TATOUAGES
Mon cher Veber,
Personne, aujourd'hui, n'ajoute plus la moindre créance à ce dicton suranné qui veut qu'en France le ridicule tue. Cette assertion gratuite — mais non obligatoire— est suflisament démentie par l'existence du corps médical, qui se porte comme M. Charme, en dépit des traits innombrables que lui a décoché la raillerie de tous les âges, sans pouvoir les faire iutrare in Mo docto corpore— tant ces purgonsont le cuir épais.
La chronique a-t-elle fait des gorges assez brûlantes du docteur Luys, ce Soleil du Corps qui plonge ses « sujets » dans une ivresse à épouvanter l'Intrépide Vide-Bouteilles, rien qu'en leur montrant de fort loin un cep 'le vigne, et leur procure les vomissements les plus grandioses en frottant le dos de leur concierge avec un tome dépareillé de Montépin.
< >n aurait pu croire que l'Académie, rendue plus prudente, mettrait un frein à la fureur de ses communications après s'être attiré les ironiques anathèmes de la chronique parisienne, de qui relèvent les princes de la science et qui sait leur donner — on l'a vu — de grandes et terribles leçons. 11 n'en est rien. Ses membres viennent de faire le plus favorable accueil à un médecin militaire, le docteur Mohr qui en veut à notre peau et préconise chaleureusement l'usage du tatouage.
Mille fois trop bon, monsieur le major!
Certes, je n'ignore pas qu'il y a des précédents : jadis, à Condorcet, pendant les cours d'anglais de l'excellent Goppinger, j'ai dévoré les Enfants du capitaine Grant, un julesvernissage aussi vraisembable et plus amusant que les romans de M. Jules de Glouvet (qu'est né de Beaurepaire, à ce qu'on sait). On narrait là-dedans les aventures du géographe Paganel, sur la peau duquel des sauvages avaient tatoué, avec une maestria à la Caran d'Aclie. un vautour symbolique. Si mes souvenirs sont exacts, notre compatriote refusait longtemps de livrer à l'admiration du public ses croquis intimes et finissait par se départir de cette réserve hermétique en faveur dune Anglaise riche mais nommée Arabella (on n'est pas parfait), qui lui offrait sa main, avec un million dedans, en disant : « Aôh, maintenant, dearest faites moà voir vautour. »
Ça c'est la fiction ; voyons l'histoire :
Dans le second volume de ce Journal des Frères Zemgoncourt, qui éclaire d'une si vive lumière l'influence du restaurant Magny sur les lettres, les Siamois de la phrase tarabiscotée affirment avoir connu une prostituée avec, sur le ventre, cette devise Liberté, Égalité, Fraternité.
0 liberté ! que de tatouages on commet en ton nom !
A dessein, peut-être, de compenser ce jacobinisme abdominal, une rentière passionnément fidèle aux opinions qu'elle professe depuis le temps où elle payait la pension du jeune Bonaparte à Brienne, Cabrielle Elluini, s'est fait tatouer dans la région coccygienne — plus de cent personnes me l'ont affirmé — la célèbre
promesse d'un député charentais : t Nous ferons des républicains une telle pâtée, que les chiens eux-mêmes n'en voudront pas! » C'est ce qu'on pourrait appeler une inscription cunéoforme.
Pour peu que cet usage préconisé par l'Esculape à soldats soit patronné par M. Arthur Meyer qui ne connaît pas d'obstacles quand 11 s'agit de lancer une mode intelligente, trente-six millions de Français s'orneront bientôt d'un joli tatouage facile à emporter, même en voyage. L'ex-Vieux petit employé, gardien des oisons du Su de au lieu d'écrire sur son chapeau : « Je suis Yves Guyot, gardien de ce troupeau », portera désormais ce alement à l'orientale, sur ses fez.
M. <'.uy Bol lard, reconnaissant aux eaux de Vichy qui l'ont débarrassé d'atroces coliques hépathiques gravera, à hauteur de l'organe si heureusement guéri : Veni, Vichy, une véritable profession de foie. Ah ! tous ceux qui, par devoir ou par plaisir, fréquentent les conseils de révision, les bains froids, etc., etc., passeront de joyeux moments !
