‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 47 sur 51 · JOE HAWKINS · texte numérisé non relu

JOE HAWKINS

Rien d'intéressant aujourd'hui, pensais-je en parcourant du bout des cils les comptes rendus de trépanations et d'ablations d'organes essentiels qui encombraient le dernier numéro de l'Hygiène pratique ; ces récits d'ovariotomies bien parisiennes ou d'indispositions sans gravité transformées, par des traitements à la mode, en maladies incurables, se succédaient avec une désespérante monotonie et j'allais jeter le fascicule quand, au milieu de ce fatras de chapitres, que je feuilletais d'un pouce distrait, je rencontrai la relation d'un cas qui me stupéfia : eelui du nègre Joe Hawkins. Cet individu, jouit,parait-il de la faculté « de se nourrir plus que copieusement tous les jours, pendant un laps de trois mois au minimum, sans être soumis à aucune excrétion, les tions suffisant à son économie. »

Economie mal entendue, à mon sens. Le Dr de Pietra- Santa donne la composition de quelques-uns de ces repas disparus sans laisser de traces ; ils sont imposants, durs, jambon, porc aux choux, biftecks, cet original engloutit «lis monceaux de nourriture qui rassasieraient une équipe de maçons. Qu'en peut-il faire? ierge souveraine ? où vont les déjeuners d'antan ?

Plongé dans ces réflexions, je n'entendis pas ma s'ouvrir, si bien que monétonnement n'eut d'égal

que ma surprise (comme disait si bien Ponson du Terrail) quand, levant les yeux, j'aperçus devant moi un grand nègre dont un large sourire découvrait les trentedeux dents blanches, ivoirines, diémerveilleuses.

Moi. — Vous devez vous tromper d'étage, je n'ai pas fait demander de savon, mon prince.

Lui. — Je ne suis pas ce que vous croyez, massa, mon nom est Joë Hawkins, natif non pas du Congo mais, bien que cela puisse vous surprendre, de (avec effort)... cago.

Moi. — Enchanté de faire la connaissance d'un homme si répandu. (Mouvement de Joe.) Et quel bon vent vous amène ?

Lui. — Ce n'est pas un bon vent, c'est un fiacre ; je suis venu vous demander de vouloir bien me prendre une petite interview.

Moi. —Volontiers; à condition que vous n'affecterez pas avec moi une retenue excessive ; voyons, un peu de laisser-aller.

Lui. — J'essaierai de me montrer expansif et de ne pas tout garder pour moi., mais je vous avoue que je suis naturellement renfermé.

Moi. — Vous n'en aurez que plus de mérite à vous ouvrir à moi. Procédons à l'interrogatoire. Comment allez-vous ?

Lui. — Pas du tout.

Moi. — C'est juste, je n'y songeais pas. Le séjour de Paris vous plaît-il?

Lui. — Modérément. Je ne vais pas au théâtre, vos tragédies m'exaspèrent, avec leur unité de lieux dont

on peut si bien se passer. Quant à l'Opéra-Comique, qu'irais-jey entendre? Le Chalet ? Je n'en vois pas la ssité.

Moi. — Soit, mais les grandes œuvres de nos compositeurs modernes...

Lui. — Ne me parlez pas de cette musique de foire.

Moi. — Que ne suivez-vous les débats parlementaires? La comédie politique est parfois intéressante.

Lui. — Ce n'est pas mon avis : partisan de l'obstruction, je ne prends qu'un médiocre intérêt aux questions de cabinet: pourtant, un projet me passionne, celui qui nous promet, pour l'an prochain, de voir le boulevard du Père Lachaise percé.

Moi. — Mais, si pic» d'autre ne vous intéresse à Paris, retournez à Chicago, alors ; qui vous retient ?

Lui. — Mon tempérament, et aussi un engagement que je viens conclure avec le Nouveau-Cirque ; M. 011er va me faire débuter dans un travail sans selle.

Mol — Je vous souhaite de réussir, car vous ne me semblez pas rouler sur l'or ; vos vêtements sont d'un délabré !

i. — Oh ! je m'occupe si peu de ma garde-robe.

Sur ce mot je me levai et je pris congé de l'étonnant compatriote de Toussaint-Lafermeturequi, malgré tout, va faire du bruit à Paris et dont la physionomie ne saurait manquer d'intéresser les disciples de Lavater-

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