Veyrat jouryialiste
mais plus douce, touchée de Taile de la mort. Les emportements de son cœur ne soulevaient presque plus d'orages à la surface de sa tristesse non pacifiée mais comme assagie. Il savait toutes les afflictions, ayant passé par toutes. Les forts l'avaient meurtri, les autres l'avaient méconnu. Abandonné par ses amis et trahi par ses frères, il n'attendait plus rien des hommes. Le spoliateur était entré dans son héritage, chassant sa mère devenue veuve, de la maison paternelle, et quand, tout ulcéré dans son âme et dans son souvenir, il espérait toucher au terme de ses infortunes ; lorsque enfin renonçant à s'élever dans la gloire, il demandait qu'on l'oubliât dans le silence et dans la paix, la maladie venait s'asseoir, les yeux rouges, à son chevet douloureux. Quelques semaines avant de mourir il résuma ainsi l'angoisse et la pitié qui se disputaient son cœur :
Me voici comme Job sur ma funèbre couche ;
La malédiction va sortir de ma bouche,
Le cri de l'opprimé va monter jusqu'à toi ;
O terre, sois témoin ; Dieu vengeur, entends-moi I
Je te consacre ici mon sang et mes alarmes.
Une libation de mes dernières larmes.
Pour mes nuits sans sommeil et mes travaux sans fruit, Pour ma vie en ruine et mon bonheur détruit, Pour les pleurs trop amers que je n'ai pu répandre. Pour mon foyer en deuil dont ils ont pris la cendre. Pour ma moisson brûlée et mon champ dévasté, Pour le mal qu'ils m'ont fait et qu'ils m'ont souhaité î
Qu'ils soient tous. . . Ah 1 le sang coule aux flancs du Calvaire^
Qu'ils soient tous pardonnes I Pardonne-leur, mon père 1
Ma mère sous leurs coups est morte de douleur,
Son martyre a duré trente ans I Pardonne-leur 1
Le vautour a pillé le nid de la colombe.
Pardonne-leur I Le sang fume sur l'hécatombe.
L'impie et le tyran frappent sans se lasser,
Détourne tes regards et laisse-les passer I
Qu'ils récoltent l'olive où j'ai cueilli l'épine.
Souris à leurs palais bâtis sur ma ruine.
\ sa vivante artère ils ont saigné mon cœur.
Ne viens pas voir couler mon sang. Pardonne-leur I
Voilà mon anathème et mon cri de vengeance 1 Us pèseront un jour, grand Dieu, dans ta balance. Eux-mêmes, un jour, peut-être, ils me pardonneront Le don triste et fatal dont j'ai le signe au front...
A peine achevait-il de tracer ces vers admirables, qu'il trouvait enQn sous la terre, le 9 novembre 1844, cette paix et cette sérénité qu'il avait tant cherchées par-dessus. Il venait d'avoir trentequatre ans.
Les œuvres de première jeunesse du poète savoyard ne méritent qu'un regard rapide en passant. Le Solitaire de Saint-Saturnin, écrit en trentecinqjours, vanta peinece qu'il a coûté. Quantaux Italiennes venues dans le souci d'une heure tourmentée, elles procèdent un peu trop du désordre
et de l'inquiétude qui entourèrent leur naissance. Les vers mêmes de rilomme Rouge, d'ailleurs presque tous signés collectivement « Berthaud et Veyrat » , ne renferment encore qu'une promesse de talent futur.
Mais quand parut la Coupe de l'Exil ce fut une explosion complète et magnifique de la personnalité poétique de Veyrat. Comme si le ciel de son pays eût pu contenir seul l'envergure de ses ailes, il y développa tout à coup, pour la première fois, l'étendue de son essor. Nous disions que ce poème est celui de sa propre aventure. Il est dédié à Charles-Albert en souvenir de sa mansuétude, et incliné modestement aux genoux du souverain, comme jadis les Lusiades après queCamoëns, ballotté dix ans par la mer, les eût mises aux pieds de son roi. Veyrat qui, dans sa dédicace, a rappelé le sort de Camoëns, ajoute:
Et moi, poète aussi, brisé par le naufrage, Sire, je n'ai ravi que ce livre à l'orage ; Ce poème d'un jour qui mourra sans témoins ; Humble fleur de l'exil éclose au vent qui passe, Je la mets à vos pieds, pardonnez mon audace ; Sire, vous êtes grand, je ne suis pas Camoëns.
La première pièce de la Coupe, la pièce maîtresse, devrait-on dire, est une ode magnifique à Dieu. Tout le lyrisme romantique s'y trouve résumé en une douzaine de strophes qui vaudraient toutes d'être reproduites ici, si les limites
de cette étude n'étaient déjà débordées. Nous n'en citerons que quelques vers :
Que sommes-nous. Seigneur, pour raconter ta gloire ? L'océan éternel où les peuples vont boire
N'est qu'un atome dans ta main.
La foudre t'obéit comme un coursier docile, Tu sais où va l'orage et d*où vient l'aquilon. Ton regard a scruté le granit et l'argile
Jusque dans leur dernier filon.
L'avenir dans ton Verbe espère ;
L'éternité te dit : Mon Père ; Le temps ne sait encor de quel nom te nommer ; Un long frémissement circule dans les mondes. Quand l'un d'eux a trouvé dans ses veines profondes
Quelques lettres pour le former.
Toute cette pièce est empreinte d'une profonde piété et d'une sincère résignation. Sainte-Beuve, à ce propos, écrit * : « Son ode est belle et devra tenir sa place dans les cours de littérature, parmi les hymnes ou sonates sacrés. » Et un peu plus loin il précise : « Ce sont de beaux accents dignes des Harmonies de Lamartine avec je ne sais quelle sa^yeur plus pénétrante et plus acre, »
Le second poème intitulé les Bords de la coupe se subdivise en trois parties: la Sirène, les Lares, le Départ, dont les titres indiquent aisément le thème général. La sirène parle la première :
Heureux, le voyageur ! le monde est sa patrie, L'air que sa bouche aspire est doux et parfumé,