Alfred de Vigny et son tempsy par Léon Séché
2. Dans une étude qu'il publia vers ce temps [Conservateur littéraire, tome 1) sur les œuvres posthumes de Delille, Victor Hugo lit un vif éloge de ce dernier, célébrant « rélégance el rbarmonie de son style ». 11 le loua notamment d'a\oir transformé dans sa traduction de Milton, les ressentiments d'Adam à l'égard d'Eve, en une commisération moins brutale. Lui qui bientôt s'élèYera contre los libertés prises par la traduction vis-à-vis
i6 CHAPITRE PREMIER
« les futurs enfants de chœur de ia jeune Synagogue », coudoyaient, dans le salon paternel, des écrivains qu'ils proscriront un jour de leur communion poétique, tel Brifaut, l'incroyable auteur de ce Ninus II qui eut une si célèbre histoire ^.
Les temps pourtant paraissaient proches. Les théories se dégageaient lentement de leurs derniers voiles. Des jeunes gens affluaient d'un peu partout vers Paris, ardents d'héroïsme contenu, pleins de confiance et d'allégresse. L'heure va sonner où devant leurs yeux attentifs, aux cris de leurs mille bouches enthousiastes la vérité nouvelle irradiera dans les nues.
de l'œuvre de Shakespeare, il ajouta : « Cette idée heureuse prouve que Delille connaissait parfaitement les délicatesses de la Muse française. 2> 11 proclama vers Jc même temps la supériorité de Corneille et Racine sur Shakespeare et Schiller disant de leurs œuvres respectives que celles des seconds ne différaient de celles des premiers « qu'en ce qu'elles étaient plus défectueuses ». Boileau lui-même, la tête de Turc des Jeune-France, reçut les politesses d'Hugo. Les régies surannées de la prosodie classique semblaient alors sacrées au futur poète de Cromwell, « La manière de l'auteur, écrit-il d'un M. Michelet, n'appartient à aucune école, ses vers ne sont pas d'un versificateur ; un versificateur aurait évité ces fréquents enjambements qui détruisent souvent toute l'harmonie d'une période d'ailleurs poétique. » (Cité par M. Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830). Ceci rappelé non point dans le dessein puéril de faire jouer par Victor Hugo critique un mauvais tour à Victor Hugo poète, mais pour montrer qu'avant 1820 la doctrine romantique n'était pas mûre encore.
1. Ninus s'était d'abord appelé Philippe et avait été roi d'Espagne. La pièce interdite sous son premier titre par une mesure de politique extérieure, M. Brifaut y substitua quelques noms propres, en modifia une demi-douzaine d'hémistiches, la transporta de quelques mille ans en arrière, et sans la transformer autrement remplaça sur l'affiche, à la satisfaction de la diplomatie, Philippe II roi d'Espagne par Ninus Ily sultan d'Assyrie. On chercherait en vain, croyons-nous, un exemple plus magnifique de la banalité littéraire do l'époque.
Les frères Deschamps, groupant quelques derniers venus, avaient organisé, sans le prévoir, dans une pensée d'assistance et d'émulation réciproques, rétat-major des prochaines légions romantiques. Au début de 1820, Victor Hugo fondant avec son frère Abel le Conservateur littéraire, apporta aux membres de ce groupe un centre de ralliement autour duquel l'ébauche de cénacle grandit, et, par le libre jeu de ses éléments dominants, s'épura peu à peu d'unités disparates. Un an après, la petite revue transformée en un organe plus puissant, les Annales de la littérature et des arts, commença de devenir une force. Outre les deux Deschamps, les frères Hugo et trois poètes déjà célèbres, Nodier, Soumet et Guiraud, les Annales rassemblaient alors Adolphe de Saint-Valry, Rességuier, Alfred de Vigny, Jules Lefèvre, Gaspard de Pons, Guttinguer, Rocher, Durangel et Mlle Delphine Gay. Une notoriété s'amassait sur ces noms. On s'occupait d'eux dans la ville, on les citait à la cour et dans les salons littéraires. Un cercle d'influence se formait autour de leur groupe qui se trouvera tout désigné, le moment venu, pour conduire les cohortes à l'assaut des bastilles.
