Armand Le Baillyy par Aristide et Charles Frémine. San
doz et Fischbacher, 1877,
bruits n'entendaient plus, ou si peu qu'il devint une charge pour ses professeurs et une gêne pour ses condisciples. Il lui fallut rentrer à Gavray.
Cette brusque résolution de ses études jetait à bas un beau rêve échafaudé dans sa famille. La mère surtout, qui chérissait Tespoir de faire un prêtre de son fils, était désolée. Pensez donc I Les cinq ans d'études, si coûteuses de santé pour lui et d'argent pour son père, allaient être perdus et n'apporter au bout du compte qu'un peu plus de misère à celui-ci et de répugnance à celui-là pour les obscurs travaux des siens. On en prit son parti, pourtant, et, lorsque le poète, que la vie littéraire tentait, parla de se rendre à Paris, chacun essaya de le retenir. Il partit. Son voyage dura une année qu'il vécut en partie à Gaen au service d'un petit journal dont il alimenta, presque à lui seul, les colonnes. La besogne qu'il fournit pendant cette année — trop rapide et trop abondante — exerça une fâcheuse action sur son tempérament littéraire, car il garda toute sa vie jusque dans ses meilleurs poèmes quelque chose de la négligence et des facilités de ce début.
Il avait vingt ans, lorsqu'en juin 1858, il arriva sanglé dans une longue redingote issue des œuvres paternelles, sur le pavé parisien. De suite» il y fut aux prises avec les difficultés habituelles» les mêmes que nous avons contées jusqu'ici ; dépensa ses quelques écus laborieusement amassés; promena ses sollicitations de journaux en journaux : épuisa son crédit, sa bourse et sa con-
fiance, puis finalement ce qui lui restait de santé.
Il gardait dans son mince bagage, deux ou trois douzaines de volumes, tendres amis qu'il dut bientôt exiler chez un bouquiniste ; puis, le dernier parti, il s'enfuit à son tour chercher derrière la Villette, dans la plainte déserte de Saint-Denis, un lit en plein vent, sous un pont — le lit desséche d'un ruisseau.
« Ce pont, disent les Frémine, fut pendant près d'un mois, son unique domicile. Au matin il sortait de sa caclielte ; toute la journée il courait Paris, les journaux, les antichambres des littérateurs en renom. A la nuit tombante il regagnait son gîte, chaque soir, en grande crainte d'être aperçu. Parfois il pleuvait ; les ondées d'été noyaient le creux des fossés dans des flaques d'eau qui s'étendaient jusque sous la voûte du pont. Et le pauvre poète était obligé de se lever de sa couche mouillée pour se tenir debout contre les piliers de pierre, au milieu des frissons et des frayeurs de la nuit. »
Ah î l'effroyable vie qu'il mena désormais et penchuit six années que le fit attendre la mort! Il se traîna douloureusement d'un lit d'hôpital à un autre, écrivant dans ses rares jours de répit les courtes pages de son œuvre. Chaque été, comme une nostalgie de son village le reprenait et dès ([u'il se sentait un j)eu de forces et quelques crus dans la main, il fuyait bien vite vers Gavray, par hi diligence. Au retour, l'hôpital se refermait sur lui pour des mois, jusqu'à ce que
Fennui l'en arrachât de nouveau. Pendant une période d'accalmie il crut que la fin de ses maux était venue. Une revue, comme Paris en voit tant pousser et mourir, La Revue des Races latines, l'attachait à sa rédaction. Il y resta peu du reste et n'y fît pas fortune. Aucune besogne pourtant ne le rebutait, il les acceptait toutes pour vivre, car il croyait quand même à la vie, malgré les cruautés qu'elle avait eues pour lui. Il écrivit pour un journal de Caen des notes sur les comices et les questions agricoles. Louis Ratisbonne raconte qu'un soir de famine, il fît pour VAlmanach des Gourmands de Charles Monselet un article sur la manière de préparer le plumpudding. De convalescences en rechutes il traversa plusieurs années, publiant quatre ou cinq volumes écrits dans la fièvre, et faisant, grâce aune charité de son éditeur» ce voyage d'Italie qui est le rêve des artistes pauvres. — Tout son dernier hiver, celui de 1863-1864, se passa dans les hôpitaux. Quelques, amis Ty visitaient de loin en loin, et un jour au printemps, Lcgouvé lui amena Lamartine. Ce fut une belle journée de gloire pour le malade, si nous en croyons Legouvé :
