Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et Willy
•dation des idées, j'évoquai le soude la famillf Pickel, une belle famille, elle aussi. - gens-là. un million ne comptait pas. Heuns! — Ils semblaient vivre naturellement dans et telle était leur richesse ont dans du fer battu, puisque l'or était nmun pour eux.
Pickel était en rapport constant avec
pulation de chaque pays. Nulle nation qui n'eût ses
igique couvrait toute l'Europe de
i pied, vivotaient les peuples sans dé-
II y axait les Pickel de Hambourg la vieille branche;.,
iraient le blé.
Il y avait les Pique! de Paris qui accaparaient les
Il J Pickle de Londres qui accaparaient les
H > Jeson de Chicago qui accaparaient
Plus des Picklesy de Budapesth, des Picchclini de Milan, des Picklski et autres noms à raeinc de Pickel, qui accaparaient les graisses, le fer, le cuivre, l'or, l'argent, le bois, les charbons et autres ingrédients de notre triste existence.
Or, tandis que le commun des mortels (vous et moi) vivait, pensait, agissait presque par lui-même, les Pickel, seuls, n'étaient pas libres. Il leur était défendu d'avoir des sentiments, des intérêts, des passions ; ils appartenaient à la raison sociale Pickel ; partant, interdiction d'aimer (ciel!). Dès qu'il naissait dans la famille un rejeton femelle, on le, ou plutôt la destinait à conclure des alliances avec les maisons rivales; ainsi furent annexées les raisons sociales Pickel-Fleiscli, Piquel-Herriag, Mixed-Pickles.
A six ans, un jeune (ou une jeune) Pickel pouvait prévoir son avenir :
« Je serai marié (ou mariée; avec mademoiselle (ou M.) Huntel des cuivres, ou bronzes, ou zincs, ouétains j>. Notez que les métaux se mariaient avec les métaux, les céréales avec les céréales, les troupeaux avec les troupeaux. 11 n'existe pas d'exemple qu'une Pickel-alcools se soit unie avec un Pickel-nickel, et vice versa.
Et cela leur donnait une singulière assurance dans la conduite de leur état d'àme, si tant est que la triture des affaires leur en eût laissé.
Ils (ou elles) considéraient l'Univers comme un champ moissonné, où il restait à peine quelques épis à glaner. Leur intérêt et leur point d'honneur les obligeaient à se précipiter sur ces épis, à en conquérir la plus grande partie dans le plus bref délai.
Monsieur, j'ignore s'il existe dans le Troisième- Dessus • un Démiurge facétieux ; tout porte à le croire, et précisément l'histoire que je vais vous conter. La Famille Pickel fut... dirai-je jobardée ? par le Démiurge iit.
Le pouvoir était passé des mains de Pickel de Hambourg dans les mains de Piqud de Paris. Entre tous, on insidérait comme les plus solides, les plus assis. Quand ils clignaient de l'œil gauche, les Matières pre- - sautaient à des cours insensés : quand ils clignaient eil droit, on pouvait avoir du pain à un prix raisonnable. Donc, les yeux de la foule étaient braqués sur prunelles dirigeantes.
De mémoire d'homme, non, il ne s'était produit un fait antidiplomatique dans cette famille prépondérante. au grand jamais, un Pique! n'avait procréé un total d'enfants dépassant le total réglementaire, trois : une fille* pour les alliances, un iils aine pour reprendre la Maison el un lils de réserve au cas que la guerre, Fépi- - accidents emportassent le dauphin. Toutes >/,. tendant à la conservation de la Raison le, sans plus. Marche du progrès, repopulation, . balivernes. Pickel and C° s'en fichaient compoisson d'une pomme. Même que le blason de la tait : un poisson d'or dédaignant une pomme d'azur. il arriva cette aventure extraordinaire, inouïe : le .h maître de la Branche Mère produisit un quae enfant, une tille superfétative. Cela n'a l'air de i Calculez les conséquences.
