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LES ARRÊTS DE DÉVELOPPEMENT CHEZ LES ANIMAUX

Il serait bien intéressant et bien utile, pour édaircir le mécanisme des arréls de la croissance et du développement chez l'homme, d'étudier à fond les mêmes phénomènes dans des espèces vivantes inférieures, beaucoup plus malléables que l'espèce humaine, beaucoup plus susceptibles de variations sous l'influence de circonstances extérieures, et beaucoup plus ■capables de s'adapter aux modiûcations du milieu.

Ce sont surtout les si curieuses espèces sous-marines, étudiées dans nos laboratoires marins de Vimereux, de Banyuls, de Celte, etc., dont il importerait d'étudier les variations.

Les colonies animales sous-marines sont des plus •curieuses à ce point de vue. Être à la fois unique et multiple, la colonie animale est formée de l'union, chair à chair, ou sur un support figuré commun, d'animaux de même espèce, mais cependant nullement semblables entre eux.

Il en est qui ont atteint un développement complet, qui ont des appareils sexuels bien développés, qui sont ou mâles ou femelles, ou à la fois mâles et femelles ; il en est d'autres qui ne sont pourvus d*au- •cun sexe et qui cependant prennent un développement considérable ; il en est enfin de plus ou moins modifiés, réduits à de simples languettes charnues, ou à de petites masses charnues à peine saillantes sur le support figuré commun. Elles ont la valeur d'un individu,

et cependant sont des êires presque méconnaissables ; rien ne leur est comparable dans Tespèce humaine, sauf peut-être Tadelphe plus ou moins avorté des monstres doubles hétéradelphes réduit, qui a un train postérieur, qui a un moignon de tête pourvu de semblants de bras. Mais ce processus est dans l'espèce humaine accidentel. La diversité étonnante des individus d'une même souche dans les colonies animales sous-marines, Tabsence du sexe de la plupart, l'état de quasi- avortement de plusieurs d'entre eux, sont au contraire la règle; son explication, c'est le profit qui résulte pour la colonie de cette disposition ; chaque individu a son rôle dans la colonie animale ; le travail est divisé entre eux ; de là leur diversité.

Les conditions de vie de ces êtres complexes sont trop difïërentes des nôtres pour nous arrêter plus longtemps, malgré leur grand intérêt philosophique.

Beaucoup plus comparables à nous sont les sociétés animales, formées comme les nôtres d'individus libres, travaillant ensemble et s'entr'aidant,mais substantiellement indépendants.

Plus avancées que nous, les abeilles savent, par des artifices dont le déterminisme nous échappe encore, arrêter chez la plupart des embryons femelles de leur société, le développement des organes sexuels; ces femelles manquées, ces viragos, sont les ouvrières. Elles forment dans l'espèce un type nouveau, supérieur à bien des points de vue aux individus sexués, aux femelles vraies, aux reines, pour parler le langage des apidologues.

Laissons parler Moeterlinck, le mystique biographe des abeilles. « Sur les bords d'un des rayons du centre de la ruche, s'élèvent sept ou huit édifices bizarres qui font songer, parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires, aux protubérances et aux cirques qui rendent si étranges les photographies de la Lune. Ce sont des espèces de capsules de cire ru-

gueuse ou de glands inclinés et parfaitement clos, qui occupent la place de trois ou quatre alvéoles d'ouvrières. Ils sont habitueïlenient groupés sur un même point, et une garde nombreuse et singulièrement inquiète et attentive veille sur la région où flotte je ne sais quel prestige. C'est là que se forment les mères.

« Dans chacune de ces capsules, avant le départ de Tessaim, un œuF, en tout pareil à ceux dont sortent les travailleuses, a été déposé. Trois jours après, se dégage de Toeuf, une petite larve à laquelle o.n prodigue une nourriture particulière et aussi abondante que possible ; et voici que nous pouvons saisir un à un les mouvements d'une de ces méthodes magnifiquement vulgaires de la Nature, que nous couvririons, s'il s'agissait des hommes, du nom auguste de Fatalité. La petite larve, grâce à ce régime, prend un développement exceptionnel, et ses idées, en même temps que son corps, se modifient au point que l'abeille qui en vient semble appartenir à une race d'insectes entièrement différente.