En entrant, j'aperçois au bout de la salle le pauvre misérable assis près du poêle, les deux bras étendus sur une table, la tète entre les deux bras et le visage enseveli sous SCS longs cheveux en désordre. Au bruit de mon pas il relève un peu le front et nous jette de côté un regard farouche ; mais à poino a-t-il reconnu mon compagnon que la stupéfaction, la joie, l'orgueil, l'attendrissement, éclatent
sur sa figure. Tout tremblant, il se lève, vient à nous et n'a que la force de prendre la main que lui tendait le grand poète et de la baiser. La conversation fut de la part de Lamartine un mélange charmant de bonté de père, de bonté de poêle. Il parla à Lcbailly de ses vers, il lui en répéta inème quelques-uns ; une sœur de charité n'aurait pas si bien fait. Après un quart d'heure, il se leva et voyant que le malade voulait nous accompagner jusqu'à la porte: o Prenez mon bras, lui dit-il, et appuyez-vous sur moi. » Nous traversâmes ainsi cette longue salle entre deux rangées de malades, les uns debout au pied de leur lit, les autres assis, les autres levés sur leur séant, tous se découvrant à notre passage. Ce grand nom avait mis tout l'hôpital en rumeur. Lcbailly jetait à droite et à gauche des regards étincelants qui semblaient dire : « C'est mon ami, je lui donne le bras. » Il pleurait, il riait, Il ne souffrait plus. Une fois dans sa voiture, Lamartine après un moment de silence, me dit : « Ce |)auvre jeune homme est bien malade, mais il n'est pas à la veille de mourir. De longs soins lui seront encore utiles : joignez cela à ce que vous lui donnerez. » 11 me tendit un billet de 500 francs. Trois jours après, quelle fut ma stupéfaction en apprenant que lui-même était poursuivi pour une somme de i 000 francs qu'il ne pouvait pas payer. Il avait oublié qu'il devait, en voyant qu'un autre souffrait. Les sages diront : c'est une folie I Eh ! sans doute, c'est une folio ; mais une folie qu'on peut divulguer sans crainte, elle n'est pas contagieuse ^...
Le lendemain de ce jour Legouvé vint revoir I.ebailly el, pour faire accepter Tobole de Lamartine et la sienne, usa d'un pieux subterfuge. « Je vous apporte une bonne nouvelle, mon cher enfant, lui dit-il. L'Académie a partagé son prix
1. Soijcante (ins de souvenirs, tome IV, p. 236 et suivantes.
annuel de poésie entre un jeune littérateur et vous. Mais d'ici le mois de juillet, où les noms des lauréats seront seulement proclamés, les vallons de la Sienne vont reverdir. . . Voulez- vous que je vous avance vos 750 francs ? )>
L'excellent homme pensait pouvoir se livrer à ce mensonge charitable ne doutant nullement que la mort du poète ne survînt avant le mois de juillet. Le malade courut à Gavray, puis en repartit bientôt impatient d'assister à son propre triomphe. 11 regagna la capitale à petites journées et y tomba exténué, juste à temps pour apprendre par les journaux la supercherie dont il avait été l'objet. Pris de désespoir il voulut qu'on le conduisît sur le champ dans un hôpital, et quelques semaines plus tard, le 4 septembre 1864, mourut dans la même salle de Necker où déjà, bien avant la sienne, s'était envolée Tâme du bon « Gaspard de la Nuit » .
L'œuvre de Lebailly, bien que disséminée en cinq ou six brochures, remplirait à peine un volume. Deux recueils de poèmes : Italia Mia^ Chants du Capitule, ont reçu dans la presse littéraire de l'époque un bienveillant accueil. On y rencontre, et cela était presque fatal chez un poète de cet âge, jeté sans expérience dans les courants philosophiques qui emportaient alors la jeunesse, l'humanitarisme ampoulé d'où M. Homais nous est venu; mais les accents sincères, profonds et simples n'y manquent pas non plus. Malheureusement les négligences par trop fréquentes de la forme en corrompent les meilleures parties.
