ÉTUDE DE COMPASSION
( m a prétendu que miss Mol 1 y s'était mariée par amour. Je vous en conjure, faites de votre mieux pour démentir cette calomnie ; j'ai toujours considéré miss Molly comme une jeune fille trop bien élevée pour avoir un cœur; ce viscère psychologique lui faisait entièrement défaut, grâce à Dieu ! Certes, elle possédait la dose de romanesque commune aux Anglaises de son âge. Mais elle ne se serait pas permis d'avoir un sentiment naturel ; et, au plus fort de ses rêveries, il ne lui arriva pas une seule fois d'oublier l'heure du souper. Aussi bienjesuisà même de vous livrer quelques renseignements qui vous édifieront sur ce sujet.
suis heureux de vous apprendre que M. le pasteur Millanvoz va passer les trois mois d'été dans sa villa de Trouviile, Chanaan-CoUage : ces demoiselles Millanvoz et leur mère 1 y suivent, comme il sied.
Puis divers pensionnaires, de nationalité étrangère, viennent tenir compagnie à ces dames et supporter une grande partie de la dépense. On entend parier toutes les langues à Chanaan Cottage; une année, il arriva un Turc qui Départit que dûment converti. Du reste, excellentes aces, scrupuleuse propreté, soins de familles, distractions variées, nourriture de premier choix, et, par surcroit, direction de conscience. Chanaan ne chôme
jamais. M. Millanvoz a pris des arrangements avec un sien collègue de Londres, le Révérend Ebeneze Ruskin: le Révérend lui expédie des Anglais et des Anglaises et. échange de bons procédés, le pasteur lui expédie des Français et des Françahes. Les petits cadeaux entretiennent le protestantisme.
L'an dernier, dès son arrivée à Trouville, M. Millanvoz reçut avis d'un envoi de deux jeunes tilles tout particulièrement recommandées. « Je vous adresse, écrivait le Révérend Ruskin, deux brebis de mon troupeau, Misses Mary- Anne et Marie-Pauline Thorpe. Elles acceptent les conditions ordinaires. Ces deux personnes (23 et 28 ans) désirent prendre les bains que nécessite l'état de leur santé, ébranlée par de tristes événements. J'attire votre sollicitude sur Mary- Anne, l'ainée. Cette jeune tille a éprouvé de grandes douleurs morales. Dieu, qui lui donna la résignation, lui accordera peut-être la consolation. Mme Millanvoz, avec son habituelle délicatesse, saura panser les plaies de ce pauvre cœur blessé. Joints aux soins de votre digne compagne, vos encouragements et votre exemple les cicatriseront.
Je vous salue en Christ,
Votre à jamais dévoué, R. Ebenezer Ruskin.
(Suivent quatre lignes de titres en abrégé.)
Dirai-je si les demoiselles Millanvoz se sont réjouies de cet événement ? Longtemps on discuta la situation de miss Mary- Anne. « Un désespoir d'amour », avança la plus jeune, qui était de tempérament lymphaticorèveur. « Des pertes d'argent », trancha l'aînée, plus
pratique, plus femme forte de l'Ecriture. Mme Millanvoz espéra un décès de proches parents aisés, prépara sa trousse de conseils et d'exhortations à l'usage dosâmes en peine, (lest sa spécialité la consolation. Nous lui
as si vous vous en souvenez, un certain nombre de petites brochures roses : Aux anémiques de la Religion : le Tonique de piété : lu Reoalescière des Persécutés, etc., etc). M. Millanvoz lit préparer une chambre.
Au jour fixé, les misses ïhorpe débarquèrent, suivies de malles formidables, des malles à défier les siècles. (On les retrouvera dans mille ans, bien sur. au cours de quelque fouille, ) On installa le tout au premier étage de Chanaan : chambre virginale, rideaux blancs, devises bibliques polychromes encadrées sous verre, housses au crochet sur les meubles en pitch-pin ; balcon avec vue sur la mer. Les pensionnaires se déclarèrent satisfaites. Puis la vie s'organisa. Pendant les premiers temps, on
irvait. Mme Millanvoz. dès le premier repas, adressa
l'iministrées un menu discours empreint de bienveillance supérieure, d'affection maternelle et de compatissante curiosité: elle leur annonça, nécessairement, qu'elle serait une mère pour elles„et en môme temps une confidente, et aussi un médecin pour les maux de l'àme. Elle émit la douce espérance de voir ces demoiselles considérer ses filles comme des sœurs d'adoption. Elle les pr. vint enfin que le premier déjeuner serait à 8
!S et demie précises, h; second à 11 heures et demie précises, le dincr à 6 heures précises, et le service à Ja
nption-Church è 9 heures du matin précises le dimanche Et tout rentra dans le silence actif des repas.
Cependant on se disséquait à la dérobée. Mlles Millanvoz détaillaient des yeux leurs pensionnaires, comme si, devant les quitter pour un voyage au long cours, elles voulaient au préalable se graver leurs traits dans la mémoire.
Miss Mary- Pauline la plus jeune, ou mieux miss Polly, était assez vive, assez gentille, assez liante ; par déférence, il semblait qu'elle cherchât à s'effacer et à laisser l'attention du public s'attacher à sa sœur, qu'elle entourait de soins empressés.
Miss Mary-Anne, ou plus familièrement miss Molly, n'était pas jolie, jolie. Maintenant qu'elle est mariée, nous pouvons dire sans inconvénient qu' elle était plutôt laide, et pis que laide : fade. Ce n'est pas qu'elle fût trop épaisse; bien au contraire, elle eût jalousé les ralonges de la table. Ce n'est pas qu'elle eût les traits trop réguliers ; non. Ce n'est pas qu'elle fût trop rouge ; loin de là. Vraiment la nature lui avait donné un physique de laissé-pourcompte. Tout sollicitait la pitié dans cette longue figure ovine : les yeux vagues, humides, sans cils : le nez humilié, les longues dents safranées et les joues ridées par les larmes sans doute, et la bouche mince tirée d'un pli revôche. Pauvre fille ! une teinte d'uniforme désolation la revêtait de deuil. Elle avait l'air l'une brebis étique qui avait subi des malheurs ; quand elle demandait à boire, on eût dit qu'elle implorait le coup de grâce; oh ! cette voix brisée ! Et ces costumes élégiaques, blancs ou noirs, et ces châles interminables qui la drapaient en plis lugubres !
Elle aimait à s'accouder au balcon de sa chambre . «1<>
là. durant des heures, elle contemplait la mer, au loin, et berçait sa continuelle douleur au murmure des flots. Parfois, elle partait seule, un livre à la main, et quand elle revenait on pouvait constater qu'elle avait encore pleuré. Comme on la félicitait de cette assiduité de lecture : « Je relis toujours les mômes auteurs, disait-elle ; ils ont si bien chanté la Couleur ; mon cher Byron surtout ! Vous autres Français, vous n'avez qu'un poète capable de la comprendre : Sully-Prudhomme ! » Elle jouait du piano aussi. Des valses lente?, des nocturnes, des rêveries et des marches funèbres, en sourdine ; et quand elle chantait à mi-voix, c'était des romances où la rose du jardin s'était fanée, fading away !
Et, au contact de ce deuil immense, la famille Millanvoz se sentait devenir triste. A table, conversations à voix basse, pour ne pas troubler la mélancolie demissMolly. Lorsqu'elle s'accoudait au balcon, on quittait le jardin pour la laisser 'oute à sa songerie.
Mlles Millanvoz la guettaient avec des yeux apitoyés, brûlaient de lui dire : » Conliez-nous ce chagrin qui nous -ne tant, nous vous consolerons ; nous avons si grande envie de vous consoler : » Elles avaient remarqué MissMolly portait une bague au quatrième doigt de la main gauche ; elles crurent dès lors découvrir le secret de leur pensionnaire : évidemment son fiancé, un marin, s'était noyéen essayant de sauver un malheureux mousse tombé à la merpendanl une tempête. Même elles questionnèrent Polly sur les sinistres de la marine an- Polly montra une discrétion déplorable.
e situation ne pouvail durer, in incident en amena
ie dénouement. Tous les soirs, ces demoiselles travaillent, autour de la lampe, à divers ouvrages : tricots de laine grossière pour les pauvres. babiole de luxe pour les ventes de charité. Afin d'occuper les idées, une de ces demoiselles fait la lecture. Oh ! rien de très méchant, des romans de George Sand qu'on échenille, du Cherbuliez expurgé et la crème de Marion Grawford.
On lisait alors la Petite Fadette. Mlle Millanvoz l'aînée, ayant fini son chapitre, passa le livre à miss Molly. On en était resté à une scène attendrissante entre deux fiancés. Du coup, les tricots stoppaient, le crochet en l'air. Miss Molly lut posément d'abord, articula les syllabes avec netteté (excellent exercice de prononciation), puis sa voix s'altéra peu à peu, se mouilla d'arrière-larmes. L'infortunée miss essayait bien de lutter, mais le passage devenait déplus en plus palpitant, par conséquent les motifs d'attendrissement se faisaient plus nombreux. Incapable de contenir son émotion, Molly fondit en eau, et courut s'enfermer dans sa chambre. Stupeur dans l'auditoire. Miss Polly s'excusa comme elle put : « la lecture de ce soir ramenait de pénibles souvenirs pour sa sœur; elle allait la rejoindre et la gronder sévèrement. » Restées seules ces dames commentèrent la scène précédente. Mlles Millanvoz étaient intriguées au plus haut point ; elles flairaient un roman vécu, et la seule pensée qu'elle pourraient y jouer un rôle quelconque leur faisait passer dans le milieu du dos de délicieux petits frissons de curiosité. Mme Millanvoz eut également ses délicieux petits frissons ; néanmoins elle crut de son devoir de blâmer devant ses filles unpareilaccès de sensibilité. (Elle avait
pour principe qu'il faut comprimer l'imagination des jeunes personnes comme les sauvages Monbouttos compriment le crâne des nouveau-nés. Voir sa brochure : Internons la folle du loyis ! ) L'opinion accréditée fut que l'hypothétique midshipman avait bien de la chance d'être ainsi regretté.
Le lendemain, les Misses ïhorpe restèrent enfermées et ne parurent pas au déjeuner. Au dîner, miss Polly vint seule. Mme Millanvoz, qui n'y tenait plus, lui demanda un entretien particulier ; après le dessert, elle l'attira à part dans le boudoir. De loin ces demoiselles guettaient le trou de la serrure, en regrettant amèrement leur bonne éducation. A demi- voix (parce que de son côté elle se déliait du trou de la serrure. Mme Millanvoz confessa la Jeune Polly. Mlle lui lit comprendre l'étrangeté du proque sa sœur avait eu la veille : « Je pourrais m'en offenser, mais je comprends qu'il y a là quelque douloureux mystère dont miss Mary-Anne craint de me faire confidente. Qu'elle se rassure ! Une femme de mon âge connaît toutes les tristesses, par suite compatit à toutes [es misères ! Christ m'a donné sa force. Peut-être suis-je plus apte qu'une autre à consoler les maux de mes sœurs. Miss Mary est sûre d'avoir en moi une amie fidèle qui :onfortera. Je lui promets du reste une discrétion à toute épreuve. »
e en demeure de parler, miss Polly se décida, mais
combien de réticences et d'objurgations! i En effet,
ir avilit éprouvé un immense chagrin. Depuis cinq
ans .lie .'tait fiancée a sir W. Carcher. lieutenant aux
grenadiers- gardes. Elle l'aimait éperdûment, et devait
Pépouser au premier avancement. Tout à coup, le lieu-
tenant se refroidit, espaça ses visites, et finit par déclarer à miss Thorpe qu'il ne pouvait plus l'épouser. Il refusa de donner les raisons de cette volte. Longtemps Molly espéra que la rupture n'était pas définitive, elle écrivit lettre sur lettre ; l'infâme lieutenant les lui renvoya en bloc, non décachetées. Et miss Thorpe apprit par les gazettes spéciales que sir W. Carcher épousait une américaine outrageusement millionnaire. L'infortunée jeune fille tomba malade, vit la mort de près (d'où ce teint que nul reconstituant n'avait pu colorer) ; on l'avait sauvée à grande peine. Encore, deux ans après la rupture, ne pouvait-elle se consoler. La moindre circonstance suffisait à raviver son chagrin. Hier, les larmes l'avaient vaincue. La honte d'une conduite tellement improperls. retenait dans sa chambre. »
Mme Millanvoz fut tout à fait à la hauteur de sa mission. N'écoutant que sa bonté naturelle et l'envie qu'elle avait de connaître les menus détails de cette histoire, elle se rua chez miss Molly et resta longtemps enfermée avec elle. Ce qui se passa alors, ce qu'elle dit à miss Molly, ce que miss Molly lui répondit, nul ne le saura. Nous inclinons à croire que Mme Millanvoz remplit à merveille ses devoirs de carabin moral. Quand elle descendit, elle pleurait doucement. Elle déclara au pasteur que leur jeune pensionnaire était un rare sujet d'édification.
Ses filles eurent bien du mal à lui arracher le récit des malheurs de l'infortunée miss Molly ; du moins prit-elle soin de leur faire jurer l'absolue discrétion. Ces demoiselles jurèrent; par une exagération de conscience, elles firent jurer la même discrétion à toutes les personnes
auxquelles elles contèrent l'aventure ; lesdites personnes tirent jurer cette discrétion à des tierces confidentes, et ainsi de suite. Huit jours après, la société piétiste de Trouville, au grand complet, savait que miss Thorpe. l'ainée avait été abandonnée par son fiancé, mais surtout qu'il fallait garder ce secret.
s ce moment, les demoiselles Millanvoz eurent un
s inouï : on se les arrachait aux thés de cinq heures. Très naïvement, et cependant conscientes de l'effet qu'elles produisaient, elles tirent dans chaque cercle un touchant exposé des malheurs de leur chère amie, trouvèrent des mots charmants pour glorifier cette fidélité de sept ans et blâmer la honteuse rupture qui avait failli tuer la victime. Vous pensez qu'elles n'oublièrent pas la
de la lecture ; elles conférencièrent sur la douleur
air trompé avec une virtuosité remarquable. La souffrance de leur pensionnaire était devenue leur chose, elles l'exploitaient à leur bénéfice.
11 advint que, graduellement, l'infortunée miss Molly s'introduisit partout à titre d'oiseau rare. Elle faisait l'objet prineip.-il des conversations entre jeunes gens et jeunes filles, on se la montrait avec des clins d'œil expressifs. Au proche, des allusions voilées furent faites « à ces sentiments inébranlables que le temps et le mal lui-même
iu vent parvenir à renverser ... Miss Molly entra dans l'intimité des hautes personnalités protestantes. Des
is très ûères lui adressèrent la parole les premières,
la firent admettre dans les comités d'Association pour la
propagande de tout ce qu'on voudra dans ili^ pays très
El que de modestie I Elle De parut pass'émou-
voir de ces avances. Indifférente à tout ce qui n'était pas sa douleur, elle affectait dans ses relations avec autrui le plus complet détachement des choses de ce monde.
Vous n'ignorez pas que les messieurs Spitzer (banque Spitzcr frères) n'accordent leur amitié qu'à bon escient. Miss Molly eut l'insigne honneur d'être invitée à leurs tennis avec ces demoiselles Millanvoz, qui en conçurent un orgueil capable de compromettre leur salut éternel. Miss Molly tint sa partie assez brillamment, sans toutefois se départir de sa langueur habituelle- Mme Millanvoz, ravie de son rôlede confidente attitrée, la cornaquait avec affectation, lui jetait de temps à autre des dear Molly, poor girl} lénitifs, et en récompense miss Molly lui adressait des sourires mélancoliques, tandis que l'entourage s'attendrissait. Les infortunes exclusivement poétiques ont seules le privilège de susciter un intérêt aussi général.
Cette infortunée Molly ne fit aucun frais pour le fils de M. Spitzer le banquier (un si beau parti !), elle ne sembla même pas s'apercevoir de sa présence. Ses yeux navrés, toujours en quête du grenadier-garde par delà l'horizon, ne s'arrêtèrent jamais sur le gros Raymond. 11 s'ensuivit que le gros Raymond éprouva d'abord un certain dépit, puis un respect inaccoutumé, enfin une émulation prononcée. 11 s'efforça de fixer l'attention de la fiancée incurable, se multiplia en amabilités délicates, lui ramassa ses balles (ce qui ne s'était pas encore vu) la reconluisit plusieurs fois à Chanaan. A l'insu de tous, une amitié tendre s'établit entre lui et la jeune Molly. Il lui fit com-
— Di —
prendre qu'il n'ignorait pas son triste roman, qu'il la plaignait de toute son àmo ; de son côté, clic se départit de sa réserve, lui récita des passages doses poètes, se montra communicative. Et comme elle n'accordait cette faveur à aucun autre. Raymond Spitzer se sentit envahi d'une légitime fierté.
Petit à petit l'amitié tourna à l'amour, encore indécis. MissMolly confiaà Raymond les clétailsde ses fiançailles interrompues. Comme les autres. Raymond pleura, mais plus longtemps. Et ce fut alors le cours régulier de ces indispositions morales : il perdit l'appétit, abandonna le tennis, montra un regrettable penchant à la rêverie. Devenu le sigisbt'e des Misses Thorpe, il les suivait dans leurs promenades et portait leurs livres. Chose à peine croyable ! lui, le fils de Spitzer et Cie, il fréquenta assidûment la maison du pasteur Millanvoz, un simple pasteur. Le soir, il venait faire la musique, accompagnait au piano la romance de la Rose « fading away ! » 11 y eut des médisances, on le blâma, Spitzer et Cie lui lavèrent la tête. Résultat immédiat : Raymond exalta sa passion contrariée et devint tout à fait amoureux de miss Thorpe.
En beau jour, il la prit à part et lui dit : « Je sais combien vous avez souffert ; vous vous êtes confiée à moi, je vous ai comprise et aimée. Dieu vous doit un arriéré de bonheur : ce qu'un autre (que je ne veux pas nommer) a lâchement refusé de vous donner, je vous le donnerai, moi. Pauvre chère âme blessée ! je vous rendrai Eespéranceel la force de vivre. Voulez-tous être ma femme .' »
Molly lui répondit avec abnégation. « Un seul homme pourrait me rattacher à cette triste vie, vous Raymond. J'ai apprécié vos solides qualités, la sincérité de vos sentiments. Mais, que penserait le monde ? 11 m'accuserait d'avoir capté votre fortune, je ne veux pas. Pour la seconde fois je côtoie le bonheur », etc., etc.
Que de délicatesse en ce cœur trop noble pour notre hideux ici-bas ! Raymond insista, accumula les supplications. 11 menaça de se tuer, ce gros garçon. Elle céda. Et vers la lin de la saison nous avons appris que miss Thorpe Taînée allait épouser le fils Spitzer. A partir de ce moment, miss Molly nuança son ordinaire mélancolie de sourires timides. Vraiment elle fut presque jolie. Je crois même qu'elle engraissa. Elle n'afficha aucune joie de mauvais goût, n'enterra pas trop vite le souvenir du lieutenant Carcher. Seulement la convalescence de sa douleur s'affirma par degrés. Raymond rayonnait. Ce fut un beau mariage ; les journaux en ont parlé ; on citait dans le cortège Mlles Millanvoz. Je connaissais un peu les Misses Thorpe et je m'associai à l'allégresse générale.
Quelques jours après la cérémonie, le hasard me conduisit sur la grève, près de la grotte où cette infortunée miss Molly avait jadis coutume de ruminer son chagrin en face l'immensité. J'entendis un bruit de discussion violente ; je reconnus la voix des deux sœurs. Mais la voix de miss Molly ! comme elle me parut différente. Ce n'était plus cette sonorité triste de vase brisé, cette langueur d'accent qui contribuait au charme languide de notre amie. Ses mots venaient lancés sèchement, net-
ni : j'ai beaucoup connu des prêteurs sur gage qui avaient cette voix.
Voici le fragment de conversation surpris : je traduis.
— Vous m'avez promis une robe de soie, et non une ie coton, affirmait miss Polly. Tenez votre promes-
i je dis tout.
— Vous ne ferez pas cela, reprit la voix mauvaise, vous ne ferez pas cela, méchante tille (you hussy). Dans
is vous n'auriez plus rien.
m'éloignai. En revenant, je trouvai miss Polly seule, abîmée dans le plus com^letdésespoir. Je m'autorisai de privautés qu'elles m'avait accordées pourm'approcher d'elle et lui demander la cause de son chagrin. Elle me répondit en sanglotant : « c'est Molly... qui ne wnt pas me donner... ce qu'elle m'a promis... et pourtant, sans moi... elle ne serait pas mariée. Oh ! mauvaise . mauvaise sœur !
— Evidemment, elle a tort; mais vousncTnéritiezpas...
— Si. si, je mérite! Si je n'avais pas raconté à Mme Millanvoz et aux filles l'histoire de Molly, personne ne
ait intéressé à elle. Je vous dis ça, mais vous ne le je vous prie Elle me battrait ; elle est si
aisà comprendre, des indices ne me suffisaient Oir plus long, j'employai la ruse diplomatiq mnue; je feignis d'excuser Molly : « Elle n'a aucune raison de vous faire des cadeaux. Elle
situation qu'a elle-même. Sa triste aventure
lié'...
— Ah. oui î le lieutenant ! \ ousaussi, vous y a\ez cru :'