PREMIERE PARTIE
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La cité Monthiers se trouve prise entre la rue c’Amsterdam et la rue de Clichy. On y pénetre, rue de Clichy, par une grille, et, rue d’Amsterdam, par une porte cochére toujours ouverte et une volute d’immeuble dont la cour serait cette cité, véritable cour oblongue ou de petits hétels particuliers se dissimulent en bas des hautes murailles plates du paté de maisons. Ces petits hotels, surmontés de
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vitrages 4 rideaux de photographe, doivent appartenir a des peintres. On les devine pleins d’armes, de brocarts, de toiles qui représentent des chats dans des corbeilles, des familles de ministres boliviens et le maitre les habite, inconnu, illustre, accablé de commandes, de récompenses officielles, protégé contre l’inquiétude par le silence de cette cité de province.
Mais deux fois par jour, a dix heures et demie du matin et a quatre heures du soir,
une émeute trouble ce silence. Car le petit lycée Condorcet ouvre ses portes en face du 42 bis de la rue d’Amsterdam et les éléves ont choisi la cité comme quartier général.
C’est leur place de Gréve. Une sorte de place du Moyen Age, de cour d’amour, des jeux, des miracles, de bourse aux timbres et aux billes, de coupe-gorge ou le tribunal juge les coupables et les exécute, ot se complotent de longue main ces brimades qui aboutissent en classe et dont les préparatifs étonnent les professeurs. Car la jeunesse de cinquieme est terrible. L’année prochaine, elle ira en quatri¢éme, rue Caumartin, meéprisera la rue d’Amsterdam, jouera un role et quittera le sac (la serviette) pour quatre livres noués par une sangle et un carré de tapis.
Mais, en cinquieme, la force qui s’éveille se trouve encore soumise aux instincts ténébreux de l’enfance. Instincts animaux, végétaux, dont il est difficile de surprendre lexercice, parce que la mémoire ne les conserve pas plus que le souvenir de certaines douleurs et que les enfants se taisent
a l’approche des grandes personnes. Ils se taisent, ils reprennent l’allure d’un autre monde. Ces grands comédiens savent d’un seul coup se hérisser de pointes comme une béte ou s’armer d’humble douceur comme une plante et ne divulguent jamais les rites obscurs de leur religion. A peine savons-nous qu’elle exige des ruses, des victimes, des jugements sommaires, des épouvantes, des supplices, des sacrifices humains. Les détails restent dans l’ombre et les fidéles possedent leur idiome qui empécherait de les comprendre si d’aventure on les entendait sans étre vu. Tous les marchés s’y monnaient en billes d’agate, en timbres. Les offrandes grossissent les poches des chefs et des demi-dieux, les cris cachent des conciliabules et je suppose que si l’un des peintres, calfeutré dans son luxe, tirait la corde qui manceuvre les baldaquins du rideau de photographe, cette jeunesse ne lui fournirait pas un de ces motifs qu il affectionne et qui s’intitulent : Ramoneurs se battant a coups de boules de neige, La main chaude ou Gentils galopins.
Ce soir-la, c’était la neige. Elle tombait depuis la veille et naturellement plantait un autre décor. La cité reculait dans les ages; il semblait que la neige, disparue de la terre confortable, ne descendait plus nulle part ailleurs et ne s’amoncelait que la.
Les éléves qui se rendaient en classe avaient déja gaché, maché, tassé, arraché de glissades le sol dur et boueux. La neige sale formait une orniére le long du ruisseau. Enfin cette neige devenait la neige sur les marches, les marquises et les facades des petits hotels.
Bourrelets, corniches, paquets lourds de choses légéres, au lieu d’épaissir les lignes, faisaient flotter autour une sorte d’émotion, de pressentiment, et grace 4 cette neige qui luisait d’elle-méme, avec la douceur des montres au radium, l’ame du luxe traversait les pierres, se faisait visible, devenait ce velours qui rapetissait la cité, la meublait, Yenchantait, la transformait en salon fantome.
En bas le spectacle était moins doux. Les
becs de gaz éclairaient mal une sorte de champ de bataille vide. Le sol écorché vif montrait des pavés inégaux sous les déchirures du verglas; devant les bouches d’égout des talus de neige sale favorisaient l’embuscade, une bise scélérate baissait le gaz par intervalles et les coins d’ombre soignaient déja leurs morts.
De ce point de vue l’optique changeait.
Les hotels cessaient d’étre les loges d’un théatre étrange et devenaient bel et bien des demeures éteintes exprés, barricadées sur le passage de l’ennemi.
Car la neige enlevait a la cité son allure de place libre ouverte aux jongleurs, bateleurs, bourreaux et marchands. Elle lui assignait un sens spécial, un emploi défini de champ de bataille.
Dés quatre heures dix l’affaire était engagée de telle sorte qu'il devenait hasardeux de dépasser le porche. Sous ce porche se massaient les réserves, grossies de nouveaux combattants qui arrivaient seuls ou deux par deux
— As-tu vu Dargelogs?
— Oui... non, je ne sais pas.
La réponse était faite par un éléve qui, aidé d’un autre, soutenait un des premiers blessés et le ramenait de la cité sous le porche. Le blessé, un mouchoir autour du genou, sautait a cloche-pied en s’accrochant aux épaules.
Le questionneur avait une figure pale, des yeux tristes. Ce devaient étre des yeux d’infirme; 11 claudiquait et la pélerine qui lui tombait a mi-jambe paraissait cacher une bosse, une protubérance, quelque extraordinaire déformation. Soudain, il rejeta en arriére les pans de sa pélerine, s’approcha d’un angle ou s’entassaient les sacs des éléves, et l’on vit que sa démarche, cette hanche malade étaient simulées par une facon de porter sa lourde serviette de cuir. I] abandonna la serviette et cessa d’étre infirme. mais ses yeux restérent pareils.
Il se dirigea vers la bataille.
A droite, sur le trottoir qui touchait la votite, on interrogeait un prisonnier. Le bec de gaz éclairait la scéne par saccades. Le prisonnier (un petit) était maintenu par quatre éléves, son buste appuyé contre le mur. Un grand, accroupi entre ses jambes, lui tirait les oreilles et l’obligeait 4 regarder d’atroces grimaces. Le silence de ce visage monstrueux qui changeait de forme terrifiait la victime. Elle pleurait et cherchait 4 fermer les yeux, a baisser la téte. A chaque tentative, le faiseur de grimaces empoignait de la neige grise et lui frictionnait les oreilles.
L’éléve pale contourna le groupe et se fraya une route a travers les projectiles.
Il cherchait Dargelos. I] l’aimait.
Cet amour le ravageait d’autant plus qu’il précédait la connaissance de l’amour. C’était un mal vague, intense, contre lequel il n’existe aucun reméde, un désir chaste sans sexe et sans but.
Dargelos était le coq du collége. Il gouttait ceux qui le bravaient ou le secondaient. Or, chaque fois que l’éléve pale se trouvait en
face des cheveux tordus, des genoux blessés, de la veste aux poches intrigantes, il perdait la téte.
La bataille lui donnait du courage. I! courrait, il rejoindrait Dargelos, il se battrait, Je défendrait, lui prouverait de quoi il était capable. ;
La neige volait, s’écrasait sur les pélerines, étoilait les murs. De place en place, entre deux nuits, on voyait le détail d’une figure rouge a la bouche ouverte, une main qui désigne un but.
Une main désigne l’éléve pale qui titube et qui va encore appeler. I] vient de reconnaitre, debout sur un perron, un des acolytes de son idole. C’est cet acolyte qui le condamne. I] ouvre la bouche « Darg... »; aussit6t la boule de neige lui frappe la bouche, y pénetre, paralyse les dents. I] a juste le temps d’apercevoir un rire et, a cété du rire, au milieu de son état-major, Dargelos qui se dresse, les joues en feu, la chevelure en désordre, avec un geste immense.
Un coup le frappe en pleine poitrine. Un
coup sombre. Un coup de poing de marbre.
Un coup de poing de statue. Sa téte se vide.
I] devine Dargelos sur une espéce d’estrade, le bras retombé, stupide, dans un éclairage surnaturel.
I] gisait par terre. Un flot de sang échappé de la bouche barbouillait son menton et son cou, imbibait la neige. Des sifflets retentirent. En une minute la cité se vida. Seuls quelques curieux se pressaient autour du corps et, sans porter aucune aide, regardaient avidement la bouche rouge. Certains s’éloignaient, craintifs, en faisant claquer leurs doigts; ils avancaient une lippe, levaient les sourcils et hochaient la téte; d’autres rejoignaient leurs sacs d’une glissade. Le groupe de Dargelos restait sur les marches du perron, immobile.
Enfin le censeur et le concierge du collége apparurent, prévenus par l’éléve que la victime avait appelé Gérard en entrant dans la bataille. Il les précédait. Les deux hommes soulevérent le malade; le censeur se tourna du cété de l’ombre :
‘Stevenson College Bankhead Avenue (EDINBURGH EH11 4DE
— C’est vous, Dargelos?
— Qui, monsieur.
— Suivez-moi.
Et la troupe se mit en marche.
Les priviléges de ]a beauté sont immenses.
Elle agit méme sur ceux qui ne la constatent pas.
Les maitres aimaient Dargelos. Le censeur était extrémement ennuyé de cette histoire incompréhensible.
On transporta l’éléve dans la loge du concierge ou la concierge qui était une brave femme le lava et tenta de le faire revenir a lui.
Dargelos était debout dans la porte. Derri¢re la porte se pressaient des tétes curieuses. Gérard pleurait et tenait la main de son ami.
— Racontez, Dargelos, dit le censeur.
— Il ny a rien 4 raconter, m’sieur. On lancait des boules de neige. Je lui en ai jeté
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une. Elle devait étre tres dure. Il l’a recue en pleine poitrine, il a fait « ho! » et il est tombé comme ¢a. J’ai d’abord cru qu'il saignait du nez a cause d’une autre boule de neige.
— Une boule de neige ne défonce pas la poitrine.
— Monsieur, monsieur, dit alors l’éléve qui répondait au nom de Gérard, il avait entouré une pierre avec de la neige.
— Est-ce exact? questionna le censeur.
Dargelos haussa les épaules.
— Vous ne répondez pas?
— C’est inutile. Tenez, il ouvre les yeux, demandez-lui...
Le malade se ranimait. I] appuyait la téte contre la manche de son camarade.
— Comment vous sentez-vous?
— Pardonnez-moi...
— Ne vous excusez pas, vous étes malade, vous vous étes évanoui.
— Je me rappelle.
— Pouvez-vous me dire 4 la suite de quoi vous vous étes évanoui? |
— J’avais regu une boule de neige dans la poitrine.
— On ne se trouve pas mal en recevant une boule de neige!
— Je n’ai rien recu d’autre.
— Votre camarade prétend que cette boule de neige cachait une pierre.
Le malade vit que Dargelos haussait les épaules.
— Gérard est fou, dit-il. ‘Tu es fou. Cette boule de neige était une boule de neige. Je courais, j’ai dil avoir une congestion.
Le censeur respira.
Dargelos allait sortir. Il se ravisa et on pensa qu'il marchait vers le malade. Arrivé en face du comptoir ot les concierges vendent des porte-plume, de l’encre, des sucreries, il hésita, tira des sous de sa poche, les posa sur le rebord et prit en échange un de ces rouleaux de réglisse qui ressemblent a des lacets de bottine et que sucent les collégiens. Ensuite il traversa la loge, porta la main a sa tempe dans une sorte de salut militaire et disparut.
Le censeur voulait accompagner le malade.
I] avait déja fait chercher une voiture qui les attendait lorsque Gérard prétendit que c’était inutile, que la présence du censeur inquiéterait beaucoup la famille et qu’il se chargeait, lui, de ramener le malade a la maison.
— Du reste, ajouta+t-il, regardez, Paul reprend des forces.
Le censeur ne tenait pas outre mesure a cette promenade. II neigeait. L’éléve habitait rue Montmartre.
Il surveilla la mise en voiture et comme il vit que le jeune Gérard enveloppait son condisciple avec son propre cache-nez de laine et sa pélerine, il estima que ses responsabilités étaient a couvert.
La voiture roulait lentement sur le sol glacé. Gérard regardait la pauvre téte cahotée de gauche et de droite a l’angle du véhicule. Il la voyait par en dessous, éclairant le coin de sa paleur. I] devinait mal les yeux clos et ne distinguait que l’ombre des narines et des lévres autour desquelles restaient prises de petites crottes de sang. I] murmura :
« Paul... » Paul entendait, mais une incroyable lassitude l’empéchait de répondre.
Il glissa la main hors de l’entassement des pélerines et la posa sur la main de Gérard.
En face d’un danger de cet ordre, 1’enfance se partage entre deux extrémes. Ne soupconnant pas la profondeur ow s’ancre la vie et ses puissantes ressources, elle imagine tout de suite le pire; mais ce pire ne lui
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semble guére réel 4 cause de l’impossibilité ou elle se trouve d’envisager la mort.
Gérard se répétait : « Paul meurt, Paul va mourir »; il n’y croyait pas. Cette mort de Paul lui semblait la suite naturelle d’un songe, un voyage sur la neige et qui durerait toujours. Car, s'il aimait Paul comme Paul aimait Dargelos, le prestige de Paul aux yeux de Gérard était sa faiblesse. Puisque Paul tenait son regard fixé sur le feu d’un Dargelos, Gérard, fort et juste, le surveillerait, l’épierait, le protégerait, empécherait qu’il ne sy brtlat. Avait-il été assez stupide sous le porche! Paul cherchait Dargelos, Gérard avait voulu l’étonner par son indifference et le méme sentiment qui poussait Paul vers la bataille l’avait détourné de le suivre. Il l’avait vu de loin tomber, taché de rouge, dans une de ces poses qui tiennent les badauds a distance. Craignant, sil approchait, que Dargelos et son groupe ne ]’empéchassent de prévenir, il s’était précipité chercher du secours.
Maintenant, il retrouvait le rythme de
Vhabitude, il veillait Paul; c’était son poste. Il l’emportait. Tout ce réve le haussait dans une zone d’extase. Le silence de la voiture, les réverbéres, sa mission composaient un charme. I] semblait que la faiblesse de son ami se pétrifiait, prenait une grandeur définitive et que sa propre force trouvait enfin un emploi digne d’elle.
Brusquement il pensa qu'il venait d’accuser Dargelos, que la rancune lui avait dicté sa phrase, lui avait fait commettre une injustice. Il revit la loge du concierge, le garcon mé€prisant qui haussait les épaules, l’ceil bleu de Paul, ceil de reproche, son effort surhumain pour dire : « Tu es fou! » et pour disculper le coupable. I] écarta ce fait qui le génait. I] avait des excuses. Entre les mains de fer de Dargelos une boule de neige pouvait devenir un bloc plus criminel que son canif aux neuf lames. Paul oublicrait la chose. Surtout il fallait, cote que cotite, revenir a cette réalité de l’enfance, réalité grave, héroique, mystérieuse, que d’humbles détails alimentent et dont Jinterrogatoire des
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grandes personnes dérange brutalement la féerie.
La voiture continuait en plein ciel. On croisait des astres. Leurs éclairs imprégnaient les vitres dépolies, fouettées de courtes rafales.
Soudain, deux notes plaintives se firent entendre. Elles devinrent déchirantes, humaines, inhumaines, les vitres trembleérent et Je cyclone des pompiers passa. Par les zigzags dessinés dans le givre, Gérard apercut la base des édifices qui se suivaient et hurlaient, les échelles rouges, les hommes 4a casque d’or nichés comme des allégories.
Le reflet rouge dansait sur le visage de Paul. Gérard crut qu'il s’animait. Aprés la derniére trombe, il redevint livide et c’est alors que Gérard remarqua que la main qu’il tenait était chaude et que cette chaleur rassurante lui permettait de jouer le jeu. Jeu est un terme fort inexact, mais c’est ainsi que Paul désignait la demi-conscience ot les enfants se plongent; il y était passé maitre. I dominait l’espace et le temps; il amorgait des
réves, les combinait avec la réalité, savait vivre entre chien et loup, créant en classe un monde ot. Dargelos l’admirait et obéissait a ses ordres.
Joue-t-il le jeu? se demande Gérard en serrant la main chaude, en regardant avidement la téte renversée.
Sans Paul, cette voiture eit été une voiture, cette neige de la neige, ces lanternes des lanternes, ce retour un retour. II était trop rude pour s’étre de lui-méme fabriqué Vivresse; Paul le dominait et son influence avait a la longue transfiguré tout. Au lieu d’apprendre la grammaire, le calcul, l’histoire, la géographie, les sciences naturelles, il avait appris 4 dormir éveillé un sommeil qui vous met hors d’atteinte et redonne aux objets leur véritable sens. Des drogues de l’Inde eussent moins agi sur ces enfants nerveux qu’une gomme ou qu’un porte-plume machés en cachette derri¢re leur pupitre.
Joue-t-il le jeu?
Gérard ne sillusionnait pas. Le jeu, joué
par Paul, était bien autre chose. Des pompes qui passent ne pourraient 1’en distraire.
I] essaya de reprendre le fil léger, mais il n’était plus temps; on venait d’arriver. La voiture stoppait devant la porte.
Paul sortait de. sa torpeur.
— Veux-tu qu’on t’aide? demanda Gérard.
C’était inutile; que Gérard le soutienne, il monterait. Gérard n’avait qu’a descendre d’abord le cartable.
Chargé du cartable et de Paul qu’il maintenait par Ja taille et qui s’accrochait du bras gauche plié autour de son cou, il gravit les marches. Il s’arréta au premier étage. Une vieille banquette de peluche verte éventrée montrait son crin et ses ressorts. Gérard y déposa son fardeau précieux, s’approcha de la porte de droite et sonna. On entendit des pas, une halte, un silence. — « Elisabeth! »
Le silence continuait. « Elisabeth! » chuchota Gérard avec force.
— Ouvrez! C’est nous.
Une petite voix volontaire se fit entendre :
— Je n’ouvrirai pas! Vous me dégoitez!
Jen ai assez des garcons. Vous n’étes pas fous de revenir a des heures pareilles!
— Lisbeth, insista Gérard, ouvrez, ouvrez vite. Paul est malade.
La porte s’entrouvrit aprés une pause. La voix continua par la fente :
— Malade? C’est un truc pour que j’ouvre.
C’est vrai ce mensonge-la?
— Paul est malade, dépéchez-vous, il grelotte sur la banquette.
La porte s’ouvrit toute grande. Une jeune fille de seize ans parut. Elle ressemblait a Paul; elle avait les mémes yeux bleus ombrés de cils noirs, les mémes joues pales. Deux ans de plus accusaient certaines lignes, et, sous sa chevelure courte, bouclée, la figure de la sceur cessant d’étre une ébauche, rendait celle du frere un peu molle, s’organisait, se hatait en désordre vers la beauté.
Du vestibule obscur on vit d’abord surgir cette blancheur d’Elisabeth et la tache d’un tablier de cuisine trop long pour elle.
La réalité de ce qu'elle croyait une fable
l'empécha de s’exclamer. Elle et Gérard soutinrent Paul qui trébuchait et laissait pendre sa téte. Dés le vestibule, Gérard voulut expliquer laffaire.
— Espeéce d idiot, souffla Elisabeth, vous ne manquez jamais une gaffe. Vous ne pouvez pas parler sans crier. Vous voulez donc que maman entende?
Ils traversérent une salle a manger en contournant la table et entrérent a droite dans la chambre des enfants. Cette chambre contenait deux lits minuscules, une commode.
une cheminée et trois chaises. Entre les deux lits, une porte ouvrait sur un cabinet de toilette-cuisine ot: l’on pénétrait aussi par le vestibule. Le premier coup d’oeil sur la chambre surprenait. Sans les lits, on lett prise pour un débarras. Des boites, du linge, des serviettes éponge jonchaient le sol. Une carpette montrait sa corde. Au milieu de la cheminée tronait un buste en platre sur lequel on avait ajouté a l’encre des yeux et des moustaches; des punaises fixaient partout des pages de magazines, de journaux, de pro-
grainmes, représentant des vedettes de films, des boxeurs, des assassins.
Elisabeth se frayait une route a grands coups de pied dans les boites. Elle jurait. Ils étendirent enfin le malade sur un lit encombré de livres. Gérard raconta la bataille.
— C’est trop fort, s’écria Elisabeth. Ces messieurs s’amusent avec des boules de neige pendant que je suis garde-malade, pendant que je soigne ma mére infirme. Ma mére infirme! criait-elle, contente de ces mots qui lui donnaient de l’importance. — Je soigne ma mére infirme, et vous jouez aux boules de neige. C’est encore vous, je suis sire, qui avez entrainé Paul, espéce d’idiot!
Gérard se taisait. I] connaissait le style passionnel du frére et de la sceur, leur vocabulaire de collégiens, leur tension jamais relachée. Pourtant il restait timide et s’en affectait toujours un peu.
— Qui soignera Paul, c’est vous ou moi?
continuait-elle. Qu’est-ce que vous avez 4 rester la comme une biche?
— Ma petite Lisbeth...
— Je ne suis ni Lisbeth, ni votre petite, je vous prie d’étre convenable. Du reste...
Une voix lointaine interrompit Tl’apostrophe :
— Gérard, mon vieux, disait Paul entre ses lévres, n’écoute pas cette sale typesse... Elle nous embéte.
Elisabeth bondit sous l’insulte :
— Typesse! Eh bien, mes types, débrouillez-vous. Soigne-toi tout seul. C’est le comble! Un idiot qui ne supporte pas les boules de neige, et je suis assez absurde pour me faire de la bile!
« Tenez, Gérard, dit-elle sans transition, regardez. »
D’un élan brusque elle envoya sa jambe droite en lair, plus haut que sa téte.
— Voila deux semaines que je travaille.
Elle recommenga I’exercice.
— Et maintenant sortez! Filez!
Elle montrait la porte.
Gérard hésitait sur le seuil.
— Peut-étre... bredouilla-t-il, faudrait-il chercher un médecin.
Elisabeth jeta sa jambe.
— Un médecin? J’attendais votre conseil.
Vous étes d’une rare intelligence. Sachez que le médecin visite maman a sept heures et que je lui montrerai Paul. Allons, ouste! conclutelle; et comme Gérard ne savait quelle contenance prendre :
— Seriez-vous médecin, par hasard? Non?
Alors partez! Partirez-vous?
Elle tapait du pied et son ceil envoyait un éclair dur. I] battit en retraite.
Comme il sortait 4 reculons et que la salle a manger était sombre, il renversa une chaise.
— Idiot! Idiot! répétait la petite fille. Ne la ramassez pas, vous en renverseriez une autre. Filez vite! et surtout ne claquez pas la porte. “
Sur le palier, Gérard pensa qu’une voiture Yattendait et qu’il n’avait pas dix sous dans sa poche. I] n’osait plus sonner. Elisabeth ‘Mouvrirait pas ou bien elle croirait ouvrir au docteur et l’accablerait de sarcasmes.
Il habitait rue Laffitte, chez un oncle qui V’élevait. Il décida de s’y faire conduire, d’expliquer les circonstances et d’obtenir de son oncle le paiement de la course.
Il roulait, enfoncé dans le coin of tout a Vheure s’'appuyait son ami. Exprés, il laissait sa téte baller en arriére aux cahots de la course. Ii n’essayait pas de jouer le jeu; il souffrait. Il venait, aprés une étape fabuleuse, de retrouver l’atmosphére déconcertante de Paul et d’Elisabeth. Elisabeth l’avait réveillé, l’avait fait se souvenir que la faiblesse de son frére se compliquait de caprices cruels. Paul vaincu par Dargelos, Paul victime de Dargelos, n’était pas le Paul dont Gérard était lesclave. Gérard avait un peu agi dans la voiture comme un fou abuse d’une morte et, sans se représenter la chose avec cette crudité, il se rendait compte qu’il devait la douceur de ces minutes 4 une combinaison de neige et de syncope, 4 une maniére de quiproquo. Faire de Paul un personnage actif dans cette promenade, c’était attribuer au
retour du sang le reflet fugace des pompes.
Certes, il connaissait Elisabeth, le culte qu’elle vouait a son frére et l’amitié qu'il pouvait en attendre. Elisabeth et Paul I’aimaient beaucoup, il savait leur tempéte d’amour, les foudres qu’échangeaient leurs regards, le choc de leurs caprices, leurs langues méchantes. Au calme, la téte renversée, ballottée, le cou froid, il remettait les choses en place. Mais si cette sagesse ui montrait derriére les paroles d’Elisabeth un coeur bralant et tendre, elle le ramenait 4 la syncope, a la vérité de cette syncope, 4 une syncope pour grandes personnes et aux suites qu'elle risquait d’avoir.
Rue Laffitte, il pria le chauffeur d’attendre une minute. Le chauffeur grognait. Il monta quatre a quatre, trouva son oncle et convainquit le brave homme.
En bas, la rue vide n’étalait que sa neige.
Le chauffeur, de guerre lasse, avait sans doute accepté de charger un piéton persuasif qui lui offrait la course inscrite. Gérard.empocha la somme. — Je ne dirai rien, pensa-t-il.
J’achéterai quelque chose pour Elisabeth et cela servira de prétexte a prendre des nouvelles.
Rue Montmartre, aprés la fuite de Gérard, Elisabeth entra dans la chambre de sa mére; cette chambre formait, avec un pauvre salon, le coté gauche de l’appartement. La malade sommeillait. Depuis quatre mois qu’une attaque l’avait paralysée en pleine force, cette femme de trente-cinq ams paraissait une vieille et souhaitait mourir. Son mari I’avait ensorcelée, cajolée, ruinée, abandonnée. Pendant trois ans il fit de courtes apparitions au domicile conjugal. Il y jouait des scénes hideuses. Une cirrhose du foie l’y ramenait.
Il exigeait qu’on le soignat. Il] menagait de se tuer, brandissait un revolver. Aprés la crise, il rejoignait sa maitresse qui le chassait aux approches du mal. Une fois il vint, trépigna, se coucha et, incapable de repartir, mourut chez l’épouse avec laquelle il refusait de vivre.
Une révolte fit de cette femme éteinte
une mére qui abandonnait ses enfants, se fardait, changeait de bonne chaque semaine, dansait, et cherchait de l’argent n’importe ou.
-Elisabeth et Paul tenaient d’elle leur masque pale. De leur pere ils avaient hérité le désordre, l’élégance, les caprices furieux.
Pourquoi vivre? songeait-elle; le médecin, un vieil ami du ménage, ne laisserait jamais les enfants se perdre. Une femme impotente exténuait la petite et toute la maison.
— Tu dors, maman?
— Non, je somnole.
— Paul a une entorse; je l’ai couché; je le montrerai au docteur.
— Il souffre?
— Il souffre sil marche. Il t’embrasse. Il découpe des journaux.
L’infirme soupira. De longue date elle se reposait sur sa fille. Elle avait l’égoisme de la souffrance. Elle ne tenait pas a en apprendre trop long.
— Et la bonne?
— Crest pareil.
Elisabeth regagna sa chambre. Paul s’était tourné vers le mur.
Elle se pencha sur lui :
— Tu dors?
— Fiche-moi la paix.
— Trés aimable. Tu es parti (dans le dialecte fraternel, étre parti signifiait l’état provoqué par le jeu; on disait : je vais partir, je pars, je suis parti. Déranger le joueur parti constituait une faute sans excuse). — Tu es parti et moi je trime. Tu es un sale type.
Un type infect. Donne tes pieds que je te déchausse. Tu as les pieds gelés. Attends que je te fasse une boule.
Elle posa les souliers boueux prés du buste et disparut dans la cuisine. On l’entendit qui allumait le gaz. Ensuite, elle revint et se mit . en demeure de déshabiller Paul. Il grognait mais sabandonnait. Lorsque son aide devenait indispensable, Elisabeth disait « Leve ta téte, ou leve ta jambe » et « Si tu fais le mort je ne peux pas tirer cette manche. »
Au fur et a mesure elle vidait ses poches.
Elle jeta par terre un mouchoir taché d’encre, des amorces, des losanges de jujube collés ensemble avec des flocons laineux. Puis elle ouvrit un tiroir de la commode et y déposa le reste : une petite main en ivoire, une bille d’agate, un protége-pointe de stylo.
C’était le trésor. Trésor impossible a décrire, les objets du tiroir ayant tellement dérivé de leur emploi, s’étant chargés de tels symboles, qu’il n’offrait au profane que le spectacle d’un bric-a-brac de clefs anglaises, de tubes d’aspirine, de bagues d’aluminium et de bigoudis.
La boule était chaude. Elle écarta les couvertures en maugréant, déplia une chemise longue et retourna la chemise de jour comme on dépiaute un lapin. Le corps de Paul arrétait chaque fois ses brusqueries. Les larmes lui montaicnt en face d’une grace pareille.
Elle l’enveloppa, le borda et termina ses soins par un « Dors, imbécile! » accompagné d’un geste d’adieu. Puis, l’ceil fixe, les sourcils froncés, la langue un peu tirée entre les
lévres, elle exécuta quelques exercices.
Un coup de sonnette vint la surprendre.
La sonnette s’entendait mal; on l’avait entourée de linges. C’était le médecin. Elisabeth l’entraina par sa pelisse jusqu’au lit de son frére et le renseigna.
— Laisse-nous, Lise. Apporte-moi le thermoméetre et va m’attendre au salon. Je veux l’ausculter et je n’aime pas qu’on bouge ni qu’on me regarde.
Elisabeth traversa la salle 4 manger et entra dans le salon. La neige y continuait ses prodiges. Debout derriére un fauteuil, Venfant regardait cette piéce inconnue que la neige suspendait en l’air. La réverbération du trottoir d’en face projetait au plafond plusieurs fenétres d’ombre et de pénombre, une guipure de lumiére sur les arabesques de laquelle les silhouettes des passants, plus petites que nature, circulaient.
Cette méprise d’une piéce suspendue dans le vide était augmentée par la glace qui vivait un peu et qui figurait un spectre immo-
bile entre la corniche et le sol. De temps en temps une automobile balayait le tout d’un large rayon noir.
Elisabeth essaya de jouer au jeu. C’était impossible. Son coeur battait. Pour elle comme pour Gérard la suite de la bataille des boules de neige cessait d’appartenir a leur légende. Le médecin la restituait dans un monde sévére ou la crainte existe, ot les personnes ont la fiévre et attrapent la mort. Une seconde elle entrevit sa mére paralytique, son frére mourant, la soupe apportée par une voisine, la viande froide, les bananes, les biscuits secs qu’elle mangeait a n’importe quelle heure, la maison sans bonne, sans amour.
I] leur arrivait 4 Paul et a elle de se nourrir de sucres d’orge qu’ils dévoraient chacun dans son lit en échangeant des insultes et des livres; car ils ne lisaient que quelques livres, toujours les mémes, s’en gavant jusqu’a l’écoeurement. Cet écceurement participait d’un cérémonial qui débutat par une minutieuse visite des lits dont il fallait chas-
ser miettes et pliures, continuait par d’horribles mélanges et finissait par le jeu auquel, parait-il, l’écoeurement donnait un meilleur essor.
— Lise!
Elisabeth était déja loin de la tristesse.
L’appel du médecin la bouleversait. Elle ouvrit la porte.
— Voila, dit-il; pas la peine de te mettre a l’envers. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave mais c’est sérieux. I] avait la poitrine faible. I] suffisait d’une pichenette. Il n’est plus question qu’il retourne en classe. Repos, repos et repos. Je t’approuve d’avoir parlé d’entorse. Inutile de troubler ta mére. Tu es une grande fille; je compte sur toi. Appelle la bonne.
— Il n’y a plus de bonne.
— Parfait. J’enverrai dés demain deux gardes qui se relayeront et qui s’occuperont du ménage. Elles achéteront le nécessaire et tu surveilleras ]’équipe.
Elisabeth ne remerciait pas. Accoutumée a vivre de miracles, elle les acceptait sans sur-
prise. Elle les attendait et ils se produisaient toujours.
Le docteur visita sa malade et partit.
Paul dormait. Elisabeth écouta son souffle et le contempla. Une passion violente la poussalt aux grimaces aux caresses. On ne taquine pas un malade qui dort. On Vinspecte. On découvre des taches mauves sous ses paupieres, on remarque la lévre supérieure qui gonfle et avance sur la lévre inférieure, en colle son oreille contre le bras naif. Quel tumulte V’oreille entend! Elisabeth bouche son oreille gauche. Sa propre rumeur s’ajoute a celle de Paul. Elle s’angoisse. On dirait que le tumulte augmente. S’il augmente davantage, c'est la mort.
— Mon chéri!
Elle le réveille.
—- Hein! Quoi?
Il s’étire. Il voit une figure hagarde.
— Qu’est-ce que tu as, tu deviens folle?
-— Moi!
— Oui, toi. Quelle raseuse! Tu ne veux pas laisser les autres dormir?
— Les autres! Je pourrais dormir aussi, mais moi je veille, moi je te donne 4 manger, moi j’écoute ton bruit.
— Quel bruit?
— Un sacré bruit.
— ldiote!
— Et je voulais t’annoncer une grosse nouvelle. Puisque je suis une idiote, je ne te l’annoncerai pas.
La grosse nouvelle alléchait Paul. Il évita une ruse trop voyante.
— Tu peux la garder, ta nouvelle, dit-il.
Je m’en fiche pas mal.
‘Elisabeth se déshabilla. Aucune géne n’existait entre la sceur et le frére. Cette chambre était une carapace ou ils vivaient, se lavaient, s habillaient, comme deux membres d’un méme corps.
Elle déposa du bceuf froid, des bananes, du lait sur une chaise prés du malade, transporta des gateaux secs et de la grenadine auprés du lit vide et s’y coucha.
Elle machait et lisait en silence, lorsque Paul, dévoré de curiosité, lui demanda ce qu’avait dit le docteur. Peu lui importait le diagnostic. I] voulait la grosse nouvelle.
Or la nouvelle ne pouvait venir que de la.
Sans quitter des yeux son livre et sans cesser de mastiquer, Elisabeth, que la question dérangeait et qui craignait les conséquences d’un refus, lancga d’une voix indiffé- Vente 2,
— Ila dit que tu ne retournerais plus en boite.
Paul ferma les yeux. Un atroce malaise lui montra Dargelos, un Dargelos qui continuait a vivre ailleurs, un avenir ot! Dargelos ne tenait aucune place. Le malaise devenait tel quil appela :
— Lisel
— Heé?
— Lise, je ne me sens pas bien.
— Allons, bon!
Elle se leva, boitant, une jambe gourde.
— Qu’est-ce que tu veux?
— Je veux... je veux que tu restes prés de moi, pres de mon lit.
Ses larmes coulérent. I] pleurait comme les trés jeunes enfants, avec une lippe, barbouillé d’eau lourde et de morve.
- Elisabeth tira son lit devant la porte de la cuisine. Il touchait presque le lit de son frére, séparé du sien par une chaise. Elle se recoucha et caressa la main du malheureux.
— La, la... disait-elle. En voila un idiot.
On lui annonce qu’il n’ira plus en classe et il pleure. Pense que nous allons vivre enfermés dans notre chambre. I] y aura des gardes blanches, le docteur l’a promis, et je ne sortirai que pour les bonbons et le cabinet de lecture.
Les larmes dessinaient des traces humides sur la pauvre face pale et certaines, tombant du bout des cils, tambourinaient sur le traversin.
Devant ce désastre qui l’intriguait, Lise mordait sa bouche.
— Tu as la frousse? demanda-t-elle.
Paul agita la téte de droite et de gauche.
— Tu aimes le travail?
— Non.
— Alors quoi? Zut!... Ecoute! (Elle Jui secouait le bras.) Veux-tu, on va jouer au jeu? Mouche-toi. Regarde. Je t’hypnotise.
Elle s’approchait, ouvrait des yeux énormes.
Paul pleurait, sanglotait. Elisabeth sentait la fatigue. Elle voulait jouer le jeu; elle voulait le consoler, l’hypnotiser; elle voulait comprendre. Mais le sommeil balayait ses efforts avec de larges rayons noirs qui tournaient comme ceux des automobiles sur la neige.
Le lendemain, les services s’organisérent. A cing heures et demie une garde en blouse blanche ouvrit la porte 4 Gérard qui apportait des violettes de Parme artificielles dans un carton. Elisabeth fut séduite.
— Allez voir Paul, dit-elle sans malice.
Moi, je surveille la piqure de maman.
Paul, lavé, coiffé, avait presque bonne mine. Il demanda des nouvelles de Condorcet. Les nouvelles étaient renversantes.
Le matin, Dargelos avait été appelé cnez le proviseur. Le proviseur voulut reprendre Vinterrogatoire du censeur.
Dargelos, exaspéré, répondit quelque chose comme « Ca va, ¢a val » d’une facon si insolente que le proviseur, soulevé de son fauteuil, le menacga du poing par-dessus la table.
Alors, Dargelos tira de sa veste un cornet de poivre et lui en jeta Je contenu en pleine figure.
Le résultat fut si terrible, si prodigieusement immédiat, que Dargelos, épouvanté, grimpa debout sur une chaise par un réflexe de défense contre on ne sait quelle écluse qui s’ouvre, quelle brutale inondation. De ce poste élevé, il regardait le spectacle d’un vieil homme aveugle, arrachant son col, se roulant sur une table, mugissant et présentant tous les symptomes du délire. Le tableau de ce délire et de Dargelos, perché, stupide comme Ja veille lorsqu’il avait lancé la boule de neige, cloua sur le seuil le censeur qui accourait, attiré par les plaintes.
La peine de mort n’existant pas dans les écoles, on renvoya Dargelos et on transporta le proviseur a l’infirmerie. Dargelos traversa le péristyle la téte droite, la bouche gonflée, sans tendre la main a personne.
On imagine l’émotion du malade auquel son ami raconte ce scandale. Puisque Gérard ne laisse percer aucun triomphe, il n’affichera
pas sa peine. Pourtant, c’est plus fort que sa force, il demande :
— Tu connais son adresse?
— Mon vieux, non; un type pareil ne donne jamais d’adresse.
— Pauvre Dargelos! Voila donc tout ce qui nous reste de lui. Améne les photos.
Gérard en cherche deux, derriére le buste.
L’une représente la classe. Les éléves s’étagent par rang de taille. A gauche du maitre, Paul et Dargelos se tiennent accroupis par terre. Dargelos croise les bras. Comme un joueur de football il exhibe avec orgueil ses jambes robustes, un des attributs de son régne.
L’autre épreuve le montre en costume d’Athalie. Les éléves avaient monté Athalie pour une féte de Saint-Charlemagne. Dargelos avait voulu tenir le réle qui servait de titre a la piéce. Sous ses voiles, ses oripeaux, il parait un jeune tigre et ressemble aux grandes tragédiennes de 1889.
Tandis que Paul et Gérard rappelaient des souvenirs, Elisabeth entra.
— On le met? dit Paul en agitant la seconde photographie.
— On met quoi? Ov?
— Dans le trésor?
— Qu’est-ce qu’on met dans le trésor?
L’enfant reprenait un visage ombrageux.
Elle vénérait le trésor. Verser un nouvel objet au trésor n’était point une baliverne.
Elle exigeait qu’on la consultat.
— On te consulte, reprit son frére, c’est la photo du type qui m’a lancé la boule de neige.
— Montre.
Elle inspecta longuement |]’épreuve et ne répondit rien.
Paul ajouta :
— Il m’a lancé la boule de neige, il a lancé du poivre au proviseur, on l’a chassé de la boite.
Elisabeth étudiait, songeait, marchait de long en large, se rongeait l’ongle du pouce.
Enfin, elle entrouvrit le tiroir, glissa le portrait par la fente, le referma.
— Il a une sale téte, dit-elle. Girafe, ne
fatiguez pas Paul (c’était le surnom amical de Gérard); je retourne chez maman. Je surveille les gardes-malades. C’est trés difficile, vous savez. Elles veulent prendre de l’initiative. Je ne peux pas les laisser seules une minute.
Et mi-sérieuse, mi-moqueuse, elle quitta la chambre en passant sa main sur ses cheveux d’un geste théatral et en feignant de mouvoir une lourde traine.
GRACE au médecin l’existence prit un rythme plus normal. Cette espéce de confort n’influencait guére les enfants, car ils avaient le leur et il n’était pas de ce monde. Seul Dargelos pouvait attirer Paul au college. Dargelos renvoy€é, Condorcet devenait une prison.
Au reste, le prestige de Dargelos commencait a changer de registre. Non qu’il diminuat. Au contraire, l’éleve grandissait, décollait, montait au ciel de la chambre. Ses yeux battus, sa boucle, sa bouche €paisse, ses mains larges, ses genoux couronnés, prenaient peu a peu figure de constellation. Ils se mouvaient, tournaient, séparés par le vide. Bref, Dargelos était allé rejoindre sa photographie dans le trésor. Modéle et photographie s’identifiaient. Le modeéle devenait inutile. Une forme abstraite idéalisait le bel animal, enrichissant les accessoires de la zone magique, et Paul,
délivré, jouissait voluptueusement d’une maladie qui ne lui représentait plus que des vacances.
Les conseils des gardes n’avaient pas triomphé du désordre de la chambre. I] s’aggravait et formait des rues. Ces perspectives de caisses, ces lacs de papiers, ces montagnes de linge, étaient la ville du malade et son décor. Elisabeth se délectait de détruire des points de vue essentiels, d’écrouler des montagnes sous prétexte de blanchisseuse et d’alimenter a pleines mains cette température d’orage sans laquelle ni l’un ni l’autre n’eussent pu vivre.
Gérard venait chaque jour, accueilli par des bordées de gros mots. IJ souriait, courbait la téte. Une douce habitude 1]’immunisait contre de telles réceptions. Elles ne l’impressionnaient plus et méme il en savourait la caresse. En face de son sang-froid, les enfants éclataient de rire, feignant alors de le trouver ridicule, « héroique » et de pouffer entre eux de choses qui le concernaient et dont ils faisaient mystére.
Gérard connaissait le programme. Invulnérable, il patientait, inspectait la chambre, cherchait les vestiges de quelque récent caprice sur lequel, déja, personne n’ouvrait plus la bouche. Par exemple, il lut un jour, tracé au savon en grosses lettres sur la glace : Le suicide est un péché mortel.
Cette devise bruyante et qui subsista devait jouer sur la glace le réle des moustaches sur le buste. Elle paraissait aussi invisible aux enfants que s’ils l’eussent écrite avec de Yeau. Elle témoignait du lyrisme d’épisodes rares auxquels personne n/assistait.
Une phrase maladroite déviant les armes, Paul apostrophait sa sceur. Le couple abandonnait alors un gibier trop facile et profitait de la vitesse acquise.
— Ah! soupirait Paul, quand j’aurai ma chambre...
— Et moi la mienne.
— Elle sera propre ta chambre!
— Plus propre que la tienne!
— Ecoutez, Girafe, il veut un lustre...
— T[ais-toi!
— Girale, il aura un sphinx en platre devant la cheminée et il veut peindre un lustre Louis XIV au ripolin.
Elle pouffait.
— Crest vrai, j’aurai un sphinx et un lustre. Tu es trop nulle pour comprendre.
— Et moi, je refuse de rester ici. J’habiterai Il’hotel. J’ai une valise préte. J’irai a l’hétel. Qu’il se soigne tout seul! Je refuse de rester ici. J’ai ma valise. Je refuse de vivre avec ce malotru.
Chacune de ces scénes se terminait par la langue tirée d’Elisabeth, son départ, le saccage a coups de pantoufle des architectures du désordre. Paul crachait dans sa direction, elle claquait la porte et d’autres portes qui claquent se faisaient entendre.
Paul subissait, parfois, de petites crises de somnambulisme. Ces crises, trés courtes, passionnaient Elisabeth et ne 1|’effrayaient pas. Elles pouvaient seules obliger le maniaque a sortir du lit.
Des qu’Elisabeth voyait une longue jambe
paraitre et se mouvoir d’une certaine maniére, elle ne respirait plus, attentive au manége de la statue vivante qui rddait adroitement, se recouchait et se réinstallait.
La mort subite de leur mére mit une halte aux tempétes. Ils l’aimaient, et s’ils la brusquaient, c’est qu’ils la supposaient immortelle. La chose s’aggrava du fait qu’ils se crurent responsables, car elle était morte sans qu’ils le remarquassent un soir ot: Paul, levé pour la premiére fois, et sa sceur se disputaient dans sa chambre.
La garde était a la cuisine. La dispute dégénérait en bataille et la petite, les joues en feu, cherchait un refuge prés du fauteuil de Vinfirme, lorsqu’elle se trouva tragiquement en face d’une grande femme inconnue qui l’observait, les yeux et la bouche larges ouverts.
Les bras raides du cadavre, ses doigts noués au fauteuil lui conservaient intacte une de ces attitudes que la mort improvise et qui n’appartiennent qu’a elle. Le docteur pré-
voyait cette secousse. Les enfants, seuls, incapables d’agir, regardaient, livides, ce cri pétrifié, cette substitution d’un mannequin a une personne vivante, ce Voltaire furieux qu’ils ne connaissaient pas.
De cette vision, ils devaient conserver une longue empreinte. Aprés les cérémonies du deuil, les larmes, l’ahurissement, la rechute de Paul, les bonnes paroles du médecin. et de loncle de Gérard qui pourvurent au ménage par l’entremise d’une garde, les enfants se retrouvérent nez a nez.
Loin de rendre pénible la mémoire de leur mére, les circonstances fabuleuses de sa mort la servirent beaucoup. La foudre qui l’avait atteinte laissait d’elle une image macabre, sans le moindre rapport avec la mére qu’ils regrettaient. En outre, chez des étres si purs, si sauvages, une absente, pleurée par l’habitude, risque de perdre vite sa place. Ils ignorent les convenances. L’instinct animal les pousse et ]’on constate le cynisme filial des animaux. Mais la chambre exigeait de linoui.
L’inoui de cette mort protégeait la morte comme un sarcophage barbare et allait lui donner par surprise, de méme que l’enfance conserve le souvenir d’un événement grave a cause d’un détail saugrenu, la place d’honneur au ciel des songes.
La rechute de Paul fut longue et le mit en péril. La garde Mariette prenait 4 coeur sa tache. Le médecin s’était faché. Il voulait.du calme, de la détente, de la suralimentation. II passait donner ses ordres, les sommes nécessaires, et revenait pour étre sur que ses ordres étaient exécutés.
Elisabeth, d’abord farouche, agressive, s’était en fin de compte laissé vaincre par la grosse figure rose de Mariette, ses boucles grises et son dévouement. Dévouement a toute épreuve. Amoureuse d’un petit-fils qui habi- tait en Bretagne, cette grand-mére, cette Bretonne inculte déchiffrait les hiéroglyphes de i‘enfance.
Des juges intégres eussent trouvé compliqués Elisabeth et Paul, plaidé |’hérédité d’une tante folle, d’un pére alcoolique. Compliqués, sans doute létaient-ils comme fa rose,
et de tels juges comme la complication. Mariette, simple comme la simplicité, devinait invisible. Elle évoluait a l’aise dans ce climat enfantin. Elle ne cherchait pas outre. Elle sentait que l’air de la chambre était plus léger que l’air. Le vice n’y aurait pas résisté davantage que certains microbes a l’altitude. Air pur, alerte, ou rien de lourd, de bas, de vil, ne pénétrait. Mariette admettait, protégeait, comme on admet le génie et comme on protége son travail. Or sa simplicité lui com muniquait le génie compréhensif capable de respecter le génie créateur de la chambre. Car c’était bien un chef-d’ceuvre que créaient ces enfants, un chef-d’ceuvre qu’ils étaient, ot Vintelligence ne tenait aucune place et qui tirait sa merveille d’étre sans orgueil et sans but.
Est-il besoin de dire que le malade profitait de sa fatigue et manoeuvrait sa fievre? Il se taisait, ne réagissait plus aux injures.
Elisabeth bouda, se calfeutra dans un mutisme dédaigneux. Ce mutisme l’ennuyant, elle passa de l’emploi de mégére a celui de
nourrice. Elle se dépensait, prenait une voix douce, marchait sur ses pointes, maniait les portes avec mille précautions, traitait Paul comme un minus habens, un matricule, une pauvre loque qu'il fallait plaindre.
Elle deviendrait infirmiere des hdpitaux.
Mariette lui apprendrait. Elle s’enfermait des heures dans le salon d’angle avec le buste 4 moustaches, des chemises déchirées, de l’ouate hydrophile, de la gaze, des épingles anglaises. On retrouvait sur tous les meubles ce buste en platre aux yeux hagards, la téte enveloppée de pansements. Mariette mourait de peur chaque fois qu’clle entrait dans une piéce éteinte et lV’apercevait dans l’ombre.
Le médecin félicitait Elisabeth, ne revenant pas d’une pareille métamorphose.
Et cela durait. Elle se butait, devenait son personnage. Car jamais, 4 aucune minute, nos jeunes héros ne prenaient conscience du spectacle quils offraient a V’extérieur. Au reste, ils ne l’offraient pas, ne se souciaient point de loffrir. Cette chambre attractive, dévorante, ils la meublaient de. songe en croyant la détes-
ter. Ils projetaient d’avoir des chambres particuliéres et ne pensaient méme pas a employer la chambre vide. Pour étre exact, Elisabeth y avait pensé une heure. Mais le souvenir de la morte, sublimé par la chambre mixte, l’effrayait encore beaucoup sur les lieux. Elle prétexta la surveillance du malade et resta.
La maladie de Paul se compliquait de croissance. Il se plaignait de crampes, immobile dans une savante guérite d’oreillers. Elisabeth n’écoutait pas, posait l’index sur ses levres et s‘éloignait avec une démarche de jeune homme qui rentre la nuit et traverse le vestibule en chaussettes, ses chaussures a Ja main. Paul haussait les épaules et retournait au jeu.
En avril il se leva. I] ne tenait plus debout. Ses jambes neuves le portaient mal. Elisabeth, profondément vexée parce qu'il la dépassait d’une bonne demni-téte, se vengeait par une conduite de sainte. Elle le soutenait, ]’asseyait, lui mettait des chales, le traitait en vieillard gateux.
Paul parait instinctivement la botte. L’attitude nouvelle de sa sceur l’avait déconcerté tout d’abord. Maintenant il souhaitait la battre; mais les régles du duel qu’ils menaient depuis sa naissance Vinstruisirent sur l’attitude opportune. Au reste, cette attitude passive flattait sa paresse. Elisabeth bouillait sous cape. Cette fois encore, ils innoverent une lutte, une lutte de sublime, et l’équilibre se trouva rétabli.
Gérard ne pouvait se passer d’Elisabeth qui prenait insensiblement dans son cceur la place de Paul. Pour étre juste, ce qu’il adorait en Paul, c’était la maison de la rue Montmartre, c’étaient Paul et Elisabeth. La force des choses portait l’éclairage de Paul sur Elisabeth qui, cessant d’étre une fille, et devenant une jeune fille, glissait de l’age ot les garcons se moquent des filles 4 l’4ge ot les jeunes filles émeuvent les garcons >
Privé de visites par la consigne du médecin, il voulut se rattraper et convainquit son oncle d’emmener Lise et le malade au bord de la
mer. L’oncle était célibataire, riche, accablé de conseils d’administration. I] avait adopté Gérard, fils de sa sceur qui, veuve, était morte de cette naissance. Le brave homme €élevait Gérard et lui léguerait sa fortune. I] accepta le voyage; il se reposerait un peu.
Gérard attendait des insultes. Sa surprise fut donc tres vive de tomber sur une sainte et sur un dadais qui lui exprimérent leur reconnaissance. Il se demandait si le couple ne méditait pas une farce et ne préparait pas une attaque, lorsqu’une courte étincelle entre les cils de la sainte et un tic des narines du dadais l’avertirent qu’il s’agissait du jeu. Ce systeme, de toute évidence, ne le visait pas. I] tombait au milieu d’un nouveau chapitre Une période nouvelle se déroulait. Il s’agissait d’en prendre le rythme et il se félicita d’une attitude courtoise augurant un séjour dont l’oncle n’aurait point trop a se plaindre.
En effet, au lieu des diables qu’il redoutait, loncle s’émerveilla de natures si sages. Elisabeth faisait du charme :
— Vous savez, minaudait-elle, mon jeune frére est un peu timide...
—- Garce! marmottait Paul entre ses dents.
Mais, sauf ce garce entendu par l’oreille attentive de Gérard, le jeune frére garda la bouche close.
Dans le train, il leur fallut une force peu commune pour mater l’excitation. Aidés par l’élégance naturelle de leurs gestes et de leur ame, ces enfants qui ne connaissaient rien au monde et aux yeux de qui ces wagons repreésentaient le luxe, eurent la maitrise de paraitre habitués a tout.
Bon gré mal gré, les couchettes évoqucrent la chambre. Aussitot ils surent qu‘ils pensaient une méme chose : « A l’hétel, nous aurons deux chambres et deux lits. »
Paul ne bougeait pas. Entre ses cils Elisabeth détaillait son profil bleuatre sous la lampe en veilleuse. De coup d’ceil er coup d’ceil, cette profonde observatrice avait constaté que, depuis le régime des solitudes qui Visolait, Paul, enclin a une certaine veulerie,
n’opposait plus a cette veulerie la moindre résistance. La ligne de son menton, un peu fuyante, anguleuse chez elle, l’agacait. Elle lui avait souvent répété : « Paul, ton menton! » comme les méres : « Tiens-toi droit! » ou « Mets tes mains sur la table ». I] lui répondait quelque grossiéreté, ce qui ne l’empéchait pas de travailler son profil devant la glace.
L’année précédente, elle imagina de dormir, une pince a linge sur le nez, pour obtenir le profil grec. Un élastique coupait le cou du pauvre Paul et lui imprimait une marque rouge. Ensuite, il résolut de se présenter de face ou de trois quarts.
Ni l’un ni l’autre ne se souciait de plaire.
Ces tentatives privées ne regardaient personne.
Soustrait a l’empire d’un Dargelos, livré a lui-méme depuis le mutisme d’Elisabeth, privé du crépitement vivifiant de la discorde, Paul suivait sa pente. Sa nature faible fléchissait. Elisabeth avait deviné juste. Sa vigilance sournoise guettait les moindres indices. Elle
haissait certaine gourmandise qui savoure des petites joies, un ronronnement, un pourléchement. Cette nature toute de feu et de glace ne pouvait admettre le ti¢de. Comme dans 1’épitre a l’ange de Laodicée : Elle le vomissait par sa bouche. Béte de race elle était, béte de race elle voulait Paul, et cette petite fille qui roule en express pour la premiére fois, au lieu d’écouter le tam-tam des machines, dévore le visage de son frére, sous les cris de folle, la chevelure de folle, l’émouvante chevelure de cris flottant par instants sur le sommeil des voyageurs.
A L’ARRIVEE, une déception attendait les enfants. Un monde fou envahissait les hétels.
En dehors de la chambre de loncle, il n’en restait plus qu’une, a l’autre bout du couloir. On proposa d’y coucher Paul et Gérard et de dresser un lit pour Elisabeth dans la salle de bain communicante. C’était décider qu’Elisabeth et Paul coucheraient dans la chambre, Gérard dans la salle de bain.
Dés le premier soir la situation devint intenable; Elisabeth voulut se baigner, Paul aussi. Leur rage froide, leurs traitrises, leurs portes ’ claquées et rouvertes a l’improviste aboutirent a une baignade face a face. Cette baignade bouillante ot Paul, flottant comme une algue, riant aux anges dans la vapeur, exaspérait Elisabeth, inaugura un régime de coups de pied.
Les coups de pied continuérent le lendemain, a table. Au-dessus de la table, l’oncle ne recevait que des-sourires. Au-dessous se menait une guerre sournoise.
Cette guerre des pieds et des coudes n’était pas le seul motif d’une transformation progressive. Le charme des enfants agissait. La table de l’oncle devenait le centre d’une curiosité qui s’exprimait en sourires. Elisabeth détestait qu’on fraye, elle méprisait les autres, ou bien s’engouait d’une personne, de loin, maniaquement. Jusqu’ici ses toquades avaient porté sur les jeunes premiers et sur les femmes fatales de Hollywood dont les grosses tétes de statues peintes tapissaient la chambre.
L’hétel n’offrait aucune ressource. Les familles étaient noires, laides, gloutonnes. Des petites filles malingres, rappelées a l’ordre par une tape, se tordaient le cou vers la table merveilleuse. L’éloignement leur permettait de suivre, comme sur une scéne construite, la guerre des jambes et le calme des visages.
La beauté n’était pour Elisabeth qu’un pré:
BN
texte 4 grimaces, 4 pinces nasales, a pommades, 4 costumes absurdes improvisés dans la solitude avec des chiffons. Ce succés, loin de l’infatuer, allait devenir un jeu qui serait au jeu ce que la péche 4 la ligne est au travail des villes. On était en vacances de la chambre, « du bagne », disaient-ils, car oubliant leur tendresse, ne constatant pas leur poésie, la respectant beaucoup moins que ne faisait Mariette, ils imaginaient fuir par le jeu une cellule ot ils devaient vivre, rivés 4 la méme chaine.
Ce jeu de villégiature commenga dans la salle a manger. Elisabeth et Paul, malgré l’effroi de Gérard, s’y livraient sous les yeux de l’oncle qui ne rencontrait jamais que leurs mines de sainte-nitouche.
Il s’agissait de terrifier par une brusque grimace les petites filles malingres, et pour cela, il fallait attendre un concours de circonstances exceptionnel. Aprés un long affiat, si, pendant une seconde d’inattention générale, une des petites filles, disloquée sur sa chaise, tendait son regard vers la table, Elisa-
beth et Paul ébauchaient un sourire qui s'achevait en grimace affreuse. La petite fille, surprise, détournait la téte. Plusieurs expériences la démoralisaient et provequaient des larmes. Elle se plaignait 4 sa mére. La mére regardait la table. Aussitét Elisabeth souriait, on lui souriait, et la victