‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 5 sur 51 · GO · texte numérisé non relu

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— Mais pourquoi auriez-vous forge ce conte 1 - Ne le dites à personne, n'est-ce pas? Je vais tout vous confier, parce que c'est trop fort que Molly ait si peu de parole. Chez nous, on ne pouvait pas arriver à la marier. Les fiancés n'en voulaient pas ; parce qu'elle a trop de taches de rousseur et pas assez de dot; et puis elle n'est pas jolie. Quand elle était encore baby elle avait déjà l'air pleurard. Alors le gouverneur s'est décidé à l'envoyer en France; les maris français sont moins difficiles. Et nous avons inventé l'histoire du lieutenant, car le gouverneur a dit que les Français sont très romanesques. Nous avons commencé par faire accepter l'histoire par le Révérend Ruskin. Ensuite Molly m'a promis une robe pour que je mette les Millanvoz dans le bon chemin ; et je l'ai aussi aidée à tromper Raymond. Maintenant qu'elle est établie, elle ne veut plus me donner la robe de soie. Voyons, est-ce juste? Ça vaut bien une robe de soie ! »

Et la désolée Polly continuait à m'exposer son bon droit.

Je réfléchissais à la profonde habileté de miss Molly, et j'arrivais à conclure qu'en fin de compte Raymond Spitzer aurait là une femme expérimentée, pratique, telle qu'un futur banquier peut la désirer. Sans doute, s'il apprenait jamais de quelle façon on l'avait mystifié, il éprouverait une évaluable désillusion. Du moins, il aurait eu, en quelques semaines de roman, la persuasion d'avoir consolé une inconsolable, et joué le rôle flatteur de fondé de pouvoir de la Providence. Et comme tout n'est pas romanesque dans la vie, il prendrait vite

son parti . Donc, interrompant les doléances de miss Polly , je résumai : « Alors, le lieutenant, les fiançailles précédentes; la rupture, le deuil éternel de votre sœur, sa maladie, l'émotion de la lecture, rien n'est vrai ?

— Rien n'est vrai. Tout ça, c'est... c'est...

Miss Polly chercha vainement dans le vocabulaire français un mot qui traduisit sa pensée d'une manière satisfaisante. Impatientée, elle faisait des efforts énormes pour le dénicher. Enfin elle parut l'avoir trouvé, et, triomphante cette fois, avec ce joli accent anglais qui velouté notre pauvre langue, elle déclara : i Tout ça, c'est de la blègue ! »

HOMME D'ÉPEE

Messieurs,

Vous me faites l'honneur de me demander quelques renseignements inédits sur Bénigou, sa vie et ses œuvres. Vous ne sauriez mieux vous adresser ; je lus en effet intimement mêlé aux péripéties importantes de l'existence de notre regretté confrère. Je l'ai connu dès l'enfance, je l'ai pour ainsi dire suivi pas à pas, et j'ai toujours conservé une grande admiration pour cet homme éminent, encore qu'il se soit montré légèrement « mufle » à mon égard en me refusant maintes fois des gratifications méritées.

le passe rapidement sur les premières années de ;ou ; elle n'offrent du reste rien de bien saillant. •u ne manifesta d'abord aucune aptitude particulière : il était même ce que l'on nomme, entre amis, un garçon très ordinaire. Les enfants ont trop fréquemment la mauvaise habitude de préjuger de leur avenir; alors que l'on m'accordait les plus belles destinées, on a toujours a Bénigou celles du petit commerçant. Or, voyez comme le hasard se plait à déjouer nos calculs : Bénigou vient de mourir directeur du Journal monstre, où j'occupe un emploi subalterne.

