LES BRIMADES A L'ACADÉMIE
Le scandale de l'Ecole des Beaux-Arts a suscité l'attenllon des autorités compétentes. On se souvient que les jeunes rapins avaient poussé la méchanceté jusqu'à enfermer un de leur camarades en compagnie dune toile de Carolus, trois heures durant.
Un autre scandale va défrayer la curiosité publique. Mais laissons la parole à M. Brunetière.
f Messieurs, nous écrit-il, je vous prie de soumettre à vos lecteurs les faits odieux que voici : Nul parmi vos confrères n'a signalé les brimades dont les nouveaux académi' jens sont Tobjet. Moi qui vous parle j'ai dû en subir de toutes les couleurs. Pour l'honneur de la Vieillesse Française, il est temps que cela cesse. Lundi dernier, je fus convoqué ; jarrive ; Pingard me glisse :
^ ous savez, c'est aujourd'hui que l'on vous reçoit réel-
ioment. N'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal. »
litre; ces messieurs m'entourent et m'obligent à payer ;i l'oire d'abord au directeur, puis au secrétaire, puis à chacun d'eux par rang d'âge. (Il parait que c'est l'usage. Enfin ! je me rattraperai sur le jeton de présence).
Quand ils furent bien excités par les boissons alcooliques, ils m'entraînèrent dans la salle des séahces ; et là mon martyre commença. On me déshabilla : tout nouvel admis à l'Académie doit exhiber la sienne à ses collègues. Je n'insiste pas sur ce que cette tenue a d'incom-
patible avec mes fonctions de professeur à l'Kcolc normale supérieure.
Ces messieurs délibérèrent sur les tortures que l'on m'infligerait. Quelqu'un cliantonna sur un air connu : « Passonsà tabac notre Rrunetière ». Mais M. de Droglic, qui m"en a toujours voulu, insista pour que l'on me tatouât en rouge la chronologie des Académiciens depuis Pharamond jusqu'à nos jours, dans le dos. On acclamai son idée. Si vous venez me voir je serai heureux de vous montrer .cetta liste. (Autant que jai pu vérifier dans la glace, on a même fait une erreur de date à la hauteurj des vertèbres lombaires. Il faudra que l'on me rature ; mon honneur d'historien ne me permet pas d'endosserj une date erronnée !
C'est M. Leconte de Lisle qui dirigeait mes bourreaux. Cet homme babylonesquement cruel apporte,! dans les relations avec ses confrères, des habitudes del bohème barbare. Il m'ordonna de tirer les cheveux à| M. Camille Doucct; ce dernier y a gagné un épanch|| ment de synovie.
Ce n'est pas tout ; M.EmileOllivior profita traîtreus ment de ce que j"avais les mains liées, pour me lire bout portant son discours sur les prix de vertu. Un m| ment, j'espérai que mon calvaire prendrait fin. Une v( dit : (( Paix, paix ! Via là Rousse ! » Fausse joie, cen^ tait pas M. Rossignol, ce n'était pas l'alouette, mais c'\ tait l'ex-bàtonnier qui entrait.
Je poursuis : M. Gaston Boissier (cet âge est sans tié 1) forma un monôme archéologique dont il me doni la tête. Dans le costume ou j'étais, je m'exposais à
pli'urésie. Cependant que M. Joseph Bertrand, ensaqualiiL- d'astronome placé derrière moi, établissait entre la ■nie et moi des comparaisons qui n'étaient pas à mon
alliage. « Je ne l'ai jamaisvue de si près », disait-il.
Sapristi, on gagne sa vie comme on peut! Si j'étais \iitinoi'is, je vous garantis que je no serais pas ici.
I.esducs se tordaient. Même que. du coup, M. dAudiftivt-Pasquier en a failli parler ! Du moins, on me laflinne, quelque improbable que ce semble. 31. Mciihac
•hangeait avec M. Ilalévy des lazzi dans ce goût :
i.ors(iue ce sera tini, nous l'em-paillerons ». L'auteur (lu Monde où ton se nuit leur donnait la réplique. l liste !
(lommc nous débouchions sur le pont des Arts, des ;u't'Mts m'ont cueilli et mené au poste. Je suis rentré à liMéon et j'ai fait ma conférence sous la luniqued'un llic obligeant.
Je vous le demande, n'est-il pas honteux de voir des - 'US posés, estimés, jouissant de l'admiration publique, --i' livrer ainsi à des farces de gamins?
Je (lois à M. Pingard divers renseignements. Tous les aiudémiciens actuels ont souffert comme moi. 11 n'est ^'uorre que M. François qui n'ait pas éCoppée.
On outragea M. Melchior de Vogué dans ses senliiiu'iits patriotiques et russophiles en lui badigeonnant le l'iistérieur avec du bleu de Prusse. J'atlirme l'authen- 'ilédu fait.
M. Simon (qu'il me pardonne de dévoiler un tel secret) fut victime d'une plaisanterie jadis en vigueur au régiment ; mais l'austère et inébranlable président de
la L/'rjur contre la licence lassa la « patience » de ses persécuteurs. On a beau se moquer du 3Iaxime du Campdira-t-on. ces choses là déshonorent un passé.
J'ai gardé pour la fin les révélations les plus graves. Vous vous êtes étonnés, j'en suis sur, de voirM. Marmier mourir (il n'en avait pas plus de raison que pour exister). Sachez qu'il décéda à la suite de brimades qu'on lui inlligea autrefois. De même pour M. Renan, Le trépas de M. Camille Rousset est attribué à une autre cause. 11 périt du chagrin d'être perpétuellement confondu avec le secrétaire.
J'ajoute que, depuis mon entrée, jesuislesoufl'rc-douleurs do mes collègues. C'est moi que l'on charge do toutesles commissions; quand il y a séance du dictionnaire, on m'envoie chercher les lourds volumes du La. j rousse où ces messieurs ne rougissent pas de découper | des passages entiers sous prétexte d'abréger leur besogne.
11 importait que MM. de Rornier, Zola, Manuel con^ nussent par avance les vexations qui les attendent.
Merci, Messieurs, de la publicité que vous voudrc bien donner à ces faits monstrueux.
Veuillez agréer, etc.. ete.
Votre, eic, etc,
Feudis-and Bud.setiki.e