AU QUARTIER LATIN
Le pays latin est sous le coup d'une émotion qui rappelle les plus mauvais jours de notre histoire. On aper- (,(>it. penchées au-dessus des choucroutes garnies et des bocks sans faux-cols, quelques-unes de ces figures sinistresqu'on voit surgir lors des grandes commotions populaires ; dans l'enceinte du Tir Jas, les meilleurs fusils du boulevard Saint-Michel s'exercent tous les soirs ; pour s'aguerrir aux fatigues d'une campagne, les étudiante iliiiltent le lit de plume pour la Botte de paille, tandisque 11' leurs doigts agiles accoutumés à d'autres travaux, lies infirmières volontîiires — anges de dévouement — tiansforment en charpie le vieux linge de Madame. Toute la rive gauche se lève pour venger l'afront infligé au mu- •^('■ede Gluny par les comédiens de r« Odéon de la rive 'Iroite ï.
Les faits, on les connaît : en époussetant une vitrine remplie d'objets de le plus vague authenticité, le conservateur du musée découvrit dans un coin un petit morceau dans lequel il n'hésita pas à reconnaître la dent que Molière gardait à Boursault ; enfermer ce précieux débris dans un écrin et TotTrir à la Comédie-Française, ce fut l'affaire d'un instant. Mais la maison de Molière refusa énergiquement d'accepter l'os qu'on lui tendait : delà colère du Quartier, qui prit fait et cause pour sou musée. Les choses en sont là.
Il n'est peut-être pas sans intérêt de connaître dans quelle circonstance ce refus, gros de complications, fut opposé au musée de Gluny.
La scène représente le (•a])inet directorial : une table recouverte d'un tapis vert, pas do jeux de baccarat, mais un verre d'eau avec tout ce qu'il faut pour parler. M. Claretie. M. Monval, toute la troupe : hommes, femmes, Mlle Dudley. Les ligures sont aussi mornes que s'il s'agissait de subir la lecture d'une pièce de M. Emile Bergerat.
M. l'administrateur. — La séance est ouverte.
M. woRMs. — La situation ? voici. Le musée de Cluny veut se débarrasser d'un tas d'objets encombrants; si nous acceptons ça, il nous proposera demain un lot de ceintures de chasteté ; nous n'en saurions que faire.
^dle LUDWiG. — Evidemment.
-M. LK BA]GV (dvi'c le liidcux sourire qiCil a héritêde Voltaire). — Qu'on envoie ça à Marck et Desbaux.
M. BoucfiER. — Pourquoi ?
M. LE iBARGv. — Toujours Bouchcr, celui-là ! parce que rOdéon a plus besoin d'os que la Comédie.
M. siLVAix. — Soyons sérieux: ce fragm.ent a-t-il appartenu ou non à Molière (A ce nom M. Monval incline pieuscnienl la têle ). "N'oilà ...
M. MOUNET-suLLY. — ... Jlie quesUon !
M. ooT. — Yes. J'ai lu dans Saint-Simon cepassage que vous me permettrez de vous citer: « Tous deux i Molière et Racine); avaient part aux faveurs royales et
ii.iiigeaient au munie râtelier. « Vous le voyez, Saint- -iinon parle d'un râtelier. Il estdonc évident que ce dé-
.M. MuNVAL. — Dites cette relique !
M. (ioT. — ... n"a jamais appartenu à la mâchoire de notre grand comique.
M. cQijUELiN CADET. — Cette liistoirc de Chicot, cest fou.
M. TEiiviiE. — Vive Henri lll !
TumuUe
m"° moueno. — Voyons, qu'on en finisse avec celte Jiscussion Oflontalgique. La Comédie ne peut devenir la maison de Molaire.
M. l'administrateur. — Nous refusons :' .V l'iinaniniité ? Bien. La séance est levée.
UNE VOIX DE FEMME. — Elle a Hcu d'ia veine.
Les troubles du Quartier latin s'accentuent. Une escouade d'étudiants a envahi le ca!é dllarcourt et dispersé avec une effroyable brutalité un groupe d'agents des brigades centrales qui y prenaient, inoffensifs, de paisibles consommations. On s'attend aux plus graves événements.
Les éditions subséquentes de ce volume tiendront nos lecteurs au courant.