Lundi, déjà cité
La terre n'a pour lui nulle feuille flétrie ; Il soupire ? on soupire. Il aime ? Il est aimé.
Le poète ravi écoute, mais la voix des lares familiers lui rappelle les douceurs de la maison où il a grandi, les beautés de la montagne où son enfance a couru, les tendresses de la terre où dorment les siens :
Là sont tous mes espoirs, là toutes mes alarmes. Là mes premiers soupirs et mes premières larmes. Là fleurit le muguet, pâle fleur du berger.
Là ma mère a bercé mes sœurs sous la charmille, Et mon père a béni sa nombreuse famille Sous chaque arbre de ce verger.
Hélas ! les sirènes menteuses ont été les plus persuasives et le poète s'en va Famé peu à peu remplie du regret de ce qu'il perd et de l'inquiétude de ce qui l'attend :
Adieu I Le chant du cyne est plus triste et plus sombre. Le ciel se couvre au loin, mon chien hurle dans l'ombre. Et Ton voit tournoyer aux flancs des rochers nus De sinistres oiseaux aux pays inconnus.
Tout cela est d'une composition ingénieuse, à la fois naïve et savante, et les vers qui y atteignent souvent au sublime, portent cette griffe royale qui est la signature inimitable des maîtres. L'amour de la patrie, de la famille et du foyer remplissent toutes les pages de ce livre, s'exprimant par images toujours simples.
toujours originales aussi. A peine d'ici et de là rencontre- t-on quelqu'une des habituelles négligences de Yeyrat. Le vers est léger, rarement encombré de rhétorique et vole droit comme un trait ; la rime jamais contrainte, bien qu'elle aJBTecte fréquemment une opulence majestueuse.
La délicatesse des vocables, le rythme grave et naturel et la pureté de l'inspiration rappellent ici Lamartine, avec, peut-être, je ne sais quoi de moins (( étudié )) encore, de plus vrai. C'est dans la pièce intitulée le Retour qu'il s'est à notre avis le plus lieureusement exprimé. Le lyrisme moins solennel et moins élevé que dans l'ode à Dieu, y revêt une forme plus concise et plus vigoureuse. Le voyageur des Bords de la Coupe ayant beaucoup erré, revient vers la maison de son père, étonné (le la trouver close et de voir sa porte déserte :
O mon père I ô ma mère î ô mes sœurs, ô mes frères I Où donc êtes- vous tous, jouets des vents contraires?... Quoi, personne ne sort au bout de mon chemin Pour prendre mon bâton et me serrer la main I Personne devant moi ne va vers mon vieux père Annoncer en courant la nouvelle prospère I Personne pour m'étreindre en pleurant, dans ses bras. Pour changer ma tunique et tuer le veau gras I Après lo sombre exil quelle sombre arrivée I Le nid où s'abattait la joyeuse couvée.
Qu'elle emplissait de bruit, d'harmonie et d'amour. Après sept ans, voilà comme il est au retour I
Aucune voix connue ne répond, hélas ! à sa plainte. Le voyageur reconnaît pourtant les vieux
témoins de son enfance. Cette maison est bien la maison paternelle. Son père y avait planté cet arbre, semé ces fleurs :
Sa charmille est ici ; son rosier le voilà ;
Le feuillage a tremblé... vieux Laërie, es-tu là ?
Es-tu là, bon vieilUard ? Courbe par les années, Ton front chauve se penche au poids des destinées. Des bords de ton jardin, dans un sourire amer, Depuis combien de temps regardes-tu la mer ?
Ton fils ne viendra pas consoler ton grand âge, Ses rivaux, insolents, mangent son héritage ; Et lui, battu des vents, sur un rocher lointain, Il est mort inconnu, vain jouet du destin I Son corps abandonné languit sans sépulture, Et les oiseaux du ciel en ont fait leur pâture I...