A notre grand étonnement, nous le vîmes choisir la carrière du journalisme. Pour entrer dans un journal, il faut avoir un nom, et, pour avoir un nom, il faut

entrer dans un journal. Ce dilemme brutal n'arrêta pas notre ami ; à défaut des qualités solides ou brillantes qui lui ont toujours manqué, Bénigou possédait deux vertus, humbles, mais combien précieuse ! Une patience à toute épreuve, et le désir, le désir féroce de faire son chemin. Dois-je le dire? ses débuts furent plutôt misérables. Ah ! si vous l'aviez connu, alors ! Il vous eût inspiré une sincère pitié, tempérée d'un peu de répugnance. (Il était laid, chétif, timide, sale et râpé.) Mais son activité compensait la médiocrité de son extérieur. Vous ne sauriez imaginer ce qu'il combina de rendez-vous, se cherchant des alliés, se ménageant des entrevues avec les gens influents ; à cette époque de sa vie, notre cher camarade devint la plaie des secrétaires de rédaction, qui l'évitaient comme la peste. Aussi les résultats ne furent-ils pas encourageants. Presque partout le préposé aux Refus lui rendit sa copie-spécimen en le poussant dehors avec la phrase consacrée : «Mille regrets, c'est très bien, mais ça ne rentre pas dans le cadre du journal. »

11 obtint enfin la chronique d'actualité dans une revue mensuelle fondée par des collégiens, la Revue honnête, et le feuilleton des livres dans une publication analogue, le Chantage illustré. J'entame ici une série de révélations sur les côtés ignorés du défunt, et j'espère que vous voudrez bien n'en faire qu'un usage discret.

Bénigou végéta longtemps; il faisait de consciencieux efforts pour se faire remarquer, mais n'y parvenait pas. Jl avait beau injurier à tort et à travers, nul ne consentait à s'en fâcher et à lui procurer l'aubaine d'une

réponse. Et pourtant Bénigou aurait donné je ne sais quoi pour avoir une polémique et un ennemi mortel. Las décrier à tue-tête dans une cave, il allait renoncer à la vie littéraire, quand il lui vint une idée que vous pouvez hardiment qualifier de géniale : il s'injuria luimême. Cette méthode a la simplicité des choses sublimes, jugez-en : à la Revue honnête, il signait Bénigou en toutes lettres : mais au Chantage illustré, soit par coquetterie, soit plutôt par pressentiment, il avait pris un pseudonyme de belle allure, et signait : Baron de Brécourt. Au jour fixé, le chroniqueur Bénigou employa une partie de son article mensuel à éreinter le baron de irt, modérément toutefois. Il ne lui refusait ni la profondeur des idées, ni l'élégance du style, ni la sûreté du jugement, mais il ne lui pardonnait pas son attachement à la cause impérialiste.

Vous pensez bien que M. de Brécourt ne pouvait

laisser passer cela ; le feuilletonniste du Chantage illustre

répondit sur le même ton : il accordait volontiers à M.

>',i le brio, la vivacité, la finesse, l'esprit parisien,

i! ne comprenait pas comment un pareil homme

s'était acoquiné avec les radicaux. Bénigou le prit alors

de haut, et vous remit le baron à sa place, etc , etc. 11

fit durer la dispute assez longtemps, ménageant les

transitions, évitant surtout de se dire des choses trop

l'etit travers bien pardonnable, en vérité) .

Enfin il accéléra le d'-nouement, et, ayant choisi la

saison ou les échotiers sont à court de nouvelles, il

porta aux journaux ce double procès-verbal, soigneuse-

m. >nt élabo

A la suite d'une polémique au cours de laquelle M. de Brécourt, rédacteur au Chantage illustré, émit quelques suppositions offensantes pour M. Bénigou, rédacteur à la Revue honnête, ce dernier envoya MM, Letorrière et Durand (de l'Ardèche) demander réparation à M. de Brécourt, qui a immédiatement constitué comme témoins MM. de Lens-Solens et Wladimir SouzoIT. Une rencontre a été fixée pour demain, dans les bois de Lavallois ; l'arme choisie est l'épée. Fait à Paris, te.,, etc., etc.

Pour M. Bsnigou :

MM. Jules-Edme Letorrière ; E. Durand (de l'Ardèche).

Pour M, de Brécourt :

Comte de Lens-Solens ; Prince Wlad, Souzoff.

Une rencontre à l'épée a eu lieu ce matin dans les bois de Levallois entre MM. Bénigou et de Brécourt. A la première reprise, M. Bénigou a été légèrement atteint à l'index de la main droite. Les témoins ont jugé qu'il y avait lieu de continuer le combat. A la deuxième reprise, M. de Brécourt a été blessé à l'épaule droite : la lame a déchiré le muscle extenseur sans occasionner de désordres graves. Fait à Levallois, ce... etc. etc.