LES DERNIERS ROMAIITIQUBS 257
Nous préférons à ses poèmes les étades qu'il a consacrées à Hégésippe Moreau. Une sympathie mystérieuse le poussait vers ce frère atné dont il recommençait la triste vie en ce monde. Ces études remplissent deux volumes de la minuscille collection Bachelin-Deflorenne dite Collection du Bibliophile français, et constituent à notre avis les plus belles pages qu'on ait écrites sur le poète de Provins. Une biographie de Mme de Lamartine parue dans la même collection révèle aussi un vrai talent d'analyste et de conteur ; mais on y sent en maints endroits que Fauteur ne possède point encore son expression définitive.
Né trop tard et parti trop tôt, rien de lui ne subsistera, si ce n*est le double sillage de Moreau et de Lamartine, l'un traversant son œuvre et Fautre passant dans sa vie, et tous deux laissant traîner de leur lumière, sur Fobscurité de sa mémoire.
(( Après la Révolution de Juillet un jeune poète qui se dérobait à demi sous le nom de Napol le Pyrénéen parut quelques instants à Paris. Solitaire et triste il ne laissa aucune trace dans la littérature ni dans le monde et rentra bientôt dans son désert. » En ces termes, fort humblement, l'auteur d'un recueil de poèmes paru en 1863, se présentait lui-même au public.
A vrai dire, le poète masqué de 1832 n'était pas demeuré si complètement inaperçu. Sauvage par nature autant que par nécessité, il avait passé (( solitaire w , comme il dit, mais non sans éveiller beaucoup de curiosités sur son chemin. Peut-être est-ce là le malheur, qu'il n'ait point rencontré en route une main tendue pour le retenir. La poésie l'attirait, il l'eût servie noblement; mais nul ne venant vers lui, lui ne courut personne et il s'en retourna tristement.
11 semblerait que la critique doive quelquefois porter la peine de ses nonchalances. Pendant que Napol fut devant elle, elle ne s'inquiéta pas de connaître ce Pyrénéen qui apportait l'âpre chanson de sa Garonne à Paris. Celui-ci sortait de publier quelques poèmes bouillonnants et tumultueux, dans une langue expressive et rude qui surprit; mais il paraissait tant de choses en ce temps-là qu'on ne se souciait guère de choisir entre elles, et le poète repartit avant même qu'on se fut bien avisé de sa présence. Ce n'est qu'un peu plus tard, lorsque des bibliographes curieux exhumèrent des vers égarés en de petits journaux disparus, que l'on remarqua ceux de Napol. Et alors, le mystère du pseudonyme aidant, le silence qui recouvrait cet anonymat permettant de supposer la mort de l'auteur, la chronique fit un sort à l'œuvre pour qu'on lui pardonnât de l'avoir naguère méconnue. On s'ingénia longuement à mettre un nom sur les vers du Pyrénéen ; mais trop tard, semblait-il; Quérard, Tun de nosplus
fameux nomenclateurs littéraires, dut avouer à sa confusion, dans ses iSapercAarie^, l'inutilité de ses recherches. Charles A.sselineau lui-même, le bibliographe clairvoyant, désespéra de jamais soulever le masque tenace, et reproduisit en 1862 dans une anthologie des poètes modernes une des pièces exhumées dont il donna l'auteur pour mort ou pour fabuleux. L'année suivante, après un silence de trente ans, le Pyrénéen répliqua en publiant VArise^ dont nous évoquions tout à l'heure la préface.
Napoléon Peyrat, — c'est le nom réel de Napol, — né en 1809 auxBordes-sur-Aribe, dans FAriège, n'est pas un retardataire à proprement parler ; sa jeunesse fut contemporaine de la jeune école poétique, mais son œuvre longtemps cachée, et révélée seulement après que le romantisme eut perdu l'oreille delà foule, l'arrache, en quelque sorte, au temps qui devrait être le sien. A part deux ou trois courts poèmes jetés dans quelques feuilles perdues, aussitôt oubliés d'ailleurs, il ne publia rien avant 1843, et, jusque-là tenu à récart des milieux littéraires, ne put se mêler à l'action romantique qu'à une heure où le romantisme lui-même n'exerçait plus aucune action.
