‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 1 sur 57 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

vers la foule obscure et presque anonyme, audessus de cet amas des humbles où les gestes n'ont pas d'individualité et dont les actes méconnus s'inscrivent dans la mémoire des siècles, sous un vocable usurpateur. Là, parmi tant d'autres figures, nous avons distingué certaines figures plus émouvantes : ce sont elles que nous apportons en ce livre.

Notre but serait qu'elles retinssent l'attention de quelques lettrés, et s'il advenait, par surcroît, qu'elles prissent place dans un souvenir, ce serait notre récompense.

du Romantisme

Sitnation littéraire avant 1820. — L'action des précurseurs. — Lamartine et la Révélation romantique. — L'organisation spontanée. — L'opposition classique. — Les grandes batailles. — L'influence et le rôle des cénacles dans le romantisme. — La tyrannie des grands et l'écrasement des isolés. — Le vrai lyrisme et le vrai romantisme. — Désenchantement des troupes. — Cinq ans de misère et une minute d'apothéose.

Dans l'ordre spirituel comme dans Tordre physique, certains mouvements d'idées, à l'exemple de certains hommes, ont de singulières destinées. La destinée du Romantisme est un des plus étranges phénomènes que nos fastes aient enregistrés. Agitée d'orages incessants, constamment

ballottée entre une extrême détresse et d'éclatants triomphes, elle ressemble, vue d'un peu loin, à l'existence de ces aventuriers, qui, venus on ne sait d'où, étonnent un jour le monde par les audaces de leur génie, et les caprices de leur fortune. Ceux-ci, comme le Romantisme lui-même, longtemps après qu'ils auront disparu, défrayeront la curiosité et les bavardages populaires. La chronique, — le plus souvent malveillante — se les appropriera, et jalouse de ne laisser planer aucun mystère autour d'eux, leur attribuera gratuitement, dans son ignorance arbitraire, d'invraisemblables filiations.

Mais le temps fait justice, à la longue, de toutes les erreurs ; aussi, dans le recul de ce siècle écoulé, l'explosion merveilleuse de lyrisme et de poésie que nous examinerons tout à l'heure, nous paraît déjà moins être l'œuvre des hommes que le produit des événements.

Reportons-nous de quatre-vingts ans en arrière jusqu'à ce lendemain de Waterloo où la France, ayant secoué la dernière étreinte de l'Europe, renaissait à la vie et à la liberté. Ses veines, gonflées de sèves nouvelles, charriaient à pleins flots la santé revenue et, elle, comme autrefois superbe et vigoureuse, ranimait de sa force et magnifiait de sa splendeur reconquise les éléments épars de son activité. Un seul parmi ceux-ci, cependant, entre tous — et c'était sa littérature, le siège de sa pensée, l'organe indispensable à la vie des nations comme le cerveau à la vie des individus

LE ROMANTISME ET SES ENFANTS PERDUS l 1

— refusait de participer à la renaissance générale, Non point qu'il s'insurgeât contre les devoirs de sa fonction, ni qu'il voulût se séparer des autres auxiliaires de l'existence commune, mais parce que, depuis plus longtemps qu'eux atrophié, l'ardeur et la jeunesse ambiante ne pénétraient point en lui.

« Rien, a écrit Mme de Staël, rien ne doit être stationnaire ; et l'art est pétrifié quand il ne change plus. )) Or, il y avait cent ans passés que la poésie nationale vivait, immobile et penchée, de traditions et de souvenirs. Après Racine, le génie français, exténué par les derniers siècles, s'était traîné tant bien que mal, le plus souvent à reculons, jusqu'à la mort de Voltaire, puis, une fois là, accroupi devant sa poétique énervée, en avait attendu obstinément, sans espoir, une substance impossible et vaine.

Pendant que la Révolution bouleversait Tordre économique, transformait toutes les conditions de la vie sociale, pendant que les aventures militaires promenaient le peuple français, d'un bout à l'autre du monde, modifiant constamment ses mœurs, ses besoins et ses goûts dans le pêle-mêle des empires, la littérature, elle, se renfermait isolément dans la contemplation du passé. Une rupture s'en était suivie de l'accord nécessaire entre les éléments parallèles d'un même organisme, et la France, vers 1820, faisait penser ainsi à quelque splendide créature qui eût, en son cerveau d'adolescente, porté les pensées d'un vieillard.

L*esprit public, inoccupé depuis la fin deFEmpire, à la fois libéré de ses rêves de conquêtes et de ses inquiétudes, cherchait, dans les divers domaines de l'art, une distraction que ceux-ci ne pouvaient, hélas 1 lui donner. Eglogues de Tabbé Delille, petits vers où Parny combinait Jean-Jacques et Voiture, couplets d'Arnault et d'Andrieux, fantaisies descriptives d'Ecouchard-Lebrun, dilutions dramatiques de Ducis et de Letourneur, tragédies même de Brifaut, Viennet, Mercier, Lemercier ou Baour-Lormian, tout ceci dont le total formait le bilan de trente années, n'avait pas agrandi d'un pouce notre héritage spirituel.

