L'IRREPARABLE
... Et elle ne connut point d'homme. [Juges, VI, 39.) D1' Henault.
Devant la plaque de cuivre, ce jeune homme blafard stoppa, pointa le doigt vers un bouton d'os encorollé de buis. Sonnerie au loin ; deux mesures pour rien. Une servante incolore vint ouvrir. Vestibule à peine entrevu ; des porcelaines, plutôt devinées, contre les murs. Puis un salon d'attente. Au milieu la table de faux Boule, n'est-ce pas ? deux fenêtres donnant sur l'impersonnelle rue de Rivoli, des rideaux à ramages sanguinolents, >ubles rideaux en mousseline, si province ! un tapis blanc à fleurs rouges groseilleautour d'un carquois. Et puis, qu'importe ce décor!)
Ce jeune homme blafard s'assit, atteignit au hasard un des volumes empilés sur la commode d'acajou verni, près du piano cruellement brillant. Certes, il aurait pu mettre la main sur le Guide en Suisse ou sur Paris de A. Vitu, ou sur La Confession d'un amant. Il prit la Descriplion raisonnêe de Plombières et ses environs, suivie dun Index par ordre alphabétique des hôtels, auberges, casinos, <U> plaisirs et châteaux historiques, et d'une carte lopographique par... par qui ! Dieu lésait. Au demeurant, contenance transitoire, quelque chose pour occuper les mains, cependant que l'on se recueille.
Ce jeune homme prépara une entrée en matières, boutonna ses gants, et donna cours à d'intimes doléances personnelles. Ayant arrêté cependant un début, il accrocha quelque rêverie XVIIIe siècle à la glace ovale, genre Pompadour, qui béait devant lui au-dessus de la cheminée. Egalement, il supposa une cure extraordinaire à la vue d'un Lion de Barye figé sur une servante de bambou, et cela lui lit bien augurer de la consultation. Dix, quinze, vingt minutes d'attente, et ces voix confuses, dans la chambre à coté! Est-ce bien loin, Plombières ?. . . près des Vosges,, sans doute. . . frontière. . . Ah! la Revanche !... Détaille, bataillons dans la boue, défaite (ou victoire, ce qui revient au même pour le penseur)... on dit que Miribel est incapable... qui m'a dit ça?... ah ! oui... Dieu, qu'elle est laide, cette glace!... pas de genre à nous, pas de genre-Carnot... pour encourager les Arts, il n'y a que les grandes courtisanes et les ministres prévaricateurs...
Inutiles minutes, pas moyen de se fixer ; à chaque instant des impasses aux idées. Du bruit dans l'autre pièce, des voix s'élèvent, s'éloignent ; puis un pas seul, se rapprochant, grincement dans le pêne : une redingote paraît, qui esquisse un geste inviteur.
Il jeta Plombières sur le divan, se leva, et passa clans le cabinet du médecin ; ameublement de bureau, plus une bibliothèque de livres mornes, un buste de quelqu'un du Moyen Age, et un fauteuil de machination compliquée.
Donc, le jeune homme entra. Durant le geste qu'il lit pour attirer à lui une chaise, il dut reconnaître qu'il
avait phrase de début. 11 prit son parti et
s'abandonna à L'inspiration. Comme au jeu de dames, il veut plusieurs coups indifférents.
— Je n'ai pas l'honneur de compter parmi vos clients habituels, Monsieur. Je suis venu à vous, attiré par votre universel renom de spécialiste (il insista sur le mot .
locteur crut qu'il était de son devoir de s'incliner sans répondre, suivant l'étiquette des banalités préalables.
— Le malaise dont je soutire est de ceux que l'on n'avoue qu'avec peine...
— Un médecin est un confesseur: vous, le savez, Monsieur.
Tous deux, ils se rendirent compte de la fatalité de formule.
— Alors, je ne fais plus difficulté de vous exposer le but de nia visite : je viens vous consulter pour impuissance,
— Veuillez vous déshabiller... Bien... Permettez que je procède à l'inventaire complet de votre anatomie.
- aisément, guilleret et vaguement ironique, le ita les formalités d'auscultation qui sont d'usage en pareil cas. Cela dura, dura, dura...
