Les enfants s'amusent
Pour sur. c'était une bien bell' famille Que la famille Alplioiis' «lu Gros-Caillou.
Et, suivant l'association des idées, j'évoquai le souvenir de la famille Pickel, une belle famille, elle aussi.
Pour ces gens-là, un million ne comptait pas. Heureuses gens ! — Ils semblaient vivre naturellement dans l'or et les titres de rentes, et telle était leur richesse qu'ils mangeaient dans du fer battu, puisque Tor était trop oonmiun pour eu\.
Le nombre des Pickel était en rapport constant avec la population de chaque pays. Nulle nation qui n'eût ses Pickel ; l'arbre généalogique couvrait toute l'Europe de son ombre ; au pied, vivotaient les peuples sans défiance.
Il y avait les Pickel de Hambourg i la vieille branche)^ qui accaparaient le blé.
11 y avait les Piqucl de Paris qui accaparaient les viandes.
Il y avait les Pickle de Londres qui accaparaient les alcools.
11 y avait les Pickleson de Chicago qui accaparaient la charcuterie.
Plus des Picklcsy de liudapestli, des Picchelini de Milan, des Picklski et autres noms à racine de Pickel, qui aci^aparaicnt les graisses, le fer, le cuivre, l'or, l'argent, le bois, les charbons et autres ingrédients de notre triste existence.
Or, tandis que le commun des mortels (vous et moi) vivait, pensait, agissait presque par lui-même, les Pickel, seuls, n'étaient pas libres. Il leur était défendu d'avoir des sentiments, des intérêts, des passions ; ils appartenaient à la raison sociale Pickel ; partant, interdiction d'aimer (ciel!i. Dès qu'il naissait dans la famille un rejeton femelle, on le, ou plutôt la destinait à conclure des alliances avec les maisons rivales; ainsi furent annexées les raisons sociales Pickel-Fleiscli, Piquel-Iierriag, Mixed-Pickles.
A six ans, un jeune (Ou une jeune) Pickel pouvait prévoir son avenir :
« Je serai marié lou mariée; avec mademoiselle (ou M.) Huntel des cuivres, ou bronzes, ou zincs, ouétains j. Notez que les métaux se mariaient avec les métaux, les céréales avec les céréales, les troupeaux avec les troupeaux. 11 n'existe pas d'exemple qu'une Pickel-alcools se soit unie avec un Pickel-nickel, et vice versa.
Et cela leur donnait une singulière assurance dans la conduite de leur état d'àme, si tant est que la triture des aflaires leur en eût laissé.
Ils (ou elles; considéraient l'Univers comme un champ moissonné, où il restait à peine quelques épis à glaner. Leur intérêt et leur point d'honneur les obligeaient à se précipiter sur ces épis, à en conquérir la plus grande partie dans le plus bref délai.
Monsieur, j'ignore s'il existe dans le Troisième- Dessus céleste un Démiurge laeétieux; tout porte à le croire, et c'est précisément l'histoire que je vais vous conter. La Famille Pickel fut... dira\-']Q johanlre :' par le Démiurge susdit.
Le pouvoir était passé des mains de l'ickel de Hambourg dans les mains de Piquil de Paris. Entre tous, on les considérait comme les plus solides, les plus assis. Quand ils clignaient de l'o'il gauche, les Matières premières sautaient à des cours insensés ; quand ils clignaient de l'œil droit, on pouvait avoir du pain à un prix raisonnable. Donc, les yeux de la foule étaient braqués sur ces rares prunelles dirigeantes.
De mémoire d'homme, non, il ne s'était produit un fait antidiplomatique dans cette famille prépondérante.
Jamais, au grand jamais, un Piquel n'avait procréé un total d'enfants dépassant le total réglementaire, trois : une fille pour les alliances, un fils aine pour reprendre la Maison et un fils de réserve au cas que la guerre, l'épidémie, les accidents emportassent le dauphin. Toutes choses, observez, tendant à la conservation de la Raison Sociale, sans plus. Marche du progrès, repopulation, socialisme, balivernes. Pickel and C'^ s'en fichaient commeun poisson d'une pomme. Même que le blason de la race était : un poisson d'or dédaignant une pomme d'nznr.
Or, il arriva cette aventure extraordinaire, inoufe : le rameau maitre de la Branche Mère produisit un quatrième enfant, une lille superfétative. Cela n"a l'air de rien, n'est-ce pas? Calculez les conséquences.
L'ordre du monde d'après les pickeliens étant réglé
d'avance, celte lille ne devait rien trouver à accaparer ; le nombre du progrès est ternaire : cette lille était purement pléonastique, hélas ! Elle ne pouvait figurer au grand-livre des comptes de la Maison. Que n'éiait-elle bâtarde 1 On leùt établie honnêtement.
Le l'auteur de ses jours fui vivement blâmé par le conseil de famille, on lui reprocha son incontinence u llralinancière. — Voyons, le corps de ballet {corpus luxarimium) chùmait-il ? — On exigea de lui l'engagement de museler la nature, à l'avenir. Puis on mit les ingénieurs en qiiète d'une denrée inédite dont on put doter rinaltendue.
Rien de bon ne peut sortir de linattendu. Elyane Piquel manifesta dès l'enfance des goûts singuliers. D'abord elle fut sensible et afïectueuse ; quelle bizarrerie !
Puis elle répugna aux facultés calculatives de la famille, ne sut jamais discerner le prix d'une lorgnette du prix d'une pipe en écume, aima la nuisique, la peinture, les romans, les tableaux de Jeunes qui n'ont pas une valeur marchande ; abhorra les bijoux et l'argenterie massive. Curieux, n'est-il pas vrai ?
Cette surnaturelle Elyane eut l'audace de penser par elle-même, de plaindre ceux ([ui souffrent, d'avoir un tempérament personnel comme pourrait l'avoir la dernière des bourgeoises peu reniées.
Elle lit îe désespoir de sa famille par son obstination à refuser les solitaires-bouchons-de carafe, et les cabochons démesurés, et les banquiers riches de quarante faillites.
Elle mit le comble à ses excentricités : elles'amoura-
cha (l'un jeune homme pauvre (50,000 franci de rentes au plus, la misère ! ) Au lieu rie le prendre pour amant elle voulut l'élire pour mari. Elle déclara qu'elle se marierait avec ce jeune homme ; elle ajouta que ses vingt cinq ans l'autorisaient à se passer du Oui paternel.
Monsieur, telle fut la colère des Piquel, que du coup la Rente en haissa de cinquante centimes. Le peuple de Paris ne s'est pas expliqué pourquoi, cette semaine-là, il paya le pain deux sous de plus la livre. A Amsterdam, Londres, Berlin, de même.
Piquel de Paris manda en conseil tous les Pickei du monde et leur dit : « Vous avez raison, Raison-Sociale, ma lille est superfétativc. Elle a rompu la tradition de notre famille, elle s'est toquée d'un jeune homme pauvre (oO,000 francs de rente) et, chose plus grave, ce jeune homme ne fait rien, il n'accapare rien, il n'agiote rien. »
Aoh ! dit Pickleson de Chicago.
Wf/nderbar, dit Pickel-Fleisch de Berlin.
Foolish, dit Pickle de Londres.
Caramha. dit Piquael de Madrid.
Les autres onomatopèrent selon leur langage.
Le conseil discuta longtemps. « C'est une Pickei, elle ne cédera pas. » Ce fut la première conclusion. « Donc il faut lui couper les vivres. » Ce fut la seconde conclusion. « Et la séparer de la famille. », Ce fut l'ultime conclusion.
Ainsi fut fait. On enleva à la pauvre petite Piquel dénaturée son apanage de richesse, sa divinité piquelique, et on la chassa.
Et voyez l'ironie du Vieux Plaisant d'En-IIaut ! 11 ordonna que la petite Elyane serait mariée à son jeune homme : elle le fut; qu'elle serait heureuse : elle le fut : qu'elle adorerait son mari : elle l'adora ; qu'il l'adorerait de même : il l'adora de même ; qu'elle aurait beaucoup d'enfants; elle en eut à foison, à déraison sociale.
Elle vécut comme toute une chacune quelconque.
Et depuis, quand on parle de sa lille à madame Piquel, à la madame Piquel douairière, elle soupire : « Non. ne m'entretenez pas de celte créature, je ne la connais plus; elle est la honte de la famille :
Elle a fait un ^LAR1AGE d'amour!! »