse ;

Pur lui, des passions le tuniulle s'apaise ;

Les chagrins sont calmés, le vice coiuballu ;

Il ajoule au pliisir, il nouriil la vertu.

niU.lLI.K.

Travaillez, prenez de la peine , (l'est le fonds qui manque le moins.

Le père fut sage De leur apprendre avant sa mort (Jue le travail est un trésor.

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