De vieille famille protestante et de sang albigeois, il roulait les colères farouches» les ardeurs
1. UArise^ romancero religieux, héroïque et pastcval, par Napoléon Peyrat. Paris, Meyrueli, 1863.
impétueuses dune hérédité de révoltes, dans ses veines et dans sa pensée. Tenant, par des racines profondes, au sol et à l'histoire sanglante de son pays, il semblait qu'un long arriéré de représailles remontât constamment en lui, comme si après un sommeil de six siècles, l'âme des sectateurs cathares l'eût tout à coup animé.
Ayant achevé ses études de théologie protestante à la faculté de Montauban, il entra dans l'Église réformée et fut nommé pasteur de Saint- Germain-en-Lave où il demeura toute sa vie en une demi-disgrâce. Sa franchise brutale pour les siens, autant qu'impitoyable pour ses adversaires, la fougue de son esprit non moins extravagante que celle de son cœur, firent maintes fois soupçonner l'orthodoxie de ses propos, par ses supérieurs religieux, — qui, jusqu'au bout, le tinrent, dogmatiquement parlant, dans une estime tempérée.
Il entretenait à Paris des relations avec Béranger, avec Lamennais surtout, qu'il avait connu autrefois, étant lui-même précepteur dans une famille où Lamennais se rendait en visite. Le commerce intellectuel des deux écrivains dont il réunit et publia plus tard la correspondance ne devait pas fortifier en lui l'amour et le respect de son sacerdoce. Néanmoins il resta jusqu'à la fin de sa vie dans ses fonctions et dans sa foi, — son âme, sa vieille âme d'Albigeois, triste seulement de voir incliner son épouse au catholicisme. Mme Napoléon Peyrat, — quelque peu femme de
lettres, à laquelle nous devons notamment Entre Rome et New-York (1861) et une biographie de son mari dont nous n'avons rien retrouvé, — se convertît après la mort de ce dernier, ou plutôt régularisa une conversion depuis longtemps accomplie.
Le poète de VArise, dans la première moitié de sa vie, participa plus activement que personne à cette splendide renaissance de la poésie provinciale dans nos contrées du Midi, laquelle devait aboutir au félibrisme moderne. Il fut le chef incontesté d'une vaillante école poétique qui prit pour évangile ses épopées ardentes, et répandit en Languedoc une armée de jeunes troubadours. Auguste Fourès et Xavier de Ricard se constituèrent ses lieutenants et tous trois remplirent les vallées de leurs furieux sirventes ou de leurs hymnes héroïques. Peyrat, nous l'avons dit, adorait sa petite patrie pyrénéenne. Il aimait tout en elle, ses montagnes, son histoire sa langue et ses coutumes, et tout ce qui tentait d'en affaiblir ou d'en corrompre le caractère, lui devenait exécrable. L'obligation qu'on lui faisait d'abandonner pour le français l'idiome natal le désolait constamment et parfois dans sa double haine de cathare et de patriote, il disait à ses partisans : u C'est encore à ce misérable Simon de Montfort, voyez-vous, que nous devons de parler l'âpre jargon picard ! »
Boutade de poète, sans doute, et qu'il ne convient pas de prendre vraiment à la lettre. Aussi
bien c'est à ce jargon-là qu'il confiait ses inspirations et ce jargon ne les a point trahies. On en jugera par quelques strophes de ce poème, restituées sous leur forme initiale par Charles Asselineau, lorsque VArise l'eut présenté avec de telles tranformations que sa vigueur primitive s'en trouva presque disparue :
ROLLAND (A Prosper Timbal)
Vous allez donc partir, cher ami, vous allez Fuir vers notre soleil, comme les vents ailés ;
Déjà la berline jalouse Frissonne sous le fouet, inquiète, en éveil Belle et fièrc d'aller bondir sous le soleil
Où s'endort la brune Toulouse.