Les cénacles représenteront dans la grande lutte qui va s'ouvrir le romantisme organisé, mais ils ne seront pas, certes, tout le romantisme. Au-dessons d'eux, épars dans la foule anonyme, de jeunes poètes se sont levés qu'on n'a pas encore vus, et qui passeront trop vile peut-être,
a peine entr'aperçus dans la furie d'une mêlée ou dans réblouissement d'une courte apothéose. Ceux-ci, au premier appel, s'élanceront, apportant toute leur âme, leur foi et leur vaillance au secours de la doctrine menacée. Ils n'ont point d'ambition pour eux-mêmes, mais seulement pour la cause commune. Ils combattront humblement dans le rang obscur où l'héroïsme n'a jamais d'identité, où la victoire ne laisse aucun profit, où la mort ne donne aucune gloire. Leur patrie, c'est leur Idéal ; ils se jetteront à ses frontières, comme firent les volontaires des armées de la République, sans se demander si Ton se partagera sans eux les proconsulats dans les clubs. Mon Dieu I qu'il y eut d'analogie entre les deux révolutions I...
Un événement considérable avait précipité entre temps cette organisation spontanée : l'apparition des Méditations de Lamartine, — fait anodin, semble-t-il, et qui devait cependant marquer, avec les naissances à'Hernani et de Chatterton, les trois dates culmimantes de l'épopée romantique ; événement banal d'apparence, mais qui allait ouvrir un long cycle de batailles et, de triomphe en triomphe, acheminer une fois de plus l'histoire entre ces termes opposés, pourtant, et voisins : la Révolution et la Dictature.
Le beau livre de Lamartine fît une théâtrale entrée dans les Lettres. On n'imagine pas aujourd'hui, à quatre-vingts ans d'intervalle, après un demi-siècle d'indifférence littéraire, en notre
temps ù peu près désintéressé des choses de l'esprit, le tumulte qu'il déchaîna. Ces Médilations qui tombaient dans une minute d'effervescence et d'attente, réalisaient en les précisant, toutes les aspirations confuses ; comblaient tous les désirs d'une poésie nouvelle, en accord d'expression, d'images et de pensées avec l'idéal nouveau du pays. Lancées sans signature, elles portaient en moins d'une semaine le nom inconnu de leur auteur à tous les coins de la France. 11 leur avait suffi de quelques heures pour embraser Paris, et dans Paris, cette jeunesse qui attendait sous les armes.
A partir d'elles, les grandes œuvres se succéderont avec une rapidité incroyable : Les Odes et Poésies diverses de Victor Hugo, les Poèmes d'Alfred de Vigny, les Nouvelles Méditations, Eloa puis enfin Cromwell, que sa préface engloutira dans le tapage et les polémiques. Une soudaine effloresccnce éclîitait dans tous les domaines de l'art et de la pensée, gagnant, après la poésie, le roman et l'histoire dans la littérature, la statuaire, la peinture, la gravure et la musique même. Au réveil impétueux de l'activité populaire répondait enfin la renaissance du sentiment et de l'expression artistiques. La frénésie et la passion qui constituaient la base de l'une étaient à la source de l'autre, et devaient rester — qualités ici, là défauts — les caractéristiques de l'époque. On en retrouve l'emportement jusque dans les plaisirs où l'on se jetait alors comme on s'était, trente ans plus tôt, préci-
pité dans la mitraille. — Il faut avoir connu les carnavals de ce temps, affirment des contemporains S pour comprendre la dérision des réjouissances d'aujourd'hui. Une folie de vie et de jeunesse paraissait courir sur la France : (( 11 semble que pendant un court moment les hommes de cette époque aient respiré un air particulier et que leur sang ait circulé avec plus d'ardeur dans leurs veines -. » Il y avait comme l'épanouissement subit d'une sève longtemps contenue, par toutes les branches d'un arbre longtemps stérile. Lamartine, Vigny et Hugo — Musset n'est guère qu'un enfant ; — Frederick Lemaître et Dorval, déjà levés sur le déclin du grand Talma ; Garcia, Nourrit, demain la Malibran ; Meycrbeer, Rossini, Berlioz ; Delacroix, Boulanger, les deux Johannot, Nanteuil et les deux Dévéria ; Dumas, Nodier, Lamennais, Sainte-Beuve ; Soulié et Mérimée, Balzac et George Sand, — c'était enfin le génie même de la nation qui s'éveillait et se mettait en marche, les yeux fixés épcrdument sur le soleil. Une opposition acharnée se dressera vainement devant lui : il passera, car sa force est irrésistible. Des fanatiques essaieront de barrer sa route : que peut faire au jeune dieu qui vient, l'hostilité de ces vieux prêtres qui s'en vont 1