MA MIE, O GUÉ I
Je n'ai besoin d'avoir fortune ni souci, Mon âme n'est émue et mon cœur obscurci,
Mon œil ne s'éclaire ou se voile, Que si l'œil de Marie est limpide ou troublé : Elle seule est mon aube, et mon ciel constellé
Luit des feux d'une seule étoile.
Propice aux vœux d'une autre et rebelle à mes vœux, Autre que je la rêve, autre que je la veux,
Froide même et môme infidèle, Si j'étais mage ou roi, comme j'échangerais Autel d'où Dieu descend, trône où je monterais
Et tout... pour un rien venu d'elle.
Tout, jusqu'à l'espérance et jusqu'au souvenir, La paix, la foi, la joie et ma gloire à venir,
Chimère d'un rêve nourrie, Ma raison, mon génie et l'écho de mes chants. Pour un baiser furtif ou quelques mots touchants
Tombés des lèvres de Marie.
La vie qui fut brutale et avare de temps à ce poète ne lui a pas assez permis de purifier son verbe et d'afQner la pointe de sa plume. Sans doute faut-il le regretter, mais tel que sa rude destinée nous le donne, saluons-le, car il est le dernier rejeton d'une grande race qui s'éteint.
LES DERNIERS ROBIANTIQUES 275
Plus de soixante ans ont passé depuis que le Romantisme, au sommet de son âge d'or, s'asseyait dans le resplendissement d'Herrumi, et à peine, aujourd'hui, jetant les yeux autour de nous, y retrouvons-nous ses ruines écroulées. Elevé dans la gloire des légendes il s'est mystérieusement évanoui comme il était venu, et l'histoire n'en a conservé qu'une image rapide et grossière, déformée par la maladresse ou l'ignorance des lithographes.
Non, pour nous, cette image ne représente pasle Romantisme. On l'a vu, ses passions, à lui,. n'enfermaient aucun bas calcul, sa générosité ne voilait aucun égoïsme, et l'individualisme sordide dont on nous l'affuble, ne lui a point appar— tenu. Il rêva de faire descendre un peu plus du poète dans l'œuvre et c'était pour donner davantage de lui-même à tous. Il s'éprit de toutes lesgrandes causes qui faisaient battre le cœur du monde, eut de la colère contre toutes les iniquités, de la pitié aussi pour toutes les infortunes. Un jour ceux qu'il porta en haut de la cité littéraire, ivres de la puissance qu'il leur avait donnée^ employèrent leurs forces pour eux, contre lui r ceux-là étaient ses fils dénaturés, sans doute». mais sa mémoire demeure innocente de leurs* fautes.
Du jour que se fut dispersée la plèbe en qui' vibrail la pensée romantique, tout ce qui compo-
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sait le Romantisme disparut. Fini le large essor qui l'emportait naguère ! Perdue la foi ardente et tombé le fol enthousiasme I Le lyrisme par la vertu d'habitudes longuement exercées demeura dans les mots, mais déserta les âmes, et la virtuosité remplaça Timprovisation, comme Tartifice, hélas ! effaça la sincérité. Dès ce jour un nouveau Romantisme était né peut-être, mais l'ancien, à coup sûr, le seul authentique, était mort.
Il ne cessa point pour cela d'y avoir à travers les lettres de la misère imméritée, du talent méconnu ; il s'y trouva encore des gueux dignes de pitié, toutefois ne s'en vit-il guère qui retinssent le respect ^ Dépouillés de leur idéal, découronnés de leur croyance, vidés de leurs amours, ils s'abîmèrent isolément dans leur propre pensée, et la communion populaire cessa de s'opérer en eux. Qu'avaient-ils de commun d'ailleurs, sinon leurs désirs matériels qui ne les rassemblaient point, mais dont la préoccupation les jetait au contraire les uns loin des autres ? La Bohème perpétua le dénuement de l'ancienne jeunesse sans en ressus-
i. Les types presque légendaires de Fontan,dit Crusoë, fonda* teur du Sans-le-Sou, directeur, rédacteur et porteur de journaux, — de Constant Arnoult son associé, d*Amédée Rolland qui, parmi un grand nombre de chefs-d'œuvre en puissance, finit, dit-on, par mettre au jour un beau livre, — de Pelloquet, Detouche, Alexandre Leclerc et je ne sais combien d'autres déclassés parfois volontaires, fréquemment stériles, qui appartiennent au romantisme de la décadence, exprime merveilleusement la différence des deux époques littéraires.