L'ordre du monde d'après les pickel iens étant réglé
d'avance, cette tille ne devait rien trouver à accaparer ; le nombre du progrès est ternaire : cette fille était purement pléonastique, hélas ! Elle ne pouvait figurer au grand-livre des comptes de la Maison. Que n'était-elle bâtarde ! On l'eût établie honnêtement.
Le fauteur de ses jours fut vivement blâmé par le conseil de famille, on lui reprocha son incontinence ultrafinancière. — Voyons, le corps de ballet {corpus luxuriartum) chômait-il ? — On exigea de lui l'engagement de museler la nature, à l'avenir. Puis on mit les ingénieurs en quête d'une denrée inédite dont on put doter l'Inattendue.
Rien de bon ne peut sortir de l'inattendu. Elyanc Piquel manifesta dès l'enfance des goûts singuliers. D'abord elle fut sensible et affectueuse ; quelle bizarrerie !
Puis elle répugna aux facultés calculatives de la famille, ne sut jamais discerner le prix d'une lorgnette du prix d'une pipe en écume, aima la musique, la peinture, les romans, les tableaux de Jeunes qui n'ont pas une valeur marchande ; abhorra les bijoux et l'argenterie massive. Curieux, n'est- il pas vrai ?
Cette surnaturelle Elyane eut l'audace de penser par elle-même, de plaindre ceux qui souffrent, d'avoir un tempérament personnel comme pourrait l'avoir la dernière des bourgeoises peu rentées.
Elle lit ie désespoir de sa famille par son obstination à refuser les solitaires-bouchons-de carafe, et les cabochons démesurés, et les banquiers riches de quarante faillites.
Elle mit le comble à ses excentricités ; elles'amoura-
oha 'l'un jeune homme pauvre (30, 000 franc-: de rentes au plus, la misère ' \u lieu de le prendre pour amant elle voulut l'élire pour mari. Elle déclara qu'elle se rail avec ce jeune homme ; elle ajouta que ses cinq ans l'autorisaient à se passer du Oui paternel. Monsieur, telle fut la colère des Piquel, que du coup nte en baissa de cinquante centimes. Le peuple de Paris pas expliqué pourquoi, cette semaine-là,
il paya le pain deux sous de plus la livre. A Amsterdam, Londres, Berlin, de même.
Piquel de Paris manda en conseil tous les Pickel du t leur dit : « Vous avez raison, Raison-Sociale, ma fille est superfétative. Elle a rompu la tradition de famille, elle s'est toquée d'un jeune homme pau- 00 francs de rente) et, chose plus grave, ce bomme ne fait rien, il n'accapare rien, il n'agiote
.' dit Piçkleson de Chicago.
<•. dit Pickel-Fleiscn de Berlin.
W/. dit Pickle de Londres.
/. dit Piquael de Madrid.
momatopèrent selon leur langage.
il discuta longtemps, a C'est une Pickel, elle lera pas. » Ce fut la première conclusion, « Donc il faut lui couper les vivres. » Ce fut la seconde conclusion, u IL la séparer de la famille. », Ge fut l'ultime on.
si fut fait. On enleva à la pauvre petite Piquel dénaturée son apanage de richesse, sa divinité piquelique.
«*( mi la chfl
Et voyez l'ironie du Vieux Plaisant d'En-ITaut ! 11 ordonna que la petite Elyane serait mariée à son jeune homme : elle le fut; qu'elle serait heureuse : elle le fut ; qu'elle adorerait son mari : elle l'adora ; qu'il l'adorerait de môme : il l'adora de môme; qu'elle aurait beaucoup d'enfants; elle en eut à foison, à déraison sociale.
Elle vécut comme toute une chacune quelconque.
Et depuis, quand on parle de sa tille à madame Piquel, à la madame Piquel douairière, elle soupire : « Non, ne m'entretenez pas de cette créature, je ne la connais plus ; elle est la honte de la famille :
Elle a fait un mariage d'amour!! »