Sans se rendre bien compte de l'abîme tout à coup creusé entre les lettres et son esprit, le public comprenait déjà confusément que celles-là cessaient de correspondre aux exigences de celuici. Il y avait divorce absolu entre ses goûts renouvelés et cette inspiration plusieurs fois séculaire. De loin en loin, la tragédie contemporaine réalisait encore quelques petits triomphes, — fortunes d'arrière-saisons, comme en trouvent les automnes de certaines existences et qu'elle devait bien moins à ses propres attraits, qu'à ce que le génie de ses interprètes élevait parfois sur le néant de ses créateurs. On était à la grande époque de Talma, et Talma en avance de trente ans sur les novateurs, laissait déjà prévoir les temps nouveaux. La foule saluait en lui un précurseur et quand, les flancs serrés par la tunique de Régulus, ou drapés de la toge de Sylla, il embrasait tous

les regards et faisait battre toutes les mains, ce n'étaient point Sylla ni Régulus, Jouy ni Lucien Arnault qu'on applaudissait derrière lui, mais la nouvelle inspiration qu'inconsciemment il annonçait, ou du moins dont il apportait le pressentiment ^.

C'est vers Talma et les élèves qui devinrent ses continuateurs que montait Thommage de cette foule ; c'est pour leur jeu ardent, — qui fut dans une étroite sphère une sorte de préface lyrique du romantisme en création, — que le public se prenait d'enthousiasme, et c'est par eux enfin que les œuvres contemporaines atteignirent péniblement jusqu'à nous.

La monotonie littéraire, dans les dernières années de l'Empire et les premières années de la Restauration, s'agita de soudaines commotions. Sans déterminer la nature exacte de ces phénomènes, ni en reconnaître les causes, des hommes

1. L'influence do Talma sur la littérature dramatique est, croyons-nous, incontestable. Il conviendrait sans doute de soutenir cette assertion par quelques développements, de l'étayer de faits précis, mais ce n'en est point ici le moment ni le lieu. On a contesté que Talma éprouvât aucune sympathie pour le romantisme naissant. La relation d'une déclaration de lui, formellement favorable à la nouvelle école, consignée par Lamartine dans son Cours ^ est taxée par certains d'erreur ou d'exagération. Alexandre Dumas, qui connut le grand comédien, doux ou trois ans avant sa mort, raconte que celui-ci lui confessait un jour avoir usé sa vie dans la recherche vaine d'un rôle à sa con- Tenance. Si le propos est exact — et pourquoi en douterionsnous — nous pouvons en déduire sans crainte que son auteur n'eût point mal accueilli l'œuvre où son personnage idéal se fût trouvé. Or le drame romantique réalisa le rôle idéal de Talma. Malheureusement ce dernier ne connut point le drame romantique, — ou plutôt n*en connut qu'une défiguration antiçi-

de transition comme Ancelot et comme Delavigne, comprirent qu'il y avait là peut-être, de graves symptômes, et, timidement, risquèrent des conseils de réformes. Ils parlèrent de régénérer la vieille poétique à demi-morte, de la viriliser en y introduisant quelque élément nouveau : ils ne furent même pas entendus. Et d'ailleurs il n'était plus temps. A cette heure il fallait non seulement une Réformalion, mais une Révolution, — un quatre-vingt-neuf littéraire qui mît les lettres françaises au niveau de l'esprit français transformé par le quatre vingt-neuf politique, et rétablît entre le cerveau, l'âme et le cœur de la nation, l'harmonie qui s'était rompue.

Cette œuvre demandait de nouveaux ouvriers, des mains neuves, vaillantes et robustes et ces mains devaient être celles d'une jeunesse héroïque née au son des fanfares, durcie à l'air des batailles et qui, éparse alors sur toutes les plaines de France, achevait impatiemment d'y mûrir.

A vrai dire, en 1820, Chateaubriand, Charles Nodier, Mme de Staël, troublaient depuis vingt ans déjà, le repos des lettres françaises. Au com-

pée, par le Vampire, représenté en 1823 à la Porte-Saint-Martin — faute d'a\oir vécu encore deux années. On sait toutefois, qu'il étudiait souvent Shakespeare, le lisait dans le texte anglais et professait, pour le plus grand inspirateur du futur théâtre lyrique, une religieuse admiration.

11 existe en préface des mémoires de Lekain^ une petite étude

mencemenl du siècle, il avait éclaté d'ici, de là, sans aucun ordre ni lien, des manifestations d'abord solitaires, puis peu à peu, entre elles, apparentées, et qui étaient revenues par la suite avec une périodicité plus inquiétante en se faisant plus régulière.

Mais le romantisme jusque-là n'avait existé qu'en puissance. Les hommes qui en répandront demain la doctrine étaient hier des adolescents et les plus avancés d'entre eux, ignorants de la lumière qu'ils portaient, n'en réfléchissaient rien au dehors. Avides seulement de bruit et de batailles, groupés sans but et sans méthode, ils se trouvaient unis en un singulier amalgame, de toutes les religions et de toutes les formules, car leurs premières conjurations rassemblaient, dit Léon Séché, « autant de pompiers que d'incendiaires » ^ Victor Hugo lui-même, attardé dans l'admiration de l'ancien régime littéraire, n'avait point allumé encore la torche qu'il y jeta depuis-. Emile et Antony Deschamps

de Talma qui contient de curieuses remarques critiques à propos de Racine et de Voltaire, et concernant les sacrifices de ces auteurs aux préjugés de leur temps. Quelques-unes de ces réflexions écrites en 1825 permettent de croire que le célèbre acteur n*eût point considéré si sévèrement les réformateurs romantiques.

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