‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 48 sur 51 · GRANDEURS · texte numérisé non relu

GRANDEURS

Un parc merveilleux ; de splendides chênes de l'espèce dite séculaire, ombragent les chemins soigneusement sablés. Nul bruit. Des murs d'une hauteur insolite défendent contre les regards curieux les royales seigneuries qui hantent ce parc. Là-bas, au bout de l'allée de hêtres en voûte, est nécessairement un château d'architecture sévère. L'automne se prête à la mise en scène, sans prémédiation toutefois; c'est la saison, tant mieux, rien de plus.

et là, sous le bois ion ne voit pas bien à cause du feuillage et des murs fâcheux ! | quelques personnages richement vètus; du moins il semble, agitent des gestes d'une souveraineté trop rare en ce bas-monde. Plusieurs, tiens ! sont coiffés de couronnes dorées, que nous croirions en papier si la solennité du parc ne nous autorisait à les croire réellement en or. Celui-ci porte au col LOrdre de la Toison, comme un beau petit Hernani, à moins que ce ne soient des feuilles mortesdont il aurait ainsi confectionné un collier.

Allons donc !

11 s'îinvte et apostrophe hautainement un personnage couronné qui passait sans faire attention a lui.

L'homme u- collier. — Holà? Qu'est-ce? Depuis quand la canaille se permet-elle de passer sur mon chemin sans me rendre hommage. Je tous ferai brancher

à ce chêne, l'ami, aussi vrai que je suis... le roi d'Espagne.

L'autre homme (porte un sabre au côté ; pourquoi voulez-vous que ce sabre soit en bois ?). — Fort bien, mon cousin, vous voyez mal, à ce qu'il me semble ; vous me prenez pour un de ces pauvres ôtres que je laisse errer en mon parc, par pure charité. Regardez mieux et vous connaîtrez à qui vous parlez. Ignorez-vous, par hasard, que je suis... l'Empereur d'Allemagne ?

Un 3e homme {survient furieux ; il menace V Empereur d'Allemagne ; un large ruban rouge barre son plastron) — Frédéric Guillaume, n'est-ce pas ?

L'Empereur d'Allemagne (se reculant dédaigneusement).— Oui. Que voulez-vous? Demandez moi une grâce, et je vous l'accorderai. Ou plutôt voyez mon premier ministre qui doit être avec ma suite, dans les environs. Je désire que l'on me laisse seul.

L'homme au ruban de soie (à moins que d'andrinople ?) Pardon, excuse, j'ai rang de souverain. On est poli quand ou a reçu de l'éducation. Mais vous n'êtes qu'un soudard, qui règne par le caporalisme. Moi, je suis M. Carnot, Président de la République. Et puis, vous savez, j'en ai assez, je veux libérer le territoire, et plus vite que ça. llouste, liiez.

Une dame (âgée, arrive sur ces entre fait es. Elle porte nue éckarpe bleue en travers de la poitrine : une mantille, on jugerait un vieux rideau, lui couvre les épaules. Teint enluminé d'une femme qui boit). — Je veux vous mettre (l'accord, messieurs. Ce parc fut planté par mes ancêtres

qui me le cédèrent pour un cheval, ainsi que chacun sait.. le consens à vous y accueillir. Mais rappelez-vous qu'il appartient légitimement à la Reine d'Angleterre, Impératrice des Indes.

M. i furibond). — Où ça, la Reine d'Angleter-

l'ai aussi à lui causer, à celle-là...

La dame agêe (frotssée). — Ou ça? insolent! Mais devant vous ; c'est moi la Reine Victoria, il n'y a pas à s'y tromper. Je vais vous faire chasser de mon parc.

M. Cahnot (exaspéré). — Par exemple ! Vous m'embêtez en Inde3 vous m'embêtez cà Madagascar, vous m'embêtez en Egypte, vous m'embêtez au Dahomey ! Faut encore que vous veniez m'embêter ici ?

La reine Victoria. — 11 me semble...

Une jeune femme (Ophélie, ma parole ! cheveux épars couronne de rameaux verts, air inspire^ interrompt et dit : rade n'es! possédé par aucun souverain, mais par le Poète-Roi. Ecoutez ces poésies que j'ai composées hier, et dites s'il est rien de plus irrèvé ; je les ai lues à Pierre Loti qui les a trouvées très bien. (Elle va commen- & / . Frè ''■rie Guillaume Fan

L'Empereur d'Allemagne. — Allez plus loin, ma Bile, nous ne s«. mmes pas en humeur d'entendre des faitre place n'est pas parmi nous.

La mme: — « Je suis chez moi ; ne reconnais-

. la Reine de Roumanie ?

M. Carm nant). — Ha! enchanté! comme ça

ie je ne suis pas réélu si je ne vous dis pas

ÇOtre tait ! Vous inonde/ mon pays de rastaquouères

qui filoutent et gâtent rnes sujets; si vous vous per-

(Lui covpe la parole Vu personnage vêtu d'une longue draperie que vous avez tort de prendre pour un couvre-pied; il tient en main un sceptre de cuivre eu forme de tringle à portière).

Le Personnage. — Qu'est-ce que vous complotez là, en bancle à part ? Quiètes vous? Je vais vous jeter dehors et vous faire étrangler par mes eunuques. Vos intrigues m'obsèdent : vous méditez de vous emparer de mon royaume et de vous le partager. Ne dites pas lecontraire, Victoria ; il y a beau temps que je sais à quoi m'en tenir, Par Mahomet, je suis Abdul-Hamid, et vous allez voira qui vous avez affaire.

(Entre un homme vêtu d'habits sordides; il fait tinter dans sa poche des espèces qui rendent un son comme de cailloux heurtés. Il napas de couronne).

L'Homme (accent allemand, léger si on peut s'exprimer a'nsi). Ha ! les bonnes gens qui prétendent que ce parc est à eux ! Laissez-moi rire. Quelle pitié ! On ne vous a donc pas dit chez qui vous êtes, braves sots? Chez Rothschild, tout simplement. Rothschild qui a au moins vingt, que dis-je ! soixante-quinze milliards à lui, qui ne doivent rien à personne. Avec ça, il peut, si ça lui plaît, acheter vos royaumes, vos sujets, vos couronnes, et vous avoir, vous, pour ses valets de pied. Or Rothschild, qui est-ce ? Mais c'est moi, mes petits. Ça te la coupe, hein, la reine d'Angleterre. Débarrassez moi le plancher.

Tous (en tumulte. — Insolent .. ! Lèse-Majesté ! ..A mort !

(Ils vont se précipite f sur Bothschild, quand apparaît un

vieillard à long cheveux blancs et barbe chenue, Jupiter mâtiné de Jéhovak ; il tient une grande gaule à la main ets'interpose entre les combattants).

Le vieux. — Voyons, qu'est-ce qu'il y a ? — Je viens rétablir la paix parmi vous, mes enfants. Je vous ai déjà envoyé mon fils pour ça, dans le temps. Je vois qu'il n'a pas su s'y prendre. Expliquez-moi le sujet de votre dispute.

L'Empereur d'Allemagne. — Ce faquin déguenillé prétend que le parc où nous sommes lui appartient. Or, tous les gens qui ont appris un peu de géographie conviennent que le territoire est à moi

M. Carnot. — Non à moi...

La reine Victoria. — Non, à moi ..

Carmen Sylva. — Non. à moi...

àbdul IIa.mid. — Non, à moi...

Le roi d'Espagne. — Non, à moi . ..

Rothschild. — Non, à moi...

Tous. — À moi, à moi ; droit divin ; héritage ; conquête ; achat ; colonisation.

Le vieux. — Silenceje vais vous accorder. Ce parc, ainsi que la terre entière, est ma propriété puisque je l'ai créé. Je ne vous cacherai pas plus longtemps que je suis Dieu le Père. Mais vous ne me gênez pas, au contraire, pourvu que vous vous soumettiez à ma souverai- Car je vous jugerai plus tard, assis au milieu des lianges, des Trônes <it des Dominations.

M. Carnot. — Tu nous ennuies, va-t-cn. l.c cléricalisme voilà l'ennemi.

Dieu. — Blasphémateur, .le t<; condamne au feu éter-

nel, et vous aussi, et je vous chasse de ce jardin, comme jadis.

(Tous tombent sur lui à bras raccourcis, et lui arrachent le système pileux. A lors plusieurs hommes, en uniforme d'infirmiers, accourent, s'empare des Souverains après leur avoir arraché le Seigneur, et les réintègrent dans le Palais. Par terre gisent épars les sceptres et les couronnes, hélas !)

Le Docteur Blanche {car cest lui le véritable et éternel propriétaire du parc, est entré en scène à son tour et interroge le chef des gardiens), — Qu'est-ce qu'ils ont donc les fous, aujourd'hui ?

Le Gardien. — Je ne sais pas ; le temps esta l'orage, probable. Les Mégalomanes sont intraitables, je les ai rentrés. J'ai administré une douche à la Reine Victoria, j'ai confisqué ses cailloux à Rothschild, j'ai passé la camisole de force à M. Carnot, j'ai fourré l'Empereur d'Allemagne au cabanon ; j'ai fichu une trempe au roi d'Espagne qui ne voulait pas marcher droit. Quant à Dieu, ils font mis dans un tel état, le pauvre bougre, que je l'ai fait entrer d'urgence à l'infirmerie. J'ai bien peur qu'il ne s'en relève pas. »

Or, tandis qu'ils dialoguent, longe le mur extérieurement un orgue de barbarie goguenard qui joue la Marche funèbre de la Goetterdœmmerung.

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