Pour M, Bénigou :

MM. J.-E. Letorrière;

K. Durand (de l'Ardèche).

Pour M. de Brécourt :

Comte de Lens-Solens ; Prince Wlad. Souzopf.

Cette innocente fumisterie réussit à merveille. Los journaux, toujours désarmés contre la mystification, reproduisirent les procès-verbaux. Un sot en aurait pris

texte à de fades railleries; Bénigou, plus avisé, resta coi, et médita de perfectionner le procédé de réclame qu'il venait d'inventer. Son ingéniosité se donna libre carrière ; il modifia son pseudonyme, changea sa manière et recommença à se faire la petite guerre ; il se rebattu, lit insérer de nouveaux procès-verbaux, et ainsi de suite. 11 avait soin, cependant, d'espacer les rencontres, se donnait parfois le dessous, pour respecter la vraisemblance. Même il régla un bout de comédie préparatoire, et s'adjoignit cinq comparses dont la discrétion lui était acquise. Les jours de duel, il sortait des l'aube, avec des airs mystérieux, emportant ostensiblement un fourreau de serge verte où il avait caché en guise d'épées deux tringles de bois emmanchées

ucoupes ; il rejoignait à la gare ses acolytes. J'eus l'honneur d'en faire partie.- On partait à la campagne, on déjeunait gaiement : au dessert, on rédigeait le prorbal: puis les uns s'en allaient en promenade sylvestre, les autres jouaient la poule au billard et Ton reprenait le train de trois heures, afin d'arriverà temps à Paris pour lancer les notes dans les quotidiens du soir, l.e lendemain Bénigou portait un bras en écharpe.

it le bon temps !

Vous vous souvenez sans doute de cette retentissante série de ducl> qui imposa la personnalité de Bénigou à l'attention des badauds. Un homme qui se bat assez sou- \ent ne peut manquer de s'attirer l'estime et la considération des gens paisibl< s. On s»' disait : « Tiens, tiens ! en voila un qui a de lamoustache ! i P.énigou posa les pendant, il «'ùt fini par être ou-

blié ou démasqué à la longue, s'il n'avait imaginé de frapper un coup définitif et d'asseoir sûrement sa position. Notre digne ami était doué pour la réclame ; je ne pense pas qu'il ait eu son pareil dans l'art de monter habilement l'opinion publique. Voici la marche qu'il suivit : il ressuscita d'abord le baron de Brécourt, qui avait si peu servi, lui prêta des intentions homicides : on annonça successivement « que le baron en voulait à mort à notre confrère B..., puis qu'il s'exerçait à l'épée cinq heures par jour depuis quatre ans afin de tuer plus sûrement un de nos chroniqueurs les plus estimés. » On rappela, à mots couverts, les anciens dissentiments entre ces deux maîtres de la plume et de la lame. Les bons camarades déclaraient : « Cette fois, ça y est, Bénigou restera sur le carreau ; il y aura un joli poste de critique vacant dans quelques semaines. » Et puis, un beau matin, Tout-Paris apprit qu'à la frontière suisse, dans une rencontre à l'épée, M. Bénigou avait eu le malheur de tuer raide son adversaire, le baron de Brécourt. Pour des raisons particulières, la famille du défunt refusait de poursuivre M. Bénigou devant les tribunaux. Voilà, monsieur, le fond secret de l'affaire Bénigou- Brécourt, qui fit tant de bruit il y a vingt ans ; elle eut les résultats que vous savez. Bénigou fut l'homme du jour. Son portrait et, chose extraordinaire, celui du feu baron coururent les magazines illustrés. Je ne compte pas les interviews, articles de tète, biographies, études, appréciations, dont Bénigou fut accablé ; nous y vîmes avec stupéfaction que notre ami comptait parmi ses aïeuxun général de l'empire, et qu'il avait en outre du sang royal dans les veines.

Le cercle des Hommes d'épée l'élut président à vie ;

- lors il l'ut le témoin obligé de toutduel important ; on le consulta sur les questions d'honneur un peu délicates, entre autres sur l'usage de la main gauche, qu'il réprouvait hautement. Enfin, vous connaissez son beau livre : Mes duels (in-18, Ollendoriï). qui fut écrit vers cette époque. Tout y est scrupuleusement inexact. De là date l'apogée de Bénigou. Le Journal monstre lui avait fait un pont d'or : une chronique par semaine et les morts célèbres. Ses collègues l'adoraient ; il était en effet leur bouclier, et quand un rédacteur voulait risquer un mot dangereux, il l'attribuait immanquablement à Hénigou. Grâce à ce manège bien innocent, notre estimé camarade s'attira le renom de railleur féroce. A partir de ce moment, sa vie n'offre aucune particularité digne de remarque.

Je «itérai pourtant une anecdote assez curieuse, et ■ suis le seul à connaître aujourd'hui. Je me souviens que, le 30 avril 188., Bénigou eut à subir un pénible contre-temps.

Je le vois encore entrer dans la salle de rédaction, roulant les épaules, et portant fièrement sa tête d'officier supérieur en retraite (il avait adopté une tenue demi-militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, s'étant fait mer pour myopie . 11 arrivait ensifflottant la mardi.' de Faust et exécutait des moulinets avec sa canne. nal monstre avait alors pour directeur le père Yatrat. que Bénigou a remplacé plusieurs1 années après.

Vatrat le héla dès la porte, a Je vous fais chercher partout. Vous êtes introuvable. Le chasseur court après • matin. »

Bénigou esquissa un sourire farceur qui en donnait long à entendre. En effet, les dames l'appréciaient entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille. Donc Vatrat comprit ce sourire. « Ah ! gaillard ! il n'y en a que pour vous. Enfin, vous n'êtes pas trop en retard. Nous venons de vous préparer une petite surprise. Devinez un peu ?

— Vous êtes trop aimable, vraiment. Parions que vous m'augmentez ?

— Non... mieux que ça.

— ma langue aux chiens.

— Eh bien ! mon cher, susurra Vatrat. vous vous battez demain.

Bénigou s'arrêta net de siftlotter. Mais il crut peutêtre à une facétie, et haussa les épaules. « Elle est bien bonne, mon petit Vatrat, elle est bien bonne ; mais vous savez, je ne coupe pas dedans. »

— C'est tout à fait sérieux. On ne joue pas avec ces choses-là. Tenez, voici les cartes des témoins de votre adversaire. 11 y avait aussi une lettre, mais vos témoins l'ont emportée.

Bénigou prit les cartes, les palpa, les retourna, les regarda en transparence ; puis, subitement inquiet ; Voyons, c'est une plaisanterie, ou il y a erreur. Chacun sait que le jour ou j'eus le malheur de tuer le pauvre Brécourt, je jurai de ne plus toucher une épée. J'ai soin d'éviter tout ce qui pourrait donner matière à provocation. Relisez mes derniers articles; ils sont d'une grande prudence. Les cartes ne sont pas à mon adrçss

— Sans doute, dit Vatrat, vous a'êles plus directe-

menl visé. Bénigou se redressa.) Voici la chose : Lampouille, notre courriériste, a fait passer dans les échos d'hier une note à scandale sur la petite Zozo-Moneadeau, l'amie du marquis Ezano. Le marquis est votre collègue pcle, n'est-ce pas ? (Benigou secoua affirmativement la tète.) Ce matin, deux messieurs sont venus porter une lettre furibonde, où le marquis traitait l'auteur de l'anecdote de «• sénile gredin », de « cuistre baveux », et h' sommait de se nommer. Ce pauvre Lampouille n'est pas fort aux armes; de plus il a cinq enfants ; s'il est tué ou seulement blessé, voilà une famille sur la paille. Alors...

— Alors, insista Bénigou, qui sentait un malheur dans l'air.

— Murs nous nous sommes dit : « A quoi bon ence malheureux à une mort certaine. Nous allons lier au marquis notre brave Bénigou, qui ne demande pas mieux que de se signaler et qui nous accommodera l'Ezano de la belle façon. » Et nous avons déclaré que vous acceptiez la responsabilité de l'article. Vos témoins, choisis par moi, sont en pourparlers avec

— Vous... vous ave/ fait... vous ave/ osé ! hurla lié-

ispéré, ah ! mille millions de tonnerres! bien!

lu propre... vous êtes gentil, vous ! Gomme ça,

croyez que ça va m- passer ainsi :'... Alors j • suis

m attitré de la boite »-t j'endosse les duels des

■ni •'

— Bénigou, votre attitude m'étonne, mon ami.

— (a. par exemple, je m'en contreûche : Non.

unique, ma parole ! Vous vous abritez derrière mon nom pour aguicher des gens qui ne vous ont rien dit, et c'est moi qui paie les pots cassés, après ! Et vous vous imaginez que je vais me faire crever la panse pour Lampouille, cette brute de Lampouille ? Ah ! non ! non!! non !!! Je vous défends, entendez-vous, je vous défends de vous servir de moi et de ma réputation...

— Vous vous battrez, comme il est votre devoir de le faire, Monsieur. Désormais, quoi que vous disiez, vous êtes responsable de l'article. Et puis, voyons, Bénigou, c'est si peu de chose pour vous !

— Peu de chose, Ezano ? Un monsieur qui vous coupe des balles à 30 pas au commandement, et qui passe pour le meilleur tireur d'Italie î

— Et puis après? la belle affaire ! Vous lui servirez le coup du baron. Allons, mon cher Bénigou, un bon mouvement !

— Assez sur ce sujet. J'ai juré de ne plus me battre, et je ne me battrai pas.

Et Bénigou, épuisé, s'écroula dans un fauteuil. Le pauvre président des Hommes d'épée, il faisait peine ! Vatrat se montra d'une délicatesse exquise : il renvoya les- rédacteurs consternés, et resta seul avec Bénigou et moi, qui faisais des copies de lettres dans un coin. Le directeur mit le siège devant Bénigou ; il essaya d'abord de l'émulation.

— Voyons,* c'est de l'enfantillage ; vous qui possédez les plus pures traditions de l'école française, vous ferez des petits morceaux de cet Italien.

— Non ! il me tuera... je ne veux pas...

— Songez à l'affront que vous attirez au journal.

-honneur que vous encourez...

— Non... laissez-moi... je ne veux pas...

— Mais, sapristi ! comment un homme tel que vous ose-t-il dire des choses pareilles ? Vous refusez de vous mesurer avec un Ezano, qui est loin de valoir comme tireur ce pauvre Brécourt. Dites pourquoi, au moins !

— Parce (pie... je ne me suis jamais battu, lâcha Dénigou à bout de forces. Puis il entama la plus piteuse des confessions : il raconta tout, depuis la fumisterie du premier procès-verbal jusqu'à cette énorme mystification qui lui avait valu le renom de tireur émérite ; il exposait à mesure l'histoire de ses pseudonymes successifs : Don Martel, Pascal Navar, Sicilio Putea, Jean Duval, dit le Lorrain, de Brécourt, etc., etc. (Cf. .!/«

Et, navre, effondré, lamentable, il terminait, en

pleurant presque : « Vous avez eu pitié de Lampouille,

bon pour moi. Songez que je ne sais pas distinguer

hx du battez-tirez droit. Ce serait un assassinat ; je

vous en conjure, laissez-moi me dégager. »

J'estime qu'au fond le père Vatrat était considérablement vexé. Il prit néanmoins un air digne et pincé, et, avoir réfléchi quelques instants : « C'est bon, ditil, agissez comme il vous plaira, vous êtes libre. Mais vous m'avez trompé, Monsieur : vous n'êtes pas brave, ni adroit, ni courageux, ni le reste. Je ne serai pas plus longtemps votre dupe. Dès ce soir, vous cessez d'appartenir à notre journal. Vos témoins vont rentrer us laisse le soin de leur signifier votre décision. »

Il y eut un silence d'une demi-heure. Bénigou assistait à la débâcle de ses espérances et songeait à conjurer l'énorme ridicule qui le guettait à la sortie. En face de lui, raide et méprisant, le directeur apprêtait la cuisine quotidienne du journal. Et moi, à l'écart, je réfléchissais sur l'inconstance de la fortune. Enfin, à la nuit tombante, brouhaha dans l'escalier : les témoins rentraient. Bénigou se leva, préparant ses phrases. Ses témoins se précipitèrent vers lui : « Moucher, triomphe sur toute la ligne. Quand Ezano a su que tu étais l'auteur de l'article incriminé, il a faibli, puis il a retiré ses témoins. Un autre aurait pu se contenter de cela ; mais comme il s'agissait de toi, nous nous sommes montrés inflexibles et nous avons exigé une rencontre ou des excuses avec inscription complète au procèsverbal.

— Malheureux !

— Ezano a été d'un médiocre ! Croirais-tu qu'il a préféré des excuses ? Il nous a chargé de te les transmettre. On ne pouvait demander plus; c'est un joli duel de perdu. Maintenant, notre mission est terminée ; voici le double du procès-verbal. »

Monsieur, si vous aviez vu Bénigou ! Il fut superbe. Instantanément il se remit en selle, défripa son visage, affermit sa voix, redevint enfin le Bénigou solide et bien campé que nous connaissions. « Messieurs, prononça-til lentement, je vous remercie de votre obligeance; je considère que l'honneur est amplement satisfait, etquil n'y a pas lieu de pousser l'affaire plus loin.... Portez ça à la composition pour demain. » Il fut aussitôt

entouré, fêté, complimenté. Moi-même je tins à le féliciter, tandis que Lampouille, pleurant de reconnaissance, lui baisait les mains et l'appelait son sauveur... 11 accepta son succès sans forfanterie, si simplement que Vatrat, tout vieux singe qu'il était, s'y laissa prendre ; il réfléchit qu'il ne convenait pas de se brouiller avec un homme aussi fort. 11 alla donc serrer la main de celui qu'il avait mis à la porte une heure auparavant. 11 ajouta ces quelques mots : « Mon cher ami, le Journal vous offre un diner d'honneur ; nous tenons à célébrer Fheureuse issue de votre dernier duel. » Puis le prenant à part : « Vous savez, je n'ai pas cru un seul instant à tout ce que vous m'avez débité. Comme je tiens à vous conserver, je vous offre le secrétariat de la rédaction ; nul n'en est plus digne. »

Ainsi finit cette alerte où Bénigou faillit tout perdre, faute de sang-froid. Conclusion bien parisienne : la petite Zozo devint amoureuse folle de notre ami, et planta là son Ezano. Je vous confie ces divers détails, dont je garantis l'authenticité. J'espère que vous saurez r avec art, et que vous n'oublierez pas de «•iter dans votre article le nom de tout votre dévoué* E. Durand de l'Ardèche), lacteur au Journal monstre,

EQUATION.

Azèdc égale Zéda.

Azède est un très beau et 1res intelligent garçon. 11 n'a aucune fortune personnelle, mais ses qualités physiques et intellectuelles lui ont permis de l'aire dernièrement ce que le monde lui-même appelle « un beau mariage », c'est-à-dire qu'il a épousé une femme charmante et fort riche. Elle l'adore, lui se laisse faire. En tout cas il est heureux, la fortune dont il jouit lui permettant de travailler sans souci du lendemain à un cher livre longtemps rêvé.

Quand ses amis le rencontrent, c'est à qui le complimentera sur sa « veine » et quand ils lui serrent la main, c'est avec une cordialité mêlée d'une sorte d'admiration.

Dans le monde où il conduit Mme Azède, c'est, parmi les femmes, un concert d'éloges à son adresse. Toutes envient le « bonheur • de Madame, tandis que les hommes se récrient à l'envi sur « la chance de ce sacré Azède ».

lit Zèda, un beau et intelligent garçon, a fait dernièrement

la connaissance d'une jeune veuve très riche qui l'a trouvé fort à son goût. Comme ils s'aiment et sont tous deux sans préjugés, ils se le prouvent un beau soir, sans se croire obligés d'en avertir personne, pas même le légal et indiscret prud'homme que la société affuble d'une sous-ventrière tricolore pour unir les genr-

Comme il n'a pas le sou et que sa maîtresse est riche, ses amis se détournent quand il le rencontrent, et ne lui serrent plus la main. On accuse Zèda de se faire entretenir par elle. C'est un., ça commence par un m et ça finit en reau.

La situation de Zèda est identique à celle de Azède. 11 n'y a entre eux que l'épaisseur d'une écharpe tricolore.

I iu ne Azède égale Zèda.

Et pourtant, selon le Monde l'un est un veinard, et l'autre., vous savez bien, ça commence par un m et ça finit en reau.

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