‹ Les enfants s'amusentChapitre 52 sur 56 · GRANDEURS · texte numérisé non relu

GRANDEURS

Un parc merveilleux ; de splondides chênes de l'espèce dite séculaire, ombragent les chemins soigneusement sablés. Nul bruit. Des murs dune hauteur insolite défendent contre les regards curieux les royales seigneuries qui hantent ce parc. Là-bas, au bout de l'allée do hêtres en voûte, est néceesaircmenl un château d'architecture sévère. L'automne se prêle à la mise en scène, sans prémédiation toutefois: c'est la saison. tant mieux, rien de plus.

Çà et là, sous le bois lon no voit pas bien à cause du feuillage et dos murs fâcheux!) quelques personnages richement vêtus, du moins il semble, agitent des gestes d'une souveraineté trop rare en ce bas-monde. Plusieurs, tiens ! sont coiftes de couronnes dorées, que nous croirions en papier si la solennité du parc ne nous autorisait à les croire réellement en or. Celui-ci porte au col rOrdre de la Toison, comme un beau petit Ilcrnani, à moins que ce ne soient des feuilles mortesdont il aurait ainsi confectionné un collier.

Allons donc !

11 s'arrête et apostrophe hautainement un personnage couronné qui passait sans faire attention a lui.

L'homme au coLLiEa. — Holà ? Qu'est-ce ? Depuis quand la canaille se permet-elle de passer sur mon chemin sans me rendre hommage. Je vous ferai brancher

à ce c'iiènp, Tami. aussi vrai que je suis... le roi d'Es-j pagne.

L'autri; hommk (porte im sabre au côté ; pounjuoi voii-^ lez vous que ce sabre soit en hais ":'). — Fort bien, mon cousin, vous voyez mal, à ce qu'il me semble ; vous me prenez pour un de ces pauvres êtres que je laisse errer en mon parc, par pure charité. Regardez mieux et vous connaîtrez à qui vous parlez. Ignorez-vous, par hasard, que je suis... l'Empereur d'Allemagne ?

l]:i ?," HOMME \surcient furieu.r \ il menace /' /.'mpereur d'Allemaf/ne ; un larr/e ruban rouf/e barre son plaslrou) — l'Yédéric Guillaume, n'est-ce pas ?

L'Empereur d'Allemagne (x^ reculant déJaifincuscment). — Oui. Que voulez-vous? Demandez looi une grâce, et je vous l'accorderai. Ou plutôt voyez mon premier ministre qui doit être avec ma suite, dans les environs. .Te désire que l'on me laisse seul.

L'homme al rubax de soie (à moins que d'andrinople ?) Pardon, excuse, j'ai rang de souverain. On est poli quand ou a reçu de l'éducation. Mais vous n'êtes qu'un soudard, qui règne par le caporalisme. .Moi, je suis M. Carnot, Président de la République. Et puis, vous savez, j'en ai assez, je veux libérer le territoire, et plus vite que ça. Ilouste. liiez.

U.NE DAME {àfiée, arrioe sur ces rnlrefailes. Elli' forte une écharpe hleue en travers de la poitrine: une mantille, OH jugerait un vieux rideau, lui couvre les épaules. Teint enluminé d'une femme qui boit\. — ,Ie veux vous mettre d'accord, messieurs. Ce parc fut planté par mes ancêtres

■iwi me le cédèrent pour un clieval, ainsi que chacun

lit. Je consens à vous y accueillir. .Alais rappelez-vous quil appartient légitimement à la Reine d'Angleterre, Impératrice des Indes.

M. Cxn'sor ifurilioiiih. — Oùca. la Reine d'Angleterre ? J'ai aussi à lui causer, à celle-là...

La dame .\gée (froissée). — Ou ça? insolent ! Mais devant vous ; c'est moi la Reine Victoria, il n'y a pas à s'y tromper. Je vais vous faire chasser de mon pare.

M. Carnot {exaspéré). — Par exemple ! Vous m'embêtez en Inde, vous m'embêtez à Madagascar, vous m'embêtez en Egypte, vous m'embêtez au Dahomey ! Faut encore que vous veniez m'embêter ici ?

La reine Victoria. — 11 me semble...

U.NE .JEUNE FEMME \0}ihcHe. iiui parole ! cheveux épars couronne de rameaux verls, air inspiré, interrompt et (Ut : Le monde n'est possédé par aucun souverain, mais par le Poète-Roi. Ecoutez ces poésies que j'ai composées hier, et dites s'il est rien de plus irrêvé ; je les ai lues à Pierre Loti qui les a trouvées très bien. {Elle va commencer. Frédéric Guillaume l arrête).

L'Empereur d'Allemagne. — Allez plus loin, ma fille, nous ne sommes pas en humeur d'entendre des fadaises; votre place n'est pas parmi nous.

La jeune femme. — Je suis chez moi ; ne reconnaissez-vous pas... la Reine de Roumanie?

M. Carnot {écumant). — Ha ! enchanté ! comme ça tombe ! Que je ne sois pas réélu si je ne vous dis pas votre fait ! Vous inondez mon pays de rastaquouères qui filoutent et gâtent mes sujets .• si vous vous permettez...

{Lut cDiipe la parole Vîi personnaoe vêtu d'une longue\ draperie que vous avez lorl de prendre pour un couvre-piedi il lient eu main un sceptre de cuivre eu forme de tringle portière).

Le Personnage. — Qu'est-ce que vous complotez là, en bande à part ? Quiètes vous? Je vais vous jeter dehors et vous faire étrangler par mes eunuques. Vos intrigues m'obsèdent : vous méditez de vous emparer de mon royaume et de vous le partager. Ne dites pas lecontraire, Victoria ; il y a beau temps que je sais à quoi m'en tenir, Par Mahomet, je suis Abdul-Hamid, et vous allez voira qui vous avez affaire.

(Entre uu homme vêtu d'habits sordides; il fait tinter daiis sa poche des espaces qui rendent un son comme de cailloux heurtés. Il n'a pas de couronne).

L'Homme a accent allemand, léger si on peut s'exprimer a nsi). lia ! les bonnes gens qui prétendent que ce parc est à eux! Laissez-moi rire. Quelle pitié! On ne vous a donc pas dit chez qui vous êtes, braves sots? Chez Rothschild, tout simplement. Rothschild qui a au moins vingt, que dis-je ! soixante-quinze milliards à lui, qui ne doivent rien à personne. Avec ça, il peut, si ça lui plaît, acheter vos royaumes, vos sujets, vos couronnes, et vous avoir, vous, pour ses valets de pied. Or Rothschild, qui est-ce ? Mais c'esl moi, mes petits. Ça te la! coupe, hein, la reine d'Angleterre. Débarrassez moi le plancher.

Tous (en tumulte. — insolent .. ! Lèse-Majesté î .. A mort !

(/Is vont .fe précipiter sur Ilothschild, quand apparaît

vieillard à long cheveux blancs et barbe chenue, Jupiter ma tiné de Jéhovah ; il lient une grande gaule à la main et s'interpose entre les combattants).

Le vikux. — Voyons, qu'est-ce qu'il y a ? — Je viens rétablir la paix parmi vous, mes enfants. Jevous ai déjà envoyé mon fils pour c;a, dans le temps. Je vois qu'il n'a pas su s'y prendre. Expliquez-moi le sujet de votre dispute.

L'Empereur d'Alle.mâgne. — Ce faquin déguenillé prétend que le parc où nous sommes lui appartient. Or, tous les gens qui ont appris un peu de géographie conviennent que le territoire est à moi M. Carnot. — Non à moi...

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