‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 35 sur 51 · REPORTAGE · texte numérisé non relu

REPORTAGE

Un maître de la littérature contemporaine nous prie d'insérer la lettre suivante:

Messieurs.

L'indiscrétion de vos confrères passe les bornes, hors lesquelles, nous dit le Sage, il n'est plus de limites. A partir d'aujourd'hui, je les préviens qu'ils auront, chez moi. à opter entre les traitements suivants: être jetés centre par-dessus tète du haut en bas de l'escalier ; être mis en rapport avec deux énormes molosses qui ne connut que moi ; être assaillis à l'improviste avec des objets plutôt lourds, tels, que Y H/sloirc de la monarchie de Juillet.

Depuis vingt ans, je suis le baromètre des reporters; on me consulte, et au besoin on me tapote pour me l'aire marquer l'actualité désirée.

Je ne dors plus ; on me réveille à deux heures du matin pour m'iuterroger sur la Mort de Louis XVI ou sur le {€ eu bois, ou toute autre question d'intérêt récent. Dieu suit l'exactitude que l'on mita reproduire mes en- ÛS, les idées que l'on m'attribua et dont je suis en- Burpris ! Toutefois, je n'ai réclamé que contre les sottises.

jeunes hommes dénués de préjugés abusèrent de

pour rédiger à mon insu des interviews de

il leur parut qu'ils po>sédaient assez mon juge-

nient pour en faire la commune mesure de toutes choses et s'en servir sans même me prévenir.

On m'a ainsi pris mon avis sur Dieu, sur l'humanité, sur les institutions ; j'ai laissé faire.

On m'a ensuite pris mes réflexions intimessur l'état de choses ; j'ai consenti.

On m'a pris des autographes ; j'ai acquiescé.

On m'a pris des exemplaires sur Hollande de mes livres, avec signature ; j'ai cédé.

Alors, on s'est enhardi au point de démeubler ma maison.

Parfaitement ; je relate ma journée d'hier.

A midi et demi, je termine mon déjeuner. On introduit dansla salleà manger M. A..., de Ylntègre Quotidien. 11 vient me demander mon avis sur le bimétallisme. Puisje lui refuser ? Non, certes. Au bout de cinq minutes d'entretien, il se lève et me dit : « Je suis fixé, je vous remercie : à titre de document, j'emporte toujours ceci: je ne vous demande pas de dédicace, je suis pressé. » Ce disant, il saisit prestement le plateau où reposait mon service à café en argent massif, et disparait.

A une heure, je fais la sieste dans ma chambre ; malgré des ordres sévères, on introduit M. B..., de YEx-Japhet, qui désire connaître mon opinion sur l'antisémistisme. J'achève de la lui détailler, lorsque, après avoir plié un carnet de notes, il court adosser une chaise contre le mur, s'en sert comme de marchepied et décroche un merveilleux crucifix d'ivoire (travail italien du quinzième siècle). Avant de quitter mon cabinet, il m'adresse un bon sourire et dit : « Je vais voir si Dieu le fds a re-

1" Pair, en dernière Bourse il cotait 30 deniers. » Il s'en fut avec mon crucifix.

A 1 h. Il un jeune gentleman bien mis force la porte île mon cabinet de travail : « Monsieur, dit-il, ne me cachez pas l'impression que vous produisent les derniers scandales. » Jeme répands en ingénieuses considérations. Mais lui se rapproche de la cheminée, saisit énergiquement les flambeaux dorés à l'or tin, les met sousson bras gauche en criant : * Il faut que la lumière se fasse. » Et cependant qu'il s'équilibre avec la pendule sous son bras droit, il hurle : « L'heure du châtiment va sonner. » Lors il s'enfuit ; j'ai sa carte de rédacteur, au Bien Public. nue ne respecte-t-il le bien privé !

Et jusqu'à dix heures du soir, de demi-heure en demiheure, les reporters se sont succédé, emportant qui un meuble, qui une potiche, qui un bijou.

Un reporter de VArtnouveau, venu. pour m'interviewer sur la peinture moderne, a jeté son dévolu sur un petit réniers que j'aimais beaucoup.

In rédacteur du Partage, journal socialiste, venu pour m'interviower sur l'extinction du paupérismc,m'a pris ma chaîne et ma montre, a Nous avons le remède >rtée de la main, » ajouta-t-il.

IH rédacteur du Vive le /%, venu pourm'interviewer sur l'avenir delà monarchie en France, s'annexa ma collection de vieilles monnaies, dont plusieurs sont en or et valent cher.

Ma bibliothèque s'est enfuie avec le reporter du flt-

iphê ; celui-là avait amené des déménageurs : ma

taissellc plate a suivi le représentant d'un journal ofli-

lo.

ciel ; mes papiers secrets furent la proie du Murmcx illustré.

Jusqu'au rédacteur delà Polissonnerie. iournal du soir, qui, ne trouvant plus rien à emporter, enleva ma petite bonne. J'y tenais, pourtant.

Vous comprenez que cela ne peut durer, je suis las des indiscrétions de ces messieurs. Il ne me reste plus une idée inédite ni un meuble présentable. Je suis à la merci du premier énergumène à qui il viendra fantaisie de me fendre le crâne pour connaître mes pensées de derrière la tête, ou de faire sauter ma maison pour recueillir mes intentions à l'égard de l'anarchie.

Je trouve blâmable que la presse se déconsidère par de telles mœurs, et j'invite les autorités constituées à sévir.

Votre confrère vexé

Emile Zola.

EPIGRAPHES

In papetier des grands boulevards, désireux d'obtenir dans la Presse un peu de réclame pas trop chère, vient d'avoir l'idée, simplement géniale, d'envoyer à chaque directeur de journal une boite ophtalmique remplie de papier à lettres dont l'ingénieux commerçant eut soin de blasonner chaque feuille d'une devise appropriée au destinataire.

Pour le Temps, un veillard armé d'une faux aux apparences de rasoir repousse le pot- de-vin que lui présente un perceur d'isthmes, et, sur une banderolle qui sort de sa bouche vertueuse, on lit « Le Temps ne fait rien à l'affaire. »

Charmant^ le blason de V Autorité : casse-tête et fleuir champ de gueules.

Le moniteur des Juifs royalistes s'est vu attribuer cette citation d'Amphytrion : « La meyer des restaurations est la restauration où l'on dine ». Pour symboliser l'aménité du directeur, une gaule, une oie emblème de l'abonné.

/.</ Libre Parole n'a que le choix :

« Envoyons le faire youtre.

a Goîms, on vous promet Dramont et merveilles. < olm comme la lune J'en ghetto un petit de mon âge. »

Le papetier a pris une vue de Sainte-Périne pour la

pour la Lanterne.

Un de nos confrères bien connu pour le venin de ses articles s'était vu réserver ceci : « Petit poison deviendra grand. »

Au-dessus du portrait de M. Magnier, tète aristocratique mais dégarnie, la célèbre exclamation d'Esope a tout naturellement sa place : Oza, que galet !...

Il me faudrait la lyre carminative d'Armand Silvestre pour célébrer dignement la manière flatueuse dont l'aquarelliste te désigna, ô Paix.

Croirait-on que, sans être désarmé par les touchants efforts de M. Lavisse pour avoir de l'esprit, lironique commerçant orne le papier destiné au Journal des débats d'un frac d'académicien, avec cette épigraphe « L'habit ne fait pas Lemoinne » L'autre à du rire jolm.

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