DÉCOURAGEMENT AU BIEN
I (S hasards de la flânerie me conduisirent l'autre jour I un étran^'c lieu de fête.
I ne salle pavoisée de ces drapeaux tricolores qui Mil l'H temps de paix signes d'allégresse. (Pourquoi ? iil n'a |)U me l'expliquer).
\ii fond de celte salle une estrade supportait une taouronnée de vieillards évidemment célèbres. Ces il illards avaient l'airdebusles de Déranger de chansonii'i'ldellollinetdeBernadinde Saint-Pierre. D'où je conliis que c'étaientlà des philantropes; car la profession aimer le prochain rend les faces lugubrement bonas-
s et mollasses.
i<^ m'assis parmi les assistants (douairières et notaires
1 K'-s, avec un soupçon de vieux militaires). Undesbus-
le l'estrade parlait, continûment, doucement et il
comblait que je m'enlisais dans de la pâte non le-
11 parlaitdu bien,de la joieprofondeque l'onéprou-
ait à faire le bien, de l'acharnement que les Françaisy
jpporlaient, des progrès de la vertu; il citait des exem-
lles, en vérité incroyables.
Tantôt un garde-cc)te sauvait un si grand noml)re de oyés, que les désespérés avaient renoncé à s'immerger ans le voisinage de sa cabane. Tantôt une vieille ser^ ante pauvre soignait ses maîtres infirmes durant cinuante années et refusait obstinément la moindre rétri-
bution ; bien plus elle les instituait ses légataires ;
gataires de quoi ? Mystère.
Cécile Blémur, jeune iille sans fortune, recueillait
mendiants dans sa cabane, les nourrissait, les soignl
et selon l'occurenee, les guérissait ou les ensevelis»
Elle en avait ainsi recueilli plus de cent. Comment? encore mystère, puisque l'orateur blâmai
l'égoïsme des gens d'alentour qui lui avaient refusé ton
subside.
L'abbé Tinardon ramenait dans la voie de la verti trois cents de ces gaminsvicieux que leurs barbares pa rents dressent au vol à l'étalage.
A Nemours, le vieux M. Delobelle crée unouvroirpoii les manchots ; à Moncey-sur Tonneuil, un homme don j'ai égaré le nom dompte une épidémie. Pansement' de scrofuleux, évangélisations de filles-mères, protection, d'orphelins, il y en eut un défilé qui occupa une heun et demie.
Les notaires palpitaient des narines, les douairiè ondulaient, tous naufrageaient dans l'émotion la pi cordiale. L'orateur les acheva par quelques éloges : « Sociélépour favoriser le bien peut revendiquer une larg( part dans ces succès, grâce à ses prospectus, à ses apô très, à ses concours, aux médailles qu'elle offre, auîj brevets qu'elle donne ; elle propage legoùt des belles ac lions : celui qui conseille le bien est encore plus digne d'éloges que celui qui l'accomplit, etc., etc. » Quand i s'assit, il y avait un pied deau dans la salle.
J'en eus la sensation très nette : ce vénérable se payaj cyniquement nos tètes. En effet, lorsque l'on passa à 11
vc du palmarès, aucun lauréat no se présenta. Tous - l'.t'roïques citoyens, pour des raisons diverses, s'éit ai)5tcnus de paraître. Malade, l'abbé Tinardon auiins voleurs ; empêché, Delobelle de l'ouvroir ; ■ci le Blémur ne quittait pas ses mendiants: le tombeur ^ l'épidémie mariait sa lillc. Ceci me parut louche ; land on fait le bien, on aime à en retirer un tant pour iil de félicitations.
\ussi, lorsque vint le tour du garde-cote, avant que )iateur ait eu le temps d'énoncer l'inévitable excuse, me levai et criai : « Présent », ce pendant que je me avais à travers les douairières un chemin jusqu'à ■sirade.
iùte des bustes. Une horrible expression d'angoisse i-pa le faciès de Rollin, Béranger dialogua vivement Voix basse avec Bernardin. Moi. j'étais calme et sou- •t devant eux, comme un qui vient réclamer le prix s noyés. Le garde-cùte lui-même n'aurait pas été us garde-côte.