« Elle vivra quatre ou cinq ans, au lieu de six à sept semaines. Son abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire, et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille facettes au lieu de douze à treize mille. Son cerveau sera plus étroit, mais ses ovaires deviendront énormes, et elle possédera un organe spécial, la spermathèque (1) qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite. Elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse : ni pochettes à sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen. Elle n'aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons inhérentes à l'abeille. Elle n'éprouvera ni le désir du soleil, ni le besoin de l'espace, et mourra sans avoir

(1) Réservoir où s'emmagasine le sperme, pendant Tunique coït qui suffit à rendre la reine féconde pour sa vie entière.

visité une fleur. Elle passera son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule, à la recherche infatigable de berceaux à peupler.

« En revanche, elle connaîtra seule l'inquiétude de l'amour. Elle n*aura qu'un moment de lumière dans sa vie, elle ne fera qu'une fois usage de ses ailes, mais ce sera pour voler à la rencontre de l'amant. Il est curieux de voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas dans une semence — ce serait le miracle ordinaire de la plante, de l'animal et de l'homme, — mais dans une substance étrangère et inerte, dans une goutte de miel (1). »

Le monde des fourmis, celui des termites pourraient nous fournir des exemples comparables à celui des abeilles. Nos éleveurs sont loin d'avoir atteint, dans l'élevage du bétail, les résultats qu'obtiennent les insectes. Ils ont pu, par sélection artificielle, former des variétés à développement précoce. Le bœuf de Durham est adulte en trois ans au lieu de cinq et six. Si leur intérêt n'y avait été contraire, ils auraient sans doute pu créer des races à développement retardé.

Pour obtenir une maturité sexuelle rapide de leurs animaux, les éleveurs donnent à leurs bêtes une alimentation lactée prolongée, puis une alimentation riche en matières protéïques et en phosphore. Ils obtiennent ainsi un prompt développement du squelette, une soudure très rapide des épiphyses. En

(1) « Certains apidologues soutiennent qu'ouvrières et reines, après réclosion de l'œuf, reçoivent la même nourriture, une sorte de lait très riche en azote, que sécrète une glande spéciale dont est pourvue la tête des nourrices. Mais au bout de quelques jours, les larves d'ouvrières sont sevrées et mises au régime plus grossier du miel et du pollen, au lieu que la future reine est gorgée jusqu'à son complet développement, du lait précieux qu'on a appelé « bouillie royale ». Quoiqu'il en soit, le résultat et le miracle sont pareils, i»

Femmes qui voulez faire de vos filles de fécondes reines de beauté et d'amour, laissez-les longtemps puiser le divin lait de vos mamelles maternelles 1

78 ANATOMIE COMPARÉE ET EXPÉRIMEiNTATION.

revanche Tanimal reste petit. « L'ossification va plus vite que Taccroissement du cartilage de conjugaison, l'englobe tout entier et Tos a achevé sa croissance sans voir eu le temps de grandir assez. L'animal reste plus petit, mais présente de bonne heure toutes les qualités de l'tige adulte ».

Quant à arrêter chez les animaux les progrès de la croissance ou du développement et des facultés génitales, ce n'est que par des exérèses violentes que nos éleveurs ou nos expérimentateurs ont pu y parvenir. L'ablation des testicules chez les ovidés, d'un usage courant, ne modifie pas le développement général de . ces animaux, les attributs sexuels sont seuls modifiés, les cornes ne poussent pas chez les moutons. Dans l'espèce bovine, les modifications sont encore moindres, puisque les cornes subsistent. En général, la castration n'empêche les cornes de pousser que dans les espèces où cet ornement est le privilège des mâles (ovidés, cervidés). Cela se comprend : là comme che^ l'homme, la castration cause une sorte de féminisme expérimental.

L'ablation du corps thyroïde est infiniment plus active que celle des glandes génitales pour entraver la croissance et le développement. Les photographies de la thèse de Moussu (1) sont à ce point de vue absolument démonstratives. A quelques jeunes animaux d'une même portée, il enlève le corps thyroïde, gardant les autres comme témoins ; ils restent nains, le corps épais, la peau rude, les poils longs et raides, l'abdomen volumineux, l'appareil génital atrophié. La différence de poids est comme 1 à2 ; ces expériences ont porté sur des porcs, des chèvres, des chiens, des chats, des lapins, des poulets. Elles sont absolument démonstratives du rôle important du corps thyroïde dans la croissance.

(1) MoDssu. ~ Recherches sur les fonctions thyroïdiennes et paratbyroidiennes. Thèse de Paris, 1897.

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