‹ Les enfants s'amusentChapitre 29 sur 56 · NOS COLTINEURS · texte numérisé non relu

NOS COLTINEURS

Le sujet des courses organisées par le Petit Journal nous a rempli l'àme d'une mauvaise jalousie ou d'une louable émulation. Nous aussi nous méditions des projets de concours capables de passionner le public, et les lauriers de Jean-Sans-Tcrrc détruisaient Teiret des coniV-rences de M. Brunetières.

Ainsi nous avons successivement songé à des Coînses à 1(1 recherche d'Arlo)}, à des Luttes de Vieillards, des Matchs de locomotives, des Combats de poules. Un Ile-

'fd de l'heure pour l'amour obtint quelque faveur ; des

'iicurrents sérieux s'étaient fait inscrire pour cette

ornière épreuve; nous avons craint d'exposer l'iioniieur national à un échec ; puis les primes n'eussent pas

iiivert les frais des écrevisses, homards à l'américaine, menthes et pickles que l'on réclamait.

Nous avons essayé de combiner les sports en Courses de coUineurs sur hicij dettes, Ballye-paper d'égoutiers à cherai dans le collecteur, Régates de pompiers, Football d'Acodémiciens, Colin-Maillard debalayeurs.'Sl. Lépine remarqua justement que nous favorisions de la sorte une corporation municipale au détriment des autres.

Nous nous arrêtâmes au plus simple. Depuis quinze jours, nous avons inondé Paris de prospectus : Courses

'Paris-Versailles pour Forts amateurs. Les conditions ? <»li ! qu'aisées ! Serait proclamé vainqueur le citoyen por-

leur de la chose la plus lourde, qui arriverait premier^ à la Place d'Armes. Nous n'exigions ni certificat de nationalité, ni attestation du médecin; ni recommandation de députés.

Les prix nous ont coûté bon : nous ne regardons pas à l'argent et nous avons fait bien les choses. M. le Président de la Piépublique, dont la haute compétence s'intéresse à tout ce qui peut développer les forces vives du pays, M. le Président, dis-je, nous envoya un bon pour un vase de Sèvres n" 3, modèle des Sociétés deGymnas-i tique. Citons parmi les objets d'art, des Pastels de Jea; Rameau, une Madone assiéyée }:ar les Amours, de M. W.i Bouguereau ; une pendule à sujet moral représentant Berquin mellant une pèlerine à la Venus de Milo, don de M. Béranger; sur le socle ces deux mots: Charité-Chasteté; des invitations à diner chez madame Aubergine de Vernon, des mirlitons, et autres objets purement coni-j mémoratifs.

Donc, hier, à huit heures du matin, la rue où est si riiôtel que nous habitons, mon collaborateur et moi, 1 rue Gluck, si paisible d'ordinaire, présentait un aspec inaccoutumé; les concurrents, portant sur des crocheti ou dans des hottes les ol)jets les plus divers et les plui lourds à leur gré, s'étaient massés autour du portail d notre Hôtre. Trois de noj amis nommés commissaires orchidée à la boutonnière et sourire aux lèvres, véri liaientet scellaient les colis, inscrivaient les noms.

.le dois dire que les plus hautes personnalités du monde parisien se sont rendues à notre appel ; et notrft voisin de l'Opéra, M. Bertrand, qui nous regardait pa

— lin —

les t'cnr-trcs du cabinotde M. (lampo-Casso, soupira vers son associé M. C.ailliard, assez haut pour être entendu : « Si j'aurais su. on aurait loué les croisées au poids de

I l'or : encore une occasion ratée ! »

Le cortège fut réglé ; huit heures et demie sonnaient à la Bourse, le signal allait être donné lorsque, au milieu des acclamations, parut M. Henry Becque ; il portait sur un crochet M. Francisque Sarcey, prêté par la direction du Temps. En toute hâte on l'immatricula. Le starter agite un mouchoir ; retentit un sifflet obligeam-

hnent prèle par la Direction des Variétés. En route et bon courage !

.Mlez, ce fut un beau spectacle, ces trois cents homjmes marchant en bon ordre sous les charges énormes jiu'ils avaient assumées, et je comprends l'enthousiasme les officiers de réserve qui. du haut des balcons du Cer- 'le militaire, les applaudirent au passage. Comme imtression densemble, cela rappelait vaguement le tatleau d'Henri Martin : Chacun sa commère.

D'abord, les hommes en habitvert : M. Thureau-Dan- ;in, avec un paquet mystérieux sous le bras, entraîné lar MM. Mézières et Legouvé. M. Jules Simon et la collection complète de son Petit Journal (0uf!i entraîné

! lenny l'Ouvrière et Mimi Pinson. M. Lavisse et son âge historique I peu de chose, en somme», entraîné une députation de l'Association des Etudiants, ban-

< re en tête. D'Esparbès serrait sur son cœur le Napo-

léon de la colonne Vendôme, obligeamment communiqué par la Commission des Monuments ; l'entraînaient MM. Rapliarl Dullos et Garan dAclie en grande tenue. M. Laroche (T. F.; avait profité de l'occasion pour démé nager sa loge; ses camarades avaient tenu à l'entraîner : M.Mounet-SuUy portait ses bustes, M. Gotses tableaux, M.Silvain ses portraits, Mademoiselle Dudleysespots de rouge. Lui, à l'instar du Christ, il portaitsa croix: bien mal acquis ne profite jamais; au pont d'Auteuil, il fut forcé de s arrêter, et pourtant, il comptait aller jusqu'à ^'emours ! M. Turpin pliait sous le faix de ses chaine? d'antan.M.Lagrange fuyaitdevant lui pour lui donner des forces. M. V. Sardou équilibrait sur ses épaules son théâtre complet. M. Garnier et madame SaraliBernhardt le. précédaient. M. Silvestre suivait avec les Drames sacrr entraîné par sa Musc, une petite femme maigre Silvestr tenuem Musam, dit le poète. M. Pierre Blanc, doyen (1( la Chambre, portait allègrement ses quatre-vingt-cini ans. M. Claretie, comme toujours, tentait de se dérober MM. Dumas et Meilhac veillaient sur lui. Puis, la fouh banale dessénatcurs, députés et conseillers municipaux Allez je le répète, ce fut un inoubliable spectacle. Le:j passants s'imaginaient que le Tout Paris déménageait i| la cloche de bois.

Hélas ! En partant de la rue Gliick ils étaient troij cents ; en arrivant à Chaville ils n'étaient plus que trente! aux portes de Versailles ils n'étaient plus que trois ! Lj cortège s'égrenait comme un collier de perles au ferj moir rompu (cette comparaison m'appartient en propre!

A Auteiiil. MM. Georges Hugo et Léon Daudet trouvèrent leurs noms trop lourrls à porter: ils se réfugièrent chez M. (le Concourt, notre Saint-Simon Styliste. Alphonse Allais, pourtant si rompu aux exercices du corps, jeta bas SCS deux cents kilos ; l'Ilomme-Canon. député de Saint-Claude fut boire avec lui des sirops assortis. Passant devant le Palais des Machines, M. Rochegrosse courut y caser la Mort de Babijlone. \ la suite de ces défections, le directeur d'une de nos principales banques déposa son bilan et rien ne put le lui faire reprendre.

Que longue, cette route nationale sous le soleil en rupture d'Abbé Fortin !M. P. Bourget s'assit pour coordonner ses Sensations du Pointdu-Jour. >DI, Lemerre et Eugène Manuel, qui lassistaient, se mirent à discuter vente de vers ; le temps passa. Dès lors. M. Barrés, revenant aux calculs pratiques, dédaigna la vaine spéculation sportive et prit par la traverse vers Neuilly. Son Larousse harassa M. Floquet ; il s'assit dessus, en attente d'un tramway. M. Silvestre n'observa pas le premier principe des coureurs : retenir son souftle. Bientôt il lui manqua, contre toute vraisemblance... Au pont de Sèvres, M . Becque en eut assez de M. Sarcey : « Trop longtemps, je l'ai porté sur mes épaules », dit-il ; et v'ian, il le jeta par dessus la balustrade. C'est depuis ce temps que la Seine n'est plus potable. Le Napoléon de d'Fsparbès se lixa à Saint-Cloud, on n'a jamais su pourquoi. Jenny l'Ouvrière égara .M. .Iules Simon dans les bois de Chaville : on ne l'a plus revu. A Ville d'Avray, Emile Zola qui portait Lourdes, fut pris des premières douleurs et dut s'arrêter.

M>I. Ilalévy, Sardou et Thureau-Dangin tenaient bon ; M. Ilalévy qui. de parti-pris, ne va jamais jusqu'au bout de ses entreprises, tourna court au viaduc ; au guichet de 1 octroi, M. Sardou refusa d'acquitter les droits d'entrée de madame Sarah Bernhardt ; on l'empêcha de passer. Seul, M. Thureau-Dangin passa l'enceinte, marcha droit à la Place d'Armes, et entra dans le Palais, comme il est entré à l'Académie, sans coup férir.

Là seulement on ouvrit le mystérieux paquet ; et la surprise des commissaires fut telle qu'ils en sont restés depuis comme hébétés: M. Thureau-Dangin, d'apparence plutôt frêle et peu robuste, avait porté, durant près de vingt kilomètre? V Histoire de la Monarchie de Juillet !

SPORTSMANES

s. M. le Maharadjah Balao-Rao-Sing (on se iiunime ritinme on peut) ayant jugé bon que son lils connût les mœurs des Occidentaux. le jeune prince vint à Paris, '■es jours derniers, ac'.'ompagné de son précepteur, son interprète, ses animaux favoris et un lieutenant des garies de la reine d'Angleterre.

Dès son arrivée, il s"enquit des objets actuellement lUgnes d'attention dans la ville. Il lui fut répondu : (f Mazas et le match Corre-Terront ». Mazas était trop Idin ; entre les deux attiactions. il choisit le match.

11 entra dans le Palais des Machines et de loin aperçut ijuelque chose qui semblait une bille roulant dans une cuvette. En s'approchant, il vit que c'était un groupe de forcenés; chacun d'eux trépignait avec acharnement entre deux thunes étincelantes. 11 sinforma de ces malheureux, et en punition de quels crimes ils étaient con- <lamnés à c ; douloureux supplice.

Un voisin complaisant lui expliqua que deux bicylistos, accompagnés de leurs entraîneurs, s'occupaient d'établir le record, de 1,000 kilomètres sur picte.

Qu'est-ce que record ? interrogea Son .\ltesse.

L'interprète feuilleta son dictionnaire et trouva : « lle- « cors, .s. m., celui qu'un huissier mène avec lui pour ' servir de témoin dans les exploits d'exécution et pour

lui prêter main-forte en cas de besoin. »

— Ah ! vraiment ? dit le prince : mais à quoi sert que ces gens un peu malpropres roulent ainsi, sani, cesse., circulairement ?

— A rien, prince. Durant deux jours et deux nuits,' aucun d'eux ne s"est reposé. Pour arriver à ce résultat, ils s'abstiennent de vin, de viande et d"amour depuis trois' mois.

— Oui, je comprends. Vos hommes à roues, nous les appelons chez nous des fakirs, c'est-à-dire des saints qui s'imposent une mortification afin de mériter lo royaume d'Indra. A mon retour, j'ordonnerai cette pénitence, elle est originale.

Dans le moment, un bicycliste, dont le pneumatique venait d'exhaler son souffle, jura le nom de Dieu et les accessoires.

— .Xlors, ce ne sont point des fakirs! s'-'cria le prince désabusé. Qu'est-ce donc ?

— Des champions. Nous désignons ainsi ceux d'entre nous qui s'astreignent à un exercice spécial. Au cas que Votre -Altesse désire voir de ces champions, je la conduirai au café où ils se réunissent. 1

Le prince se fit guider vers ce café. ••

Autour d'une grande table qu'isolait le respect des concitoyens, des êtres difformes présentaient une partie du corps plus développée que les autres:

Tel, grùle et malingre, jouissait d'une paire de genoux gros comme des crânes adultes. Tel autre, plutôt gringalet, agitait un biceps et un poing droits énormes. Ce troisième, étrangj, offrait une moitié du corps inégale à l'autre ; le côté droit était robuste et mus-

clé contre nature, tandis que le côté gauche s'atrophiait. In quatrième aftligé dun torticolis, clignait un œil et distendait l'autre. Le cinquième, tout petit, avait hérité des pieds d'un géant. In sixième étayait d'énormes cuisses un torse exigu et des épaules voûtées. Et ainsi de suite. Un commun air d'inintelligence les apparentait.

— Ces gnomes sont horribles à voir, dit le prince. Donnez de ma part quelque argent à ces pauvres infirmes, et allons vite voir vos champions.

— Vous prenez pour des infirmes nos gloires nationales ! L'homme aux genoux pareils aux excroissances qui poussent sur les vieux chênes est le champioii de hivi/cle(te. l'abus de cet instrument lui exagéra les rotules. L'homme au biceps monstre est le champion du poids ; à force de jeter le boulot, il a gagné cette hyperbole de bras. L'homme au côté droit favorisé est le champion d'escrime ; il n'a jamais voulu tirer du bras gauche, afin (le ne pas se gâter la main.

Le cligneur au torticolis est le champion du pistolet. Le nain aux pieds gigantesques est le champion de la marche. L'homme aux cuisses est le roi des écinjers. Je vous épargne le reste, y compris le champion des courses à cloche- pied.

Tous sont partis de ce principe : « Adopter une spécialité parmi les sports, et s'y perfectionner en négligeant les autres. » De là vient qu'ils vous paraissent si laids, ayant déshérité d'exercice leurs organes au profit d'un seul.

Aussi, ils amassent de rapides fortunes, recueillent l'estime de leurs contemporains. Ils laisseront un nom

dans THistoire. S'ils avaient cultivé à la fois les divers sports, ils eussent été beaux, forts, agiles, adroits ; mais nous ne nous enorgueillierions pas de champions.

— En somme, ils ne sont d'aucune utilité à l'Etat :'

— Que \'otre Altesse me pardonne, ils sont fort utiles, au contraire. Les Parisiens adorent les sports mais ne les pratiquent point, il leur plait de \enir, à certains jours, contempler les efforts de leurs champions, et de se donner 1 illusion qu'ils pourraient en faire autant « s'ils voulaient ! » Cela les exalte pour toute leur semaine de travail sédentaire dans les arrière-magasins.

— En vérité ? de curieuses gens, vos compatriotes ! Certes, prince, de curieuses gens ! observa l'officier

anglais, ^'oici plusieurs siècles qu'on le leur dit et qu'ils^ n'en veulent rien croire !

Page 1