; Le triumvirat des philanthropes fit preuve de sangioid. Ils ressaissirent leurs bonnes ligures bienveillans. Le premier me serra la main et me remit ma mélillc (ils avaient commandé les médailles !) ; le second I appela son ami et me remit mon brevet, avec la coui>nne de feuillages. Bernardin, le plus hypocrite, me ituilla le front de ses lèvres. Je lui glissai : « Tas de jrceurs! — Restez après la cérémonie, me fut-il ré- ;)ndu,j'ai à vous parler. »
descendu de l'estrade, je faillis payer cher ma plaijnterie. Les douairières voulaient à toute force m'em- ' 9
brasser, m'invitaient à diner ; les notaires s'inserivaii pour m'ofïrir à boire. Je sortis accompagne des pré dents et suivi dim cortège enthousiaste. Simple rcmj que : personne ne donna à la vieille aveugle qui vend des épingles à la porte : un coup de pied dans le cul-( jatte qui lui faisait pendant fut donné par l'un de it compagnons.
Enfin seuls! L'un des trois vieillards (un nom comtp Simon ou Auteuil) parla : « Cher ^lonsieur, vous n'ête pas le garde- côte, pour l'excellente raison qu'il n'y ap» de garde-côte. Vous êtes un déplorable fumiste ; encordevons nous vous remercier, vous avez été modéré vous pouviez aussi bien vous présenter à la place de l vieille servante, etalors,lout bornés que soient nos soc(é taires, ils eussent éventé la supercherie.
jNe nous vendez pas, nous serons francs avez vous Vous l'avez d'ailleurs deviné, il n'y a pas de servante pas plus que d'abbé Tinardon, de Blémur,de sauvetejj^ ou d'abnégants. Hélas ! tous ces noms, pseudonymes 3 notre espoir de régénérer la France !
Vous ne savez pas^ Monsieur, ce qu'il en coîite pQfl soutenir une réputation. Nous avons fait notre carrièf de ia bienfaisance ; nous avons présidé des banque^ prononcé des allocutions, couronné des rosières, tir des loteries, tenu des bazars de charité. Ainsi nousjj^j quimes une célébrité, des places, des crachats et del considération. Devenus vieux et menacés par la concm rence, nous avons été forcés d'établir notre position^] un coup d'éclat : je fondai avec ces messieurs la Soci pour favoriser la propagation du Bien, reconnue d'i lité publique.
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^ i j'avais su ! Comment vous dire les soucis que nous
lira cette fondation! Les adhérents affluaient, certes,
- ils voulaient des résultats. Or les frais des banquets
libèrent le produit des souscriptions. Nous avons
iil au plus lancé des circulaires encourageantes que je
•trouve immanquablement dans les chalets. Cest vous
iNiitrer le casque l'on en fait.
Le jour de la réunion générale approchant, il fallut à >;ite force dénicher des exemples, afin d'aftîrmer la né- >'^ité de notre association. Aprèsavoir fouillé la France itit're, nous n'avons rien trouvé ; on ne commet plus liicn. Le monopole de l'.Vssistance publique a tué l'iiiiative privée. Du reste, comme l'a dit le sage persan '■"Ih-Erehm : « Tout le monde se fiche de tout le mon-
Quc juste, celle constatation!
Nous avions pourtant découvert un sujet, un homme
uit l'inipuisable charité sauva de la misère les victi-
M'^ '] une inondation. Nous allâmes le voir, pour le sup-
d'accepter le grand prix de notre œuvre ; dès les
l'iiiiers mots, il entra dans une rage terrible : « Si
ms avez le malheur de parler de moi, je vous casse la
-ure et ça ne traînera pas, allez. Oui j'ai sauvé de jo-
> mufles. Savez-vous comment ilsme récompensent ?
'i\ que j'ai secourus me pillent, me volent mes fruits,
sint : K II est si bon qu'il ne nous en voudra pas.» Ceux
l'je n'ai pu secourir, faute de ressources, me haïssent
mort, me jettent des pierres, cassent mes vitres et mes
ôtures. Si c'était à refaire, j'ouvrirais plutôt les écluses
liir noyer le plus possible de cette sale engeance. »
Voilà, Monsieur, le résultat de nos etTorts; pour
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garantir le principe, nous avons inventé dos bien; leurs. De la sorte, moyennant quinze francs par an, sociétaires acquièrent la persuasion que tout est p^ le mieux dans la meilleure des Frances, Songez e bien vous seriez coupable en détrompant ces pauv gens ; songez à l'irréparable accroc que vous feriez à trc réputation. »
Tous trois pleuraient. Vaincu, j'ai promis de metai J'ai même souscrit comme adhérent.