‹ Les enfants s'amusentChapitre 54 sur 56 · DK L'ADAPTATION DES ÉPIDÉMIES AU BOXHKUR PUBLIC · texte numérisé non relu

DK L'ADAPTATION DES ÉPIDÉMIES AU BOXHKUR PUBLIC

A Monsieur lùiiilc (iaiilii'i-. vulgarisateur. Monsieur, Des gens que je me plais à reconnaître sagaces se sont affligés pour ce que nous laissions tant de forces en déshérence. Le long de ce pauvre monde, déjà si mal aménagé à la commodité de l'homme, mille choses se perdent faute d'un initiateur qui les approprie à notre usage. C'est ainsi que (lùlison. vousétes hien coupable !) le vent, le flux et le reflux de la mer, les éruptions volcaniques, les phénomrnes naturels ne skrvf.nt a uiK.v, sinon à fournir des métapliores aux poètes, rêveurs sentimentaux, et autre racaille. N'êtes vous pas triste, lorsque vous songez à toutes les scieries-mécaniques qui sont en puissance dans les chutes du Niagara, depuis des siècles, et qui n'arrivent pas à éclore ? 0 la mélancolie de lamatière incomprise ! iMoi, de telles réflexions me désolent, et j'avais jadis résolu de fonder VŒuvre des V/r/iialilcs de la nafiiir, de haute bienfaisance s'il en fat.

L'orage aurait, enfin, une raison d'être, si l'on construisait des accumulateurs, capables de retenir, à titre d'indemnité, l'électricité quil développe. Notre bitume n'était utilisé que par les colporteuses de spasmes, aux futiles évolutions, quand un ingénieur, plutôt un Dieu !

projeta d'employer les trottoirs connno puissance motrice. Il vous en souvient, le fifjaro donna les détails de cette glorieuse invention. Par malheur, les capitaux se firent excuser.

Néanmoins j'oserai dire que l'abandon de ces forces n'a qu'une importance restreinte ; d'autant que pour les mettre en œuvre, il coûterait gros de peines et d'argent. Combien plus grande est la faute que nous commettons envers le Créateur lorsque nous négligeons les épidémies dont si Toute-Sagesse nous gratifie ! il m'était réservé de montrer quel parti est tirable de ces purgations ethnologiques. Mes contemporains se lamentent, souscriptionnent, écrivassent, s'ompliénolent, cependant que je rédige à leur bénéfice le présent mémoire sur lequel j'attire votre attention. Je compte que vous m'aiderez à répandre la lumière: au besoin, je pétitionnerai vers les Chambres, car j'ai, comme tous les grands penseurs, l'entêtement de sauver l'univers^ même malgré lui.

Soit, en exemple, la plus commune et la plus maniable des épidémies: le Choléra. Sous l'empire de sentiments divers, peur ou inditîérence, nous le laissons vagabonder à son aise, frapper au hasard, sans que le souci nous vienne de le domestiquer. Subitement nous manifestons à son égard une défiance qui se traduit par des cordons sanitaires, des arrêtés préfectoraux, mesures préventives et polichinelleries analogues. 11 s'ensuit que les bons et les mauvais, les riches et les pauvres, les sots et les compréhensifs meurent pêlemêle, à l'instar des mouches, snvs aucune mrthoile. — -, !;ogretlal)le ! .

\'uici co que je propose. Dés que se sera produit un cas (le choléra (j'entends l'asiatique, le seul qui donne des résultats sérieux) sous prétexte de circonscrire le fléau, on internera l'initial moribond accompagné de ses brancardiers dans le Palais des Machines ; là ils trouveront ce qui peut adoucir une agonie : jeux de cartes, livres gais, boissons spiritueuses, etc. Puis, on enverra les rejoindre tous ceux dont l'individualité, faisant double emploi, occasionne de pénibles luttes entre citoyens, tous ceux aussi qui gênent le fonctionnement de notre machine gouvernementale. Nous n'aurons pas la cruauté de les y contraindre par sergent de ville. Nous exploiterons leur vanité en les nommant Membres (le commission d'étude, obligés par leurs fonctions à visiter le siège de l'épidémie, et à s'y cantonner jusqu'à cessation d'icelle. Or, comme on leur aura soigneusement confisqué les désinfectants et les prophylactiques, il y a gros à parier qu'ils y laisseront leurs os. Grâce à ce détour heureux, nul reproche ne nous incombera de leur décès. De peur qu'il ne se dérobent à leur devoir de courageux citoyens, ou fassent la petite bouche de modestie, alléguant « qu'ils ne sont pas dignes de l'honneur... que leurs capacités ne leur confèrent aucun droit à cette, il est vrai, flatteuse distinction, etc., etc. » et cherchent à s'échapper par des faux-fuyants aussi piètres, nous les avertirons que chaque démission sera immédiatement punie de mort, et qualifiée crime de lèse-patrie. Un cordon de soldats cernera le Palais ; ordre detirer sur les récalcitrants. Ceci arrêté il ne nous restera plus qu'à régler l'ordre des promotions