— liirn. VOUS pouvez vous habiller.
une suspension d'intrigue. Froissements de flanelle, de chemise; membres maigres hâtivement rehoussés, réflexions anxieuses, nœud de cravate &eux. Après avoir revêtu son uniforme d'humanité perfectionnée, il prit un siège et s'assit devant le
bureau de l'augure. Celui-ci qui compulsait négligemment un in-folio, pour maintien, le ferma, et s'accouda, les mains jointes :
— Je désire vous adresser quelques questions ; cela m'est nécessaire pour fixrr le diagnostic. Voyons. Depuis combien de temps avez-vous constaté cet arrêt dans les fonctions génésiques ?
— Depuis... heu... un an et demi.
— Aviez-vous auparavant abusé de la vie... oui, enfin, aviez-vous fait la noce ?
— Très, très peu; tout au plus aux fêtes carillonnées. Cette ironie boulevardière, en un pareil moment, le
rasséréna. Echange de souri: es créant une intimité.
— ... Et durant votre enfance (excusez cette question, de la plus haute importance) auriez-vous sacrifié, outre mesure bien entendu, aux plaisirs égoïstes ; la plaie des internats !
En rougissant pour la possibilité échue de tels actes, il scruta son passé ; puis, nettement et fièrement : « Non, jamais !! »
— Je m'en doutais, mais je voulais avoir la parfaite certitude. Ecartons dès lors l'hypothèse d'un affaiblissement par les excès. N'avez- vous pas éprouvé une importante déception d'amour ?
— Mais... mon Dieu... je ne sais...
— Vous n'ignorez pas qu'un médecin est, en quelque sorte, un juge d'instruction. Excusez-moi si je vous interroge aussi indiscrètement. Il arrive assez souvent que l'impuissance se manifeste à la suite d'un amour contrarié. Vous me comprenez, vous auriez placé tout
votre espoir, toutes vos pensées, toutes vos illusions,
:»sirs dirai je, sur une femme. Cette femme se
à vous (je suppose cela gratuitement). Vous prenez
alors le Sexe en dégoût. N'avez-vous pas subi quelque
mésaventure analogue .'
— >On, pas le moins du inonde. Je n'ai jamais rien sur personne. Je suis d'un caractère sérieux, pon-
: vraiment je n'ai pas encore éprouvé ce contretemj
— Ecartons aussi l'hypothèse d'une cause psychologique. Nous brûlons. Avez-vous été malade, avez-vous eu une de ces pubertés difficiles qui prédisposent mal à une jeunesse orageuse?
De nouveau, Il feuilleta les premières livraisons de Aislence.
— Oui, en effet, mon enfance fut difficile: j'ai toujours été un peu faible de constitution. Je n'ai pas eu
ande maladie, mais je me souviens que, de 10 à L6 ans, je suis resté dans un état de langueur continuelle ; à cause de cela, j'ai mené une vie très calme ; aucun exercice violent. Faute de plaisirs physiques, je m'attachai aux plaisirs intellectuels. (Une certaine fierté Iressa . Grâce à de solides études, rapidement menées, j'ai conquis une position importante dans le monde universitaire. A 26 ans, je suis agrégé de grammaire, docteur es lettres, chargé de cours de philologie ;Ité.
Le médecin s'inclina très bas, flatteusement,
— Peu de jeunes gens parviennent à la brillante situation que vous occupez, Monsieur. J'y songe, vous devez
connaître mon client et ami, X... qui est votre collègue à la Faculté.
— Beaucoup, je le connais beaucoup, cher Monsieur. Nous travaillons ensemble à un Dictionnaire étymologique de la langue française. X... est un charmant garçon de beaucoup d'avenir, qui a fait sa spécialité des langues romanes ; il a peu donné, mais on est en droit d'attendre beaucoup de lui. Je suis heureux de me trouver en pays de connaissance. Du reste, j'ai omis de vous dire que je tenais de lui votre adresse.
Il prodiguèrent les sourires aimables.
— Monsieur, les amis de mes amis... Revenons à ce qui vous occupe. Vous avez du vous livrer à des excès de travail, vers l'âge où les enfants achèvent de se développer, c'est-à-dire vers 15 ou 16 ans.
— En effet, deux ans avant mon entrée à l'Ecole Normale, j'ai pioché ferme. (Il appuya). Aussi bien, je ne me suis jamais connu très robuste. Les moindres marches m'exténuaient. De nombreux malaises m'interdisaient tout effort violent. Mais aujourd'hui, ces symptômes de faiblesse ont disparu, je suis très allègre. Seulement, ces derniers temps, j'ai dû constater une absolue déchéance de virilité. Etant donné ma parfaite continence, il m'a semblé que je pouvais m'inquiéler quelque peu. (0 sourire timide et profondément navré ! )
— Vous n'avez jamais consulté /jamais on ne vous prescrivit un régime ?
— Non. Je jouis d'une santé passable, n'ayant pas eu à surmonter de grandes fatigues physiques : je n'ai fait aucun service militaire. Dispensé par l'engagement décennal...
— Oui. oui. Et pour continuer l'enquête dans votre lance, monsieur votre père n'a-t-il pas mené une
accidentée ? Vous auriez pu en avoir quelque aperçu par des souvenirs échappés, des indiscrétions d'amis, que sais-je
— Mon père est chef de division à l'intérieur. 11 est entré au Ministère à l'âge de 1!) ans. A 21 ans il épousait ma mère. Ménage modèle, je vous assure. Pour
air de nouvelles questions, que vous hésiteriez
iser, je terminerai l'enquête de ce coté.
Mon père est de même tempérament que moi. Manière
est de tempérament lymphatique. Pas grande sauté,
mais rarement alitée.
— Et, sans doute vous êtes fds unique?
— Oui, Monsieur. 11 en eut honte, involontairement, pour ses auteurs.)
— Quel âge ont vos parents ?
— Soixante-huit et soixante-six ans. Je suis né quand mon j ni de dépasser la quarantaine. Avez-vous d'autres informations a me demander ?
— Je vous remercie, j'ai d'ores et déjà tous les élé- - d»- votre tempérament : vous avez toujours été
tte anémie s'est invétérée sous Pin-
; surmenage intellectuel. D'un autre côté, vos
is ne voua ont pas doué d'une constitution bien
>ante. Monsieur votre père amené une existence
sûrement, mais un peu annihi-
: il n'a pu se développer comme il convenait ; vous
Puis il vous conçut à une
le où l'homme esl peu propre a la génération; il
ne voulut avoir un héritier que quand il se fut jugé en mesure de pourvoir largement à ses besoins. Louable prévoyance, à coup sûr ! II se trouve que vous en êtes la victime. Enfin madame votre mère n'a pu enrichir de son fonds le sang que Monsieur votre père vous transmettait. Alors...
Le docteur s'arrêta ; il hésitait à lâcher brutalement son verdict. Le jeune homme blafard affecta d'être offensé.
— Je vous prie de me dire la vérité nette. Je ne suis pas de ceux auxquels on la refuse. Soyez sûr que je l'accepterai avec courage. (Pauvre cœur battant à coups pressés son sang dépourvu de globules 1)
— Voici. Si vous étiez venu me voir, il y a dix ans, je vous aurais prescrit le pepto-fer, l'hémoglobine, les bouillons au sang, le grand air, les exercices du corps, la paume, le football, les ascensions dans les Pyrénées, les viandes rouges, les lectures pimentées. A tout prix, je vous aurai tonifié, jaurai suscité chez vous l'instinct de la chair. Maintenant il est trop tard, ces remèdes n'auraient aucun effet ; vous êtes définitivement formé. Votre être physiologique ne peut être modifié d'aucune manière et désormais Y indisposition pour laquelle vous me consultez est invétérée. Bah ! vous en serez quitte pour garder la continence, cela ne vous empêchera pas de vivre heureux, au besoin de vous marier. Du reste, la science est le plus beau refuge auquel un homme de votre mérite puisse aspirer ; ceux qui, comme vous, y sont parvenus dédaignent les plaisirs grossiers des hommes du commun.
Il continua sur ce ton pendant quelques minutes, em-
papillota son jugement en d'énormes compliments. A
part lui il pensait, avec une nuance de mépris: « Pauvre
re ! »
Non, l'autre n'eut pas la tentation de s'évanouir, n'eut
('me l'idée de pleurer sa virilité défunte. Il n'eut
rien de tout cela parce qu'il était M. Z... personnage de
marque. Il constata seulement une parfaite impossibilité
«le penser. Son inconscient agissait pour lui. Il répéta :
« Alors c'est décidé, il n'y a plus à y revenir? vous êtes
sûr ?