Que Dieu vous garde, ami I — Mais lorsque vous aurez Franchi monts et vallons et fleuves azurés
Villes et vieilles citadelles La vermeille Orléans et les âpres rochers D'Argenton et Limoge aux trois sveltes clochers
Pleins de cloches et d'hirondelles,
Et Brive et sa Gorrèze et Cahors et ses vins, Où naquit Fénelon, le cygne aux chants divins
Qui nageait aux sources d'Homère ; — Arrêtez un moment votre char agité Pour voir la belle plaine où le More a jeté
La blanche cité votre mère ;
Ces plaines de parfums, cet horizon fleuri, L'Aveyron murmurant, des pelouses chéri,
Le Tescoud aux grèves pensives, Le Tarn fauve et bruyant, la Garonne aux longs flots Qui voit navires bruns et verdissants îlots
Nager dans ses eaux convulsives ;
Et puis voyez là-bas à Thorizon ; voyez
Ces grands monts dans l'azur et le soleil noyés
On dirait Tépineuse arête D'un large poisson mort entre les océans, Ou bien quelque Babel, ruine de géants,
Dont la foudre ronge la crôte.
Non, ce mur de granit qui clôt ce bel éden C'est Charlemagne, c'est Roland le paladin
Qui lui fit ces giandes entailles ; Qui tronqua le Valier blanc et pyramidal En faisant tournoyer sa large Durandal
(Contre les Mores aux batailles.
Les iMores ont haché les rois goths à Xérès ; Leurs bataillons fauchés sont là dans les guérets
Comme des gerbes égrenées.
L'Arabe, sur les pas de Muça-el-Kévir, Fait voler son cheval du bleu Guadalquivir,
Jusques aux blanches Pyrénées.
Mais un jour que Muça-el-Kévir a voulu Traquer, sur leurs sommets, un vieil ours chevelu
Grimpant de pelouse en pelouse Il monte au pic neigeux du Valier... Ebloui 11 voit un horizon en fleurs épanoui,
Où, comme une perle est Toulouse.
« Fils d'Allah, dégainez vos sabres ; fils d'Allah, Montez sur vos chevaux 1 La France est audelà.
264 CHAPITRE vn
Au delà de ces rocs moroses :
L'olive y croît auprès du rouge cerisier La France est un jardin fleuri comme un rosier Dans la belle saison des roses... »
Il faudrait citer entièrement ce superbe poème où tout, d'un bout à l'autre, est également admirable. Nous préférons reproduire à la suite de ces strophes emportées, d'autres vers moins connus, mais non moins remarquables et dont certains, qui constituent une ingénieuse adaptation des romanceros espagnols, ont vraiment grande allure. On en jugera par cet extrait :
L'EMIR SANCHE (A Monsieur Ferd. Denis)
Denis, vous connaissez tous nos romanceros»
Nos tendres harpeors, les superbes héros
De Portugal et de Gastille.
Accueillez cet émir et son chantre roman, Et que dans son aigrette, ainsi qu'un diamant.
Notre vieille amitié scintille.
« Oh I le maudit enfant I oh I le méchant garçon l Paresseux qui ne fait que chanter sa chanson.
Et que, suivre la sérénade.
Laissant la chèvre errer seule sur les sommets I Va, quand les Sarrasins viendront, je te promets
Qu'ils t'emmèneront à Grenade I »
C'est ainsi qu'à Ramos une mère grondait Un petit enfant blond dont le cœur se fendait
Et dont l'âme était sur ses lèvres.
« Oh 1 Jésus, je suis mort 1 mon Dieu, je suis perdu I » Criait-il en fuyant, sanglotant éperdu.
Vers un bois où broutaient des chèvres.
Deux muletiers passait : « Mon bel enfant, qu'as- tu ? Eh quoi ? pour des chansons ta mère t*a battu ?
Suis-nous aux Espagnes vermeilles.
Tu deviendras un jour, car tu m*as Fair malin. Qui sait 1 alcade, abbé, pape ou miramolin I
L'Espagne est le ciel des merveilles I »
L'enfant sourit, hésite et part enfin heureux
D'ouïr, de l'aube au soir, les longs chants amoureux
De strophe en strophe se poursuivre ; Et le gai carillon des grelots des mulets Qui secouaient, émus des mélodieux lais,
Leurs fronts bruns aux croissants de cuivre.
Le troupeau rentre seul à Tétable le soir.
Triste, la mère dit : « Mon Dieu, le ciel est noir,
Sanche ne revient pas encore I Voici l'heure où dans l'air rôdent d'impurs esprits I Si l'ours le dévorait ? S'il avait été pris
Par un Bohême ou par un Maure I >
La pauvre mère, hélas 1 part, et les yeux au ciel Les deux mains sur son front, erre sur Berbéziel
Et sur Cap- Are t, sombre crête.
Criant, dans le val sourd qu'un flot sauvage fend : « Sanche, mon cher enfant I Sanche, mon cher enfant,
Sanche mon agneau, ma chevrette I »
Puis elle devint folle et disant des chansons. Elle allait près des eaux : « Poissons, gentils poissons. Répondez, est-il dans la grotte?... i
...Or, aux temps des raisins»
Vers Rams, un soir, descend un camp de Sarrasins :
Il marche en appareil de fête.
Vers un rustique toit dont les murs ruineux Ne sont plus retenus que des robustes nœuds
D'un lierre en touffe sur son faite.
Sur son seuil une vieille, accroupie au soleil. Tourne la tôte au bruit, voit Fescadron vermeil
Et son chef à l'ardente aigrette.
Gomme une ourse en fureur s'élance, et dévorant L'émir de ses baisers, expire en murmurant :
« Sanche, mon enfant, ma chevrette 1 »
Qu'on nous pardonne de citer, après ces strophes éclatantes, cette petite ode à la fauvette dont Tharmonie, plus douce et plus tendre, s'élève ici comme un galoubet de chevrier sur le tumulte d'une cavalcade.
La fauvette est de retour Car je viens d'entendre Dans les bosquets d'alentour Son chant vif et tendre.
J'ai cru même apercevoir Son gentil chaperon noir, Sa blanche bavette, Au seuil de mon vert manoir ; Salut, ma fauvette 1
Je la vois qui ça et là D'un rien s'effarouche Pique ceci, mord cela Combat une mouche ;
Chante en tournoyant dans Tair, Puis se mire au ruisseau clair Pimpante et coquette, Boit et fuit comme l'éclair ; Salut, ma fauvette I
Elle enlève un long cheveu.
Le duvet qui traîne,
Cherche le romarin bleu
Ou le blanc troëne ;
Puis, ouvrière en plein vent.
Coud sans aiguille, et souvent
Tisse sans navette.
Son frêle hamac mouvant ;
Salut, ma fauvette 1
Elle couve, et dans son nid Son espoir se berce ; Mais voilà que Dieu bénit Son œuf blond qui perce.
C'est, ô charme de ses yeux I Un nid d'oisillons joyeux Bourrelet en tête.
Couronné d'argent soyeux :
Salut, ma fauvette 1
Puis, mère docte elle instruit Ses enfants bien sages ; De quoi le nid se construit, De l'art des présages ; L'aspect des vents et des eaux.
Chants qui trompent les réseaux Prière, hymne et fête, A l'Angelet des oiseaux :
Salut, ma fauvette 1
Angclet de qui dépend
Le sort de sa race.
Garde-la bien du serpent,
Du milan vorace,
De l'ouragan ravisseur.
Et du destin, noir chasiieur I
Moi, pauvre poète.
Je t'implore pour ma sœur I
Adieu, ma fauvette l
M. Paul Mariéton, dans la. Terre ProvençcUe \ déclare en signalant les poèmes de Peyrat que la langue natale seule « eût pu leur donner la palpitation lyrique qui fait vivre la poésie ». L'affirmation nous semble hasardée, car si Ton doit convenir qu'il manque à ces vers quelque chose, il est permis de douter que ce soit cette « palpitation ».
En dehors de CArise, Peyrat a publié plusieurs ouvrages qui procèdent tous du même tempérament poétique : l'Histoire des pasteurs du Désert, parue en 1843, V Histoire de Vigilance en 1855, les Réformateurs de France et d'Italie au douzième siècle, en 1860, A travers le moyen âge en 1865, et enfin son Histoire des Albigeoùi achevée en 1870. Toutes ces œuvres sont dignes de son talent si personnel ; chacune à des titres divers honore sa mémoire, aucune d'elles ne saurait donner la juste mesure de son mérite. Homme de parti pris et de passion, Peyrat fut un piètre historien et les travaux que nous venons de citer sont davan-
LES DERNIERS ROBIANTIQUES 269
tage des épopées à la louange d'une cause ou d'une secte que des relations impartiales. Tels qu'il les a donnés pourtant et malgré leur mépris trop excessif des faits, ils font encore opulente figure de poèmes, où l'imagination, la fougue et l'enthousiasme ne se préoccupent nullement d'inscrire la vérité.
Ce diable de Pyrénéen fut un poète et ne fut que cela, d'un bout à l'autre de son œuvre. Il connaissait Sainte-Beuve pour l'avoir souvent approché, et si le geste du critique l'eût à temps fermé dans son rôle, nul doute qu'il nous eût donné un grand poète de plus. Ce geste, Dieu ne l'a pas permis.
On s'étonnera sans doute de nous voir introduire un vivant parmi tous ces morts. C'est que, par sa naissance, sa vie, son œuvre et sa foi, cette foi robuste que les ans n'ont pas entamée, celui-là est le dernier des derniers, le survivant miraculeux de la magnifique épopée.
Adolphe Vard, né au bourg normand d'Aubevoye en 1832, a aujourd'hui soixante-douze ans. C'est un grand vieillard vigoureux dont le clair crépuscule s'attarde au milieu des ruches et des roses, entre les sourires qui traversent encore son rêve et les regrets qui désolent déjà son souvenir. La fortune ne l'a point gâté. Enfant il ne reçut pour tout bagage intellectuel que les leçons de
récole communale et les conseils d'un vieux prêtre ami que son intelligence avait intéressé. Quand il eut treize ans on le mit à servir les maçons, ce qu'il fît sans nul enthousiasme quoique sans répugnance, pour apprendre un métier et venir en aide à sa famille. A dix-neuf ans il abandonna cette besogne, trouvant chez un horticulteur un emploi subalterne, moins tyrannique» moins rude aussi que le précédent, et qui lui laissa le goût de s'instruire avec le temps de s'y livrer. Là, en quelques années, il s'assimila les classiques, la plupart des poètes français de la Renaissance et parmi les poètes modernes tous ceux que le hasard plaça sous sa main. Déjà dans le fond obscur de son être, ses lectures éveillaient un vague balbutiement qui se précisa, grandit, jusqu'au jour où, penché curieusement sur lui-même, le jeune horticulteur se reconnut poète.
Quelle ivresse dut inonder son âme ce jour-là I...
Il avait vingt-trois ans lorsque, réunissant les minces économies levées sur son salaire, il prit le chemin qu'ils prennent tous et vint à Paris, légèrement, le manuscrit d'un drame en vers sous son bras. Dès son arrivée il porta lui-même sa pièce au Français, l'y déposa et attendit. On ne l'y accepta point, mais Arsène Houssaye qui dirigeait la maison de Molière, enveloppa de tant de sympathique bienveillance l'annonce de ce premier insuccès, que Vard s'en fut presque enchanté.
Entre temps il s'était ouvert des relations avec
quelques jeunes écrivains, notamment ce Thaïes Bernard qui perdit des trésors de talent et d'intelligence en de lamentables entreprises. Thaïes Bernard possédait une revue, UEurope Littéraire, dans les cadres de laquelle son influence indiscutée — et dont on crut même fort longtemps qu'elle primerait sur les parnassiens Tinfluence de Leçon te de Lisle — groupait quelques hommes de mérite. Vard y entra et vit, perdus dans une foule de « ratés », deux ou trois vrais poètes, Paban, Millien, Francis Pittié, ainsi que d'autres personnages plus célèbres et que le hasard sans doute ou la curiosité y conduisaient : George Sand, Léo Joubert, André Theuriet, une fois même Sainte-Beuve, lequel n'y fit que passer.
Mais l'esprit des cénacles de ce temps-là n'était plus nourri d'enthousiasme et de foi comme au temps jadis. L'industrieuse bohème, moins préoccupée d'art et de poésie que son aînée, se donnait bien encore une vague étiquette littéraire : il lui manquait l'ancienne ardeur qui restera la gloiie de la plèbe romantique. Le nouveau venu sentait tout cela et comprenant que c'en était fini à jamais des héroïsmes d'antan, n'hésita point entre son ambition de poète et sa dignité d'homme et retourna dans son pays.
11 s'engagea pour la durée des moissons dans une ferme, puis, comme il postulait pour un emploi au chemin de fer, on le nomma graisseur de wagons, ô ironie I et désormais, pendant trente années, ce rêveur amoureux de larges hori-
zons, ce poète enivré d'essors infinis, huila, pour des voyages qu'il ne partageait point, des essieux brûlants dans une gare. Trente ans pour un misérable salaire, il demeura courbé sur cette besogne infime et je ne sais trop vraiment s'il faut admirer davantage qu'un poète pût s'accommoder trente ans d'une pareille tâche, ou qu'au bout de ces trente ans, ce manœuvre restât poète.
Son métier, son triste métier, il l'exerça ponctuellement sans y faillir un jour, ainsi qu'il l'a conté lui-même dans la préface de son volume Heures noires et nuits blanches, « Je n'ai jamais» dit-il, consacré à la poésie que le temps que j'ai vu bon nombre de mes pareils se laisser prendre par le désœuvrement et l'ennui, ou donner au jeu, à la boisson et aux afi'aires des voisins. » Et en épigraphe de sa vie il cloue fièrement cet énergique alexandrin :
Poète, je ne sais, ouvrier j'en réponds.
Au demeurant, ce métier ne lui plaisait guère, sans doute, mais il s'en consolait à part lui dans le sentiment de sa dignité satisfaite, se murmurant seulement tout bas dans les heures plus douloureuses :
...Vis moins triste I Redis sans orgueil, ni dépit :
L'artisan vaut moins que Tartiste, La rose ne vaut pas l'épi,
Et peut-être avaît-il raison, puisque c'est, ici-, bas du moins — par l'artisan que vit l'artiste, mais peut-être aussi songeait-il que si l'artisan meurt un jour, l'artiste rembourse alors en liné fois, plus qu'on ne lui a jamais prêté.
Adolphe Vard a publié trois volumes de vers : Heures noires et nuits blanches (Paris, 1866), Le rêve de Muguette — une idylle — et FAme volée — un conte — , ces deux derniers parus d'abord séparément en 1889 et 1891 et réunis depuis l'un à l'autre. Son œuvre principale estle/îé^e de Muguette^ histoire naïve et passionnée d'un amour comme il en dut être à la source du monde et que notre humanité compliquée d'aujourd'hui mène, par le désespoir, à la mort. On a maintes fois analysé ce poème dans les diverses biographies qui existent d'Adolphe Vard, mais nulle part sans lui nuire un peu. Aussi bien, le mérite d'un pareil ouvrage, tout de fraîcheur et de tendresse, échappe à l'interprétation. Il faut lire Muguette et non point se la faire conter. Il s'y trouve des figures de second plan tout à fait charmantes, notamment le poète Alain qui est un délicieux trouvère de village. Les premiers rôles, Muguette et André, sont dessinés simplement dans la rusticité de leur âme presque primitive et réussissent quand même à ne jamais être banals. J'entends dire qu'ils ont existé. Qu'importe ! imaginés ou réeJs leur histoire est une belle histoire et leur amour un bel amour.
Un quatrième volume. Lieds et sonnets à Vaûbe composé de petites pièces lyriques attend, dans les
cartons du poète qu'il Timprime. Nous l'avons eu aussi sous les yeux, celui-là ; il contient de fort jolies pages dont quelques-unes vraiment supérieures. Nous en avons extrait ces simples strophes où rame épanouie dans Muguetie se trouve heureusement résumée :