Il faut bien l'avouer, le docteur Mohr — c'est de Mohr
aujourd'hui que nous vient la lumière — ne semble pas
avoir prévu les multiples et savoureuses conséquences
proposition ; il demande seulement que l'on ta-
SUr la peau de nos soldats le parcours des artères
points où elles doivent être comprimées pour ar-
ioulement du sang chez les bless
L'idée de cette carte hématographique part d'un bon
•1 el dénote chez .'auteur une confiance médiocre
dan- les connaissances an atomiques de ses collègues,
mais je doute qu'elle soit appréciée par les intéressés, peu soucieux d'être ainsi transformés en manuels d'angiologie ambulants. On aurait tort de croire, en effet, qu'à l'instar des lapins dont la Cuisinière bourgeoise s'est fait, peut être un peu légèrement, l'interprète, les conscrits aiment à être éeorchés vifs. Qu'on les consulte. J'imagine que, comme les lièvres, ils préféreront attendre.
Au revoir, cher ami,
Tout tatoué
Willy.
AXTIVIVISECTIONNISTES
Vous pouvez fouiller tous les dictionnaires que Baudelaire compulsa jadis, à dessein d'enseigner le français à Cladel, depuis le Littré | Lexicon giganleum, Hachettus) jusqu'au modeste vocabulaire impérialiste des Pays-Bas (Napoléon l'Hollandais i, je gage que vous ne trouverez pas une définition satisfaisante du mot antivivisectionniste. C'est pourtant bien simple ; l'antivivisectionniste est une personne exaltée, de l'un ou de l'autre sexe, qui cherche à vivisecter les partisans de la vivisection.
Or ces misérables ne dissimulent nullement leurs intentions et nous font assavoir, par voie d'affiches, que leurs bandes se réuniront prochainement en un congrès solennel, salle de la Société d'Encouragement (d'Encouragement à quoi ''!) pour entendre une conférence féminine, gratuite, intéressante et contradictoire.
El idemmenton va fort s'assommer : et les nez pacifiques seront à plaindrequi se trouveront surle plus court chemin d'un poing à un autre. Aussi un malaise général îvgne sur Paris ; le gouvernement le sait mais il ne \ «Mit rien faire.
niant , cependant ! ces gens là sont des récidivistes de laplusdangeureusr espèce : on n'a pas perdu le souvenir de cette antivivisectionniste enragée qui, un beau jour, chargea à fond de train Brown-Sequard, plutôt étonné, lui arracha le scalpel des mains et manifesta
l'intention arrêtée de lui passer au travers du corps un parapluie de famille. J'ignore ce qu'est devenue cette femme d'attaque, mais tout porte à croire qu'au lieu de lui reprocher énergiquement la hideur de son agression et de la courber devant le docteur en s'écriant : Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois Talmeyr !
Tout porte à croire, dis-je, que le commissaire de police du quartier s'est contenté de la faire reconduire chez elle, avec des égards et un fiacre. Aussi, nous la reverrons au congres.
Pourvu, mon Dieu ! pourvu que chez la majorité de ces estropiés du cerveau la rage ne se trouve pas à ce faîte montée ! Pourvu que la plupart d'entre eux. plus calmes, constituent ce qu'en fortification permanente on appelle des antivivisecleurs privés de feu ! mais rien n'est moins certain.
En effet une des oratrices dont on nous menace. Mlle Huot, s'est jadis manifestée de la façon la plus tapageuse, et a méchamment tenté d'empêcher Térectionfoh ! que c'est laid) de la statue de Claude Bernard en vociférant des appels à la pitié envers les bêtes qui auraient été entendus du librettiste Gallet lui-même. C'est elle encore qui jadis, rue Pergolèse, encourageait de la voix et du geste les ruminants encornés de l'arène à transpercer leurs picadors : « Bravo toro ! A bas les vivisecteurs » !
Je me plais à reconnaître que les immeubles par destination auxquels s'adressaient ces excitations coupables eurent le bon goût de les mépriser, mais qui pourrait répondre que les foules suspendues aux lèvres (un peu fortes) de l'orateur en jupons vont faire preuve d'une
semblable Ajoutez que la Lyre antivivisection-
niste qui avait prorais son concours et devait, par sa musique lénitive, s'efforcer (radoucir les mœurs ambiantes, ne prendra pas part à cetle petite fête, Mlle Iluut ayant naturellement raye du programme ouverture et morceaux détachés. Dès lors il devient impossible de préjuger ce qui va se passer au congrès.
Dans le doute, je ne saurais trop conseiller à mes lecteurs de s'abstenir et de suivre l'exemple donné par M. Pasteur qui, spécialement convoqué, a ira grand soin daller faire un tour dans ses vignobles d'Arbois, pour voir si le phylloxéra s'y promène.