Hélas 1 le vieux Laërte a cessé de m'entendre Et vaincu par les ans, il s'est lassé d'attendre.
La Station poétique, l'œuvre suprême de Veyrat, mérite d'être mise sur le rang, sinon au-dessus même, de la Coupe de VExil. La pensée de Veyrat, encore frémissante, dans celle-ci, de ses emportements passés, s'est épurée dans celle-là, au cours des méditations douloureuses. La forme en est aussi plus tranquille, plus châtiée. Il y a là des pages sublimes, mais très peu qui puissent se prêter à une rapide analyse. Nous n'en citerons qu'un passage, empreint de cette calme mélancolie, où il acheva ses derniers jours. J^a pièce dont ce passage est extrait s'intitule V Heure du départ.
— Oh I cache-moi tes pleurs, Blanche, ma bien aimée, N ois, le ciel me sourit et la mer s'est calmée...
Je serai de retour avec la violette.
Avec les premiers chants de la jeune alouette. Avant que l'amandier, dans la vigne, ait fleuri ; Avec les premiers jours du printemps qui va naître, \u moment où l'oiseau qui niche à la fenêtre Reviendra chercher son abri.
Mais rétranger ne revint pas.
Et Blanche lui manda : — j'ai vu la violette Paraître et refleurir aux chants de l'alouette ; Ami, qu'avez-vous fait de votre jeune amour ? L'amandier est en fleurs, le printemps va renaître. L'hirondelle a, deux fois, niché sur ma fenêtre, Et vous n'êtes pas de retour î
L'œuvre entière de Veyrat se ferme sur la plainte si déchirante et cependant si résignée de cetle dernière strophe qui l'achève.
Un érudit lyonnais qui s'est occupé de Veyrat et Berlhaud a écrit d'eux quelque part : « Triste histoire que celle de ces jeunes hommes que la poésie et la politique ont dévoyés \ » Et ma foi si Ton admet que la vie n'a pas d'autre but que de procurer à chacun la somme de jouissances
1. Intermédiaire des chercheurs du 20 novembre 1893 Conmunication de M. Aimé Vingtrinier.
matérielles la plus considérable, il nous faut bien avouer que ce prudhomme avait raison.
Pour eux qui possédaient un ardent idéal, l'existence ne résidait point dans les banales satisfactions qui leur étaient refusées, mais au fond des larges ivresses où les berçait leurs rêves. La société leur fut cruelle, non pas la poésie, puisqu'aussi bien, sans elle, ils n'eussent pas existé.
Veyrat maltraité par les hommes, méconnu par la gloire, oublié de la fortune, s'en est allé en pleine puissance de son talent, les yeux et le cœur pleins de désirs irréalisés, sans avoir trouvé autre chose le long de sa carrière agitée que le mépris des ambitieux et l'insolence des parvenus. Bon, loyal et naïf il ne savait point voir le mal partout autour de lui. Tous ses actes tiennent dans un mot : ce fut un passionné, et partant, hélas ! un aveugle. Car tout ce que le mot renferme de violences, d'exagérations, d'inquiétudes, et de folies généreuses, il le transporta dans ses actes. Il mit le même emportement au service des idées les plus contradictoires, passant de la démagogie au monarchisme intransigeant, de l'impiété au mysticisme, sans souci de l'opinion ni ménagement des préjugés.
L'esprit public est fait du sentiment des sots. Il ne comprend — en matière politique surtout — la noblesse des abjurations, ni la grandeur des retours, et les confessions les plus saintes encourent auprès de lui les pires suspicions. Veyrat,
orgueilleusement obstiné dans ses fautes, eût pu survivre à son destin. Reconnaissant l'erreur de sa vie, il la répudia honnêtement, et nul ne Ta compris, nul ne lui a pardonné, — comme si le geste de repentir qui lui ouvrait le cœur de Dieu devait en même temps, à jamais, lui fermer la mémoire des hommes.