EXTRAIT DES MÉMOIRES D'UN HUISSIER DU PRÉFET
Ce jour là, M. Levraud leva un lièvre de forte taille, ice à son anticléricalisme truculent et jobard, la je du conseil ne tarda pas à ressembler, comme tes de pétrole, aux assises tenues par les habitués du Crapaud Volant, qui frappaient d'une amende iquintê centimes tout rétrograde ayant prononcé le de Dieu. Levraud, rongeur chauve mais disgracieux, a chargé à fond de train sur les ouvrages classiques conçus dans un ordre d"idées surannées, cléricales et monarchiques », dont la lecture, à l'en croire, habitue les moutards des écoles à passer la main sur le dos de L'hydre de la superstition. Il a ordonné qu'on les remplaçât dans les vingt-quatre heures par des livres « aniesprit moderne », et, s'il n'a pas enjoint que s volumes incriminés fussent pendus. place de l'Hôtel de Ville, de la main de Vaillant, c'est pure bonne grâce de sa part.
Mi> en cause par cet orateur dangereux, le Directeur gnement a objecté avec une inquiète douceur qu'il ne dépendait ni de lui. ai du machin municipal, ni iraudel, ni <\^- personne, que la littérature classique ipuis cet àrçe de Corneille, jusqu'à Lamartine, cej
imbécile, — fût imbue de spiritualisme ; sa protestation a été étouffée par les hurlements des inquisiteurs de l'orthodoxie nouvelle et. jaloux des lauriers broutés par Levraud, un Torquemada bilieux au poil rare a répandu des paroles opiacées (Hov'lacque, t'en souvienstu? Nous dormions en silence...) a fait voter, lui aussi, la mise hors la loi de quelques bandits.
Excommunié, M. ^ontsevrez, qui prétend que «l'homme a une nature spirituelle et une nature animale ». Hovelacque et Levraud entendent être regardés comme des animaux nullement spirituels. Excommunié, M. Gérusez, qui ose combattre la philosophie d'Helvétius et de ce pleutre pesant de d'Holbach. Excommunié, M. Adler Mesnard dont les Exercices de langue allemande recèlent, sous prétexte d'exemples, des phrases sournoisement spiritualistes. Le thème allemand sera matérialiste ou il ne sera pas.
Je veux être embrassé par Caumeau, si jamais la Congrégation de l'Index montra autant d'intolérance que notre congrégation municipale de l'index — dans l'œil.
Faut-il un exemple encore pour démontrer que, sans effort, rien qu'en obéissant aux impulsions de son heureux naturel, l'apôtre le plus enflammé de cette théocratie à rebours, Levraud, atteint des hauteurs comiques jusqu'auxquelles le divin Valabrègue lui-môme ne s'est pu guinder ? Il suffira de rappeler qu'il a déclaré hérétique et relaps M. Montmahou, assez audacieux pour faire des singes l'ordre des quadrumanes, au lieu de les confondre fraternellement avec l'homme dans l'ordre des primates.
En vérité, il aurait le cœur dur et l'âme cléricale celui qui refuserait à ce sectaire la joie d'être pris pour un macaque de la plus hideuse espèce. Concédons cette douceur au grand excommunicateur du conseil, Monseigneur I.evraud, primate des Gaules...
Sachez que les organisateurs du pèlerinage de Saint- Philippe se trouvèrent fort dépourvus quand les acceptations furent venues ; ils avaient reçu les adhésions d'un quarteron de bonapartistes besogneux, d'un demicent de légitimistes pour lesquels le véritable amphitryon est celui chez qui l'on a chance de dîner, d'une douzaine de vieux renards, d'une grosse de jeunes serins, celles, même, de quelques fonctionnaires assez disposés à brouter les choux philippistes sans cesser de traire les chèvres du budget ; mais, avec un ensemble que les choeurs de l'Opéra ne peuvent soupçonner, même en rêve, les ouvriers s'étaient abstenus. Pas plus de prolétaires qu'aux soirées de M. de Mackau.
Les situations terriblesfontnaitre les résolutions granis ; le recalé Piou eut une idée que je qualifierais de géniale s'il n'était entendu que cette épithète doit êtreré- • aux œuvres de M. Marcel Prévost ; par ses soins, les droitiers du Sénat, de la Chambre et du Conseil sur la discrétion desquels on pouvait compter, revêtirent • h s bourgerons, des sulopettes, des souquenilles, et dissimulèrent dans d'inélégants pantalons de velours à côte ou de toile bleue leurs jambes fines el nerveuses, faites
pour les culottes des cours. Puis, les nobles déguisés loin des rives de France, oui, voguèrent doucement, voguèrent en chantant la Parisienne.
Palsambleu, messeigneurs, ce fut un beau spectacle et le royal rejeton d'Hélène de Mecklembourg sentit ses yeux se mouiller en voyant cette énergique phalange d'ouvriers (sans travail) descendre d'une tapissière dont les chevaux avaient été dressés par M. de Baudry d' Asson, d'après la méthode Bocher.
M. Chesnelong, les bras nus jusqu'aux coudes et exhalant une véhémente odeur de tête roulée, modulait ce refrain célèbre dans sa partie :
Moi, dans tout' la monarchie.
Plus mèm' que Plon-plon, Ce que j'aime à la folie C'est les pied d'eochon.
Enfouis jusqu'au ventre dans des bottes terribles, le comte de Bondy, qui s'était adjoint pour la circonstance son collègue bonapartiste M. Delafosse, eut la joie d'entendre Son Altesse dire gracieusement : a Messieurs, l'hommage d'un partisan fidèle sent toujours bon. »
11 suffit de lire les noms de MM. Buffet, Duchône et Jolibois pour deviner que ces trois seigneurs faisaient fonction d ebénisses, tandis que le rôle d'entrepreneur en bâtisses — qu'c'était comme un bouquet de fleurs 1 — était rempli avec une rare compétence par M. Gazeaux dont un vote récent du Sénat ne semblait pas avoir abattu la fierté.
Ajoutons que certaines industries, qui souffrent beaucoup depuis la République, avaient envoyé à Jersey une
députation dont la présence fut très remarquée, s'il faut en croire les cris de « vive Leroy ! » que des reporters • foi affirment avoir entendus.
Pour chaque pèlerin, le noble exilé eut un mot affectueux, un sourire réconfortant, une poignée de main ilf promesses; aussi, les simili-ouvriers le quittèrent dans le ravissement, à l'exception de quelques bonapartistes ralliés dont l'incurable candeur avait esencouragemenls plus trébuchants.
Le plus curieux, c'est que malgré cette manifestation la République tint bon quelque temps encore, jusqu'àla guerre Franco-allemande de 1896...