citer Taudacieux stoïcisme. Son existence banale Tabsorba tout entière et lui fit sacrifier constamment son rêve à sa faim. Elle vécut d'expédients étranges, de vulgaires industries, posa la plume de Roulland pour prendre la pipe de Schaunard. Le mépris du « bourgeois » fut son unique emprunt aux sentiments de Faînée, et encore y imprima-t-elle le cachet de sa déchéance. Ce mépris lui fut un prétexte à déménagements clandestins. Le « bourgeois », descendu par elle des contingences métaphysiques à la réalité expressive du propriétaire, apporta une forme concrète à la vieille haine romantique dont l'expression prit désormais la « cloche de bois » pour symbole. '
Et, sans parler du plus connu qui faillit faire fortune en exposant ses culottes percées, il y eut cependant des hommes de mérite, au fond de cette bohème. La plupart n'ont pas réussi et ne sauraient en être excusés. Voyez Thaïes Bernard que nous rappelions tout à l'heure ; celui-là ne manquait de talent ni d'appuis, mais il gaspilla l'un et fatigua les autres. La poésie lui devint une manière de métier, un peu moins lucratif, un peu plus élégant, et qu'on exer ce en concurrence pour varier l'usage de la vie. Mille entreprises l'en écartant, il ne lui consacra bientôt que ses loisirs inemployés.
(( Thaïes, nous écrivait son collaborateur d'un jour, Adolphe Vard, Thaïes exploitait tout ce qui rapporte. » Il trouva le moyen de vivre du tom-
beau de sa mère. Ceci veut une explication. Quand il eut enterré sa mère, Thaïes Bernard, bon fils, résolut de lui élever une tombe monumentale, et, comme il ne possédait rien, s'en alla quêter un concours auprès de quiconque portait un nom dans la compassion parisienne. La princesse de Belgiojoso et la princesse de Metternich s'intéressèrent à son idée. Il recueillit des souscriptions qui, pour un moment, résolurent le difficile problème de son souper quotidien, — jusqu'à ce que, du moins, son projet tumulaire eût épuisé la bienveillance de ses souscripteurs, presque tous plusieurs fois inscrits sur sa liste. On raconte que l'impératrice, à force de pierres successives, «eût élevé une pyramide imposante à la piété filiale de Thaïes.
Puis, la bohème mourut à son tour ; d'autres générations littéraires après elle, — chacune refoulant davantage le romantisme dans le passé...
La jeunesse d'aujourd'hui, répudiant la gloire de l'ancienne, a rompu les vieilles traditions. Se croyant plus habile en agissant ainsi, elle s'est précipitée sur le passage de la fortune et s'y écrase maintenant, sans plaisir, pour faire haie à son char. Pauvres gens qui ne l'ont pas compris 1 ils seront emportés avant d'avoir vécu, et passeront sans rien laisser d'eux, qu'un peu de boue au fond d'une ornière.
Malheureux I malheureux et fous 1 L'un d'entre eux, présidant une des associations de la jeunesse
universitaire, a pu, sans qu'il s'élevât une voix pour protester, s'écrier publiquement à l'occasion des fêtes du centenaire de Victor Hugo : « La jeunesse d'aujourd'hui, préoccupée surtout de problèmes extrêmement précis, n'a plus cet enthousiasme poétique du siècle passé. »
Ah I ne vous glorifiez pas de l'avoir chassé cet enthousiasme I il était à la fois la rose et la chanson au bord de vos vingt ans désolés ; il était l'opulence orgueilleuse de votre âge, il était votre grâce, votre génie, votre fierté, ô jeunesse I — toute votre jeunesse. . .
INDEX ALPHABÉTIQUE