— A la rigueur, vous pouvez consulter mes confrères; je pi-nsc pourtant qu'ils vous confirmeront mes assertions. »
Il resta sur sa chaise, quelques minutes, fixant le pommeau de sa canne avec intérêt ; vide mental ; sensation d'attente dans le vestibule d'une maison mortuaire. Un tapotement de doigts impatientés sur le bord delà table le ramena à la surface de la vie. Nécessité d'afficher l'air - '■, comme si « ça ne tirait pas à conséquence. On s'en consolerait. » Il se leva, remercia le médecin, lui un louis dans sa poignée de mains, machinalement prit note de « bien des choses à X... » et sortit en saluant très bas.
Un corridor humide, puis l'antichambre à plats de laine. I.a servante incolore lui ferma sans bruit la e mm- le dos.
Dans la ru.', des voitures, «les voitures : va-et-vient
d'intérêts très cadenassés, coudoiement de nomades égoïstes, aller et retour de combinaisons commerciales toutes personnelles. Pas de regard décote pour les peines qui passent ; à quoi bon ? Lui, il allait droit sans se retourner : il allait du pas pressé des gens qui savent où ils tendent. Puis il s'arrêta net, en extase devant la vitrine d'un Bouillon Duval. Il resta longtemps à contempler, sans dessein déterminé, les vases de Sèvres porteurs de cactus malingres. Il repartit, de nouveau lit halte pour espionner une devanture de corailleur. Dans ses oreilles, au milieu du bruissement continu des roues, sonnait une phrase d'Ibsen, à peu près retenue (avec l'intonation qu'Antoine aurait pu y mettre) : « Et le docteur Rank est gangrené parce que le père Rank a fait la noce » Il arrangeait : « Et le professeur est impuissant parce que le bureaucrate a été trop chaste. Fâcheux, fâcheux ! » Mais tout ceci dans une demi-teinte crépusculaire d'inconscient. Au détour de la rue de l'Odéon, brusquement, il objectiva :
« Alors je ne pourrai pas me marier ! » Coup de pied dans la tour de porcelaine, dégringolade subite des constructions d'avenir. Dorénavant il vivrait seul, rivé à son Moi imbécile ? Les rentrées le soir, dans la chambre sans feu ? le lit à un seul oreiller, glacial ? L'inquiétude dans le silence et l'isolement ? Jamais, parmi l'apothéose des cierges et l'allégresse triomphale des orgues il ne mènerait à l'autel une candide Espérance après-décès ! jamais il ne ferait le poétique pèlerinage nuptial à Pierrefonds ! jamais il ne transmettrait à une descendance garantie les principes solennels dont il avait
hérité ! Sans désir de ta femme, pourtant il avait esipté le rêve de tout homme raisonnable, la fondation d'un intérieur. Des pourparlers étaient engagés avec une entreprise de pavage municipal. Une jeune fille charmante, vous savez : sentiments religieux, des talents d'arient, l'esprit de famille, cinq cent mille de dot (et le triple après la comparution des responsables devant 1,' Grand Juge . Depuis dix ans on berçait son égoïsmede Nous te trouverons une petite femme bien tille qui prendra soin de toi. » C'était une chose enlue, dans le contrat avec la Providence. De plus il avait acquis le besoin d'une activité féminine autour de lui. Que faire, donc ? passer outre ? Il en eut un instant la pensée. < m a déjà vu de ces ménages, après tout, très unis. Car c'est l'essentiel.) iMais quoi ? d'un côté, le ridicule assuré dès les premiers mois du mariage. (Pas ve-de-Dieu des premiers étonnements, puisque, la \ mission à une femme qui le prenait en haine, le mépriserait, le tromperait avec l'appui du code et de la morale physiologique. Il entrevit iif un divorce à sensation, avec entrefilets dans des 10s de certains journaux. Il lui faudrait donner sa nission : les étudiants ont de >i exquises ironies!
D'un autre côté, il s»' heurtait a l'impossibilité de îva- •r se> projets de bonheur, de goûter la douce poésie du foyer, de pass nains paternes dans des cheve-
lures blond-bouclées (Voir V. Hugo, Mn deGehljs, Kate I t.-- Ghristmas Number, passim. i Non. il était 1res de l'espèce active ; il aurait sans cesse lancinante sensation d'être incomplet.
11 rentra chez lui, ne révéla pas sa démarche auprès du médecin. De loquace et dispersé qu'il était, il devint laconique et neurasthénique. Il paraissait tout juste à l'heure des repas, mangeait en silence, puis se retirait pour ruminer ses peines. Il répondait brièvement aux questions de sa mère, refusait de s'expliquer. Le père, plus clairvoyant, se gardait de l'interroger. « Chagrin d'amour, pensait-il. » Cette solution qui se devinait dans le sourire discret écrasé au coin des lèvres, achevait d'exaspérer le désolé. Il se retenait de crier à l'un : c Pourquoi n'avez vous pas vécu, vous, au lieu de moisir sur la moleskine et de me préparer une existence fausse » ; à Pautrc : « Pourquoi ne m'avez-vous pas donné un sang plus riche, cela rentrait dans vos attributions. »
Il acheta des in folio brochés de couleur grise, et de vivaces espérances le ranimèrent. Plusieurs affiches aussi, en des lieux discrets, l'ont sollicité. Se fiant à leurs promesses, il consulta un docteur espagnol, puis un empirique au nom réactionnaire, puis un nom littéraire. Lente montée de calvaire ! Il se dévastait l'estomac à force d'avaler des drogues malsaines, s'écœurait avec des bouillons mystérieux. De guerre lasse, il renonça à t out effort, vendit au rabais ses in-folio, car il ne faut rien perdre, et se créa tant bien que mal une résignation provisoire. A qui s'en prendre, au bout du compte. A personne. La force des choses le voulait ainsi.
En cachette de ses collègues il devint déterministe.
Des mois se passèrent, on rompit les négociations matrimoniales. Sans daigner s'expliquer, le pauvre jeune homme avait refusé d'unir ses diplômes à la dot ci-dessus mentionnée. Il refusa d'autres dots, talents d'agrément, sentiments religieux, etpriaénergiquement qu'on lui fit cadeau de la paix, ce bien inestimable. Il végéta, fit des cours, annota des fiches, présida des baccalauréats ; mais le coeur n'y était plus. Pourtant, il commençait à prendre son parti de sa pénible situation. Il ne chantonnait pas encore ; tout au plus si des airs d'opérette lui revenaient en tète. Il avait reconstruit son avenir, il vivrait seul, sans doute. 11 n'en serait que plus libre pour les travaux qu'il comptait mènera bien. 11 achèverait son Dictionnaire. L'Académie des Sciences officielles l'avait fait avertir par un de sesmembres les plus influents. Encore deux plaquettes, et on l'admettait. Enfin il dressa le catalogue des grands intellectualistes qui vécurent sans femme ; et il y puisait d'approximatives consolations.
Or, un soir, il y eut chez lui un dîner d'amis. Anni-
ire de première dent, date de naissance, mariage
ou autre cérémonie commémorative. Au dessert, la
rsation obliqua sur les soins à donner aux enfants.
il tut pris d'appréhension, subodorant une catas-
trophe inévitable. La vieille amie énonça de saines opi-
II fallait surveiller la croissance de ces chers
petits, les stimuler au besoin à l'aide de fortifiants chimiques, etc. » Mmc Z... s'emporta : « Folie ! de l'argent jeté au pharmacien ! Est-ce que les enfants ont besoin de drogues ? Ils s'élèvent tout seuls, comme le veut la nature. Il ne faut pas contrarier l'œuvre de la nature. » Il sentait monter une énorme poussée de colère, arriéré de rancune sans objet précis.
— Et tenez, regardez notre fils. Il est fort, n'est-ce pas ¥
— Mon Dieu... hum...
— Si, il est solide, je vous assure. Il parait maigre, mais au fond il est nerveux. C'est son teint qui lui donne l'air un peu faible ; ce n'est pas à ça qu'on voit la force. Jamais il n'a été malade ; et vous savez s'il a travaillé ! Eh bien ! quand il était petit, on l'aurait cru perdu tant il était chétif. A cette époque, il y a dix ans de cela, son père a voulu le conduire chez un médecin ; cet homme lui ordonna je ne sais quoi. Selon lui, il aurait fallu mener le pauvre^ enfant à la mer, puis dans les montagnes, ensuite dans la Touraine. Avec les fonctions de son père comme c'était commode ! il aurait fallu lui faire cesser ses études, en plein succès ! le nourrir de viandes rouges si indigestes, le faire marcher, jouer à ces jeux anglais si brutaux. Il serait mort en deux mois de ce régime ! Son père rapporta des potions baroques, du fer, de l'hémoglobine ; je n'ai pas voulu empoisonner mon fils. J'ai pris les fioles, je les ai enfermées dans ce placard. Elles y sont encore, intactes. Mais qu'est-ce que tu as ? Tu t'étrangles, mon chéri ?.. »
Il étouffait de rage.
Il jura à fendre l'àme, pour se dégager : « Ah ! hou Dieu »lr tonnerre de tonnerre, c'est à vous que je dois
vous, qui vous êtes permis qui vous êtes
le droit de gâcher nia vie :' .Non contente de me fabriquer le pitoyable tempérament que je possède avez empêché (prou ne l'améliorât? Que le diable Vst du propre ! Vous pouvez être fiers ! Savez-vousce que je suis, à cette heure? je suis impuisimmariable, fini, sans but, sans avenir. Rien. Voilà ce que vous avez tait ! » Et sans respect pour les invites qui tombaient en ligures d*àne et toussaient derrière iettes, il entama sa lamentable histoire. D'un coup, il se soulagea, débonda la haine qu'il amassait en depuis des mois. Aux parents atterrés, il cria son infortune, avec 1rs mots techniques. Il dit les premières inquiétudes, la visite chez le docteur, les navrantes itations, les osais d'espoir, les consultations chez :astres l'Espagnol, le noble, et cet autre au -talions humiliantes chez les pharenfin la désillusion définitive. Impuissant par ■:ix seuls, par leur double faute. Assuréccepté la chose sans complication, puisqu'il n'y avait plus rien à l'aire. Mais savoir désormais qu'il aurait pu être il avait été' soigné à temps.
mère, av< de provinciale
n'y avait mis ordre! jamais il ne se consolerait de nouvelle existence en était démolie ; il lit jusqu'à la lin le regret inapaisé de cette aumanquée. Le respect filial .' il ne leur en devait Ils n'avaient qu'à mieux connaître leuraffain . Et
l'autre qui avait cédé quand il aurait dû imposer sa volonté ! Pourquoi permettait-on à de telles gens de mettre des enfants au monde, puisque leurs produits n'étaient pas viables !
Une heure durant il leur hurla dans la face des invités, une fois la curiosité satisfaite, étaient partis par convenance. Il s'échangea des commentaires attristés et narquois dans l'antichambre). Quand il n'eut plus de voix, il se retira chez lui.
Longtemps les parents, soudés à leur chaise, l'entendirent qui marchait à grands pas. Eux, dans la clarté mourante de la lampe, courbaient la tête. Une culpabilité se révélait à eux, et, mentalement, ils se reprochaient leur chlorose comme un crime. Ils ne bougeaient et n'osaient entrer dans la chambre, attendaient peutêtre le bruit d'un coup de feu.
Les pas s'arrêtèrent. « Va le voir, dit enfin la femme, tâche de lui enlever le revolver, sans attirer son attention. Moi, je n'ose pas, il m'en veut trop. » Ils allèrent, à pas de loup, entrebailler la porte, virent leur fils, vautré sur le lit, la tète enfoncée dans les oreillers, et pleurant, pleurant.
Allons-nous en ; s'il nous aperçoit, il est capable de faire un malheur. Demain, il sera mieux.
Le lendemain, en effet, il fut mieux. Gomme c'était vraiment un jeune homme de sens rassis, il ne tenta pas de se tuer. Il consentit à vivre pour le seul plaisir de
respirer. Il ne s'expatria pas, paire qu'il n'en vit pas la site, el «pie c'eût été médiocre comme consolation, tinua l'existence commune avec ses parents ; ceuxci redoublèrent de soins, afin qu'il leur pardonnât leur faute. II entretint robuste la haine qu'il leur avait vouée. Ainsi l'irréparable demeura entre eux trois. Des événements s'accomplirent sans amener de remède.
En outre, le jeune homme blafard accomplit (lui centmillionième) le tour de force de vivre sans aucune raison • le vivre, sans phrase.
POIÉS1E
POIESIE.
Six lignards lâchent treize bruits, (Qu'on m'apporte un flacon d'éther !) Je vous le dis, ô gens instruits :
MORALE
Sœpe, cives, simili ter.
Une mine est béante, un champ qui la domine • disse et, soudain, s'engouffre, avec un long fracas,
MORALE
Garde-toi tant que tu vivras
Do jucher les champs sur la mine.
Plus que les tramways lourds j'adore l'omnibus-se
plus monumental et c'est moins encombré ; Et le soir, quand Phébus plonge au couchant doré, < »'i voit de haut les gens qui braillent l'Hymne russe.
MORALE
Majoresque cadunt ex omnibus umbrœ.
Il ne pleut pas depuis la semaine dernière,
"1 est chaud comme un poème do Mendès ;
lère f'iit'ant, sans ton cache-poussière.
MORALE
m an Ira h 'juin putois es
Quand Rosita iMauri, dont les grâces enchantent, Revint pour saluer le public enivré, Grisé par son sourire exquis j'ai murmuré
MORALE
Mauri, tu ris, tes saluts tentent.
Deux vieux grammairiens se disputaient pour Lise ; Mais un juge, plus tendre ou plus adroit, l'a prise, Et la loge en garni près la gare de l'Est.
MORALE
Grammatici certant, subjudiee Lise est.
Un jour, un passant débonnaire Ayant rencontré George Oh net Fut mordu, soudain, au poignet, Par ce romancier sanguinaire.
Ii conserva huit mois la trace de ses dents
MORALE
Quand Ohnet mord c'est pour longtemps.
Que nul n'entre chez moi. dit l'auteur du Trouvère ;
Et, pour l'aire observer sa consigne sévère,
Il compte sur sa bonne, un monstre aux traits hideux.
MORALE
La bonne à Verdi en vaut deux,
Lieutenant, conduisez vos hommes à Bernay,
Puis à Pont-Audemer. — Mon Colonel, ce n'est
Pas possible. — Hein? Gomment ? de tels refus sont graves.
Expliquez-vous, Monsieur, et veuillez parler net.
MORALL
Il n'est pas d'Eure pour les braves !
e, je ne puis contempler la Fuller Pourtant, grande eût été ma joie De voir celle qui met tant de têtes en l'air !
MORALE
Mais, cécité n'a pas de Loïe.
l'Edmond Benjamin, Henry Baûer pria Le bon géant par Dieu l'ut exaucé sur l'heure, L'homuncule des Menus-Plaisirs se fouilla
Morale L'oraison du plus tort est toujours la meilleure
r d'une belle obèse et plantureuse.
frrichoa Toto, d'une voix langoureuse, Lui promet six baisers. Il alla jusqu'à sept. Morali . agitai molem, el Toto se corpore iniscet.
Un M Tristan Bernard, mordu par la plus basse des jalousies, colporte dans les cercles politiques et les milieux bien informés ce méprisable quatrain, dédié à l'auteur du Vase brisé.
Willy semble assez vigoureux :
Mais, pour les tournois amoureux.
Il est bien peu robuste, en somme.
MORALE
Su' l'lit, plus d'homme.
M. Willy tient à la disposition de toutes les personnes qui lui en feront la demande par lettre affranchie deux cents attestations, signées des noms les plus connus (noblesse, magistrature, clergé) et dont la lecture réduit à néant les insinuations précités.
Ces attestations portent toutes le millésime de 1893.
Emmanuel Foury : un imberbe, d'aspect tout jeunet, petite tète ronde feutrée de poils courts dalbinos, mine déférente que dément l'éclat des yeux futés, dardant, à travers un lorgnon inamovible, des éclairs narquois. De lui, cette Tragédie symbolisle.
A — Nous sommes les insanes,
(Tu sais) ; un coup de canne Fait résonner nos crânes.
Lis ciiœur — Crânes, crânes, crâne?.
r. — Ta ta. et ti tï, Nous être «les tas De gens d'Haïti
ioeub — Ti, ta, ti.
!' — 0 vous autres qui Rimez Iroïka Avec Choubersky î
le choeur — Ki, ka, ki.
A — Eux dire Pancréas Au lieu de Moréas (Ed outre) quelle crasse !
le chœur — (Irasse, crasse, crasse.