et à K'S diriger par groupes sur le sanctuaire désaffecté (le la [Mécanique. Le système ici détaillé n'est pas pour froisser notre hypocrisie formaliste. Le Tonkin est trop éloigné, et d'ailleurs réservé aux seuls militaires. Il convenait de trouver plus simple à la fois, plus économicfue et plus complet, Voilà. — Qu'on se le dise !

Tout de suite un mieux sensible se manifestera dans rétat de Lactuelle société ; les ulcères qui la rongent cicatriseront. Nous jouirons de l'Age d'or prédit, au petit bonheur, par les voyants. .Te vous invite, d'avance, au banquet d'inauguration de notre Néo-Salente.

D'abord nous obtiendrons une, au moins provisoire, solution à la Question sociale, ^'ous avez remarqué, en effet, que les pauvres ont, en temps de choléra, un penchant étrange à mourir en masse. (Les philantrophes observent, à ce propos, qu'ils créent des foyers infectieux dont les riches peuvent avoir à souffrir).

Or, la plus radicale extinction du Paupérisme consistant à se débarrasser des pauvres, on engagerait les indigents, mendigots. traine-misère, loqueteux malpropres fauteurs de disparates, à visiter le Palais des Solutions Absolues. Pour les y conduire* on mettrait à leur tête les brouillons alarmants qui complotent con-MB tre la sécurité des Heureux. On ne les reverrait plus, soyez en assuré ! On proliterait de l'occasion pour désormais assainir et aménager les quirtiers qui mettent en danger notre chère capitale, véritables bouillons de cidtnre à microbes et à revendications.

Il est mort de faim, cette année, plusieurs vingtaines de milliers de créatures. N'est-il pas d'one humanité bien comprise d'épari,'ner aux survivants de vaines tortures et d'abréger le formalisme de la misrre '.'

Inutile d'ajouter que le niveau de la criminalité s'abaisserait peu à peu à proportion que les candidats au crime disparaitraient. Nous ne verrions plus se produire ces attentats contre immeubles dont quelques désespérés ont donné l'exemple dernièrement. Les violents et les désireux d'unutopique état-de-choses iront se perdre au sein de la putréf.iction rédemptrice, en ce Palais., là-bas. et pour ne pas trop morceler la besogne nous leur adjoindrons les ligueurs, les gymnastes, les associés de n'importe ([uoi, tous les tapageurs sans motif. Ils superfétent.

Les bienfaits de cette méthode s'aflirmeront aussi dans un autre ordre d'idées. La concurrence vitale nous harcèle de plus en plus acharnée en nos facétieusement dénommés : Carrii'rc-s libérales. Les arrivés, ventripotents et accapareurs, opposent aux jeunes qui les tirent parleurs basques la force de 1 inertie. Avec égoïsme ils s'obstinent dans l'existence, — je vous le demande, estce juste ?

Un sage (je crois que c'était un négociant en faillite) a proclamé sur banderoles cette vérité-de tous-temps :

LES GRANDS MAGASINS NOIS DÉVORENT ! Ici, Clï littérature, nos grands magasins sont M.M. Chose. Machin, X, 7i, des Grands Quotidiens. Ces messieurs cunuilent les

chroniques en divers endroits, monopolisent les gagnepain et les décorations ; nous autres, nous exécutons, ce durant, le pas de la Pyrrhiquc-devant-le bufîet.

Le voyageur Philippe Dubois qui visita TOcéanie el les romans de M. Bourget, nous donne le renseignement suivant : chez certaines peuplades sauvages, dès qu'un vieillard se fait visiblement par trop vieux, on le persuade de monter dans une arbre, et, une fois qu'il a atteint la maîtresse branche et s'y cramponne, chaque adolescent de la tribu vient, à tour de rôle, secouer l'arbre énergiquement. De deux choses l'une : ou bien le vieillard est encore vert et résiste ; alors c'est bon, on lui conserve la vie, les dignités sénatoriales et ce qui s'ensuit jusqu'à nouvelle expérience ; ou bien le viellard est mùr ; ébranlé par les secousses, il tombe, se casse la tète sur le sol, et là est achevé par la jeune génération. Du moment que c'est dans les lois personne n'y trouve à redire ; de la sorte, les Finécures changent souvent de titulaire, le peuple est content. — Que ne transportons nous ces coutumes chez nous, avec des formes cela va de soi, car il ne faut pas oublier que nous sommes civilisés, au fond. J'ai déjà, pour ne pas perdre de temps, dressé une liste d'encombreurs que l'on pourrait soumettre à la question préalable signalée plus haut. Après sélection du conseil des Joseph Prudhommes qui nous gênent, on enverrait les plus marquants dans l'immortalité, c'est-à-dire dans le Prytanée ou le choléra nous en libérerait.

Je n'insiste pas. Ainsi, le train des idées ne ralentirait plus aux stations : nous pourrions enfin instaurer le Mécénisme d'Etat.

Tierce amélioration : mon petit système a lavanla^e de supprimer les idées mystiques, mais là, complètement. L'expérience l'a prouvé : lors des grands cataclysme, il s'élève des classes populaires ainsi que des classes dirigeantes un ridicule plébiciste vers le ciel. L'imprévu de la mort, diverses curieuses coïncidences, des décès justifiés et semblant des vengeances d'en-liaut, la terreur d'une réprobation fcliacun a ses peccadillesi tout cela suscite chez les simples la croyance au surnaturel, croyance, hélas des plus contagieuses. Les caprices du fléau leurs paraissent imputables à une Providence divine que Ton pourrait fléchir par prières et actes expiatoires : il s'ensuit une foule de démarches, telles que jubilés pittoresques, oraisons publiques, 1 èlerinages; jeles juges attentatoires au matérialisme qui est la religion des esprits pondérés et descontril)uablessans reproche. Si vous organisez le fléau, vous lui retirez l'apparence de mystérieux où se prennent tant de faibles idéalistes. Il devient institution, fléau municipal, entaché du terre-à-terre et du médiocre qui sont caractéristiques de notre administration. Laïcisons le mystère.

Je pense égalementque nos débats politiques se trouveront fort aplanis. L'opposition, il y aurait mauvaise grâce à 1 ; nier, préoccupe nos gouvernants et les empêche de vaquer à notre bonheur avec tout le soin que nous sommes en droit d'exiger deux. Nous aurons là une occasion unique de déblayer le terrain. Les repré-

sentants de 1 aristocratie iront d'eux-mêmes vers le champ clos de mort, pour peu qu'on leur rappelle la sortie héroïque de Saint Louis, les pestes des croisades, Jaffa, etc. L'apocalyptique Cheval Pâle emportera vers le néant les restes de la glorieuse race, et ne sera-ce pas une fin plus digne et plus somptueuse en vérité, que l'ataxie, la démence et l'apoplexie qui liquident péniblement les héritiers des Preux.

J'esquisse à peine les principales réformes auxquelles l'épidémie réglementée donnera lieu. D'ailleurs au ])on moment, des initiatives surgiront, je n'en doute pas.

Quand le dernier invité aura passé le seuil du Palais nous en déclarerons solennellement la fermeture. A grand renfort de désinfectantsnous assainirons la place ; aux corps épars, nous creuserons une belle fosse commune; puis nous mettrons au concours le projet d'un monument commémoralif, afin d'encourager les Arts. Des fêtes de charité, et des représentations de gala ramèneront l'entrain.

Franchement, est-ce que ça ne vaut pas la peine d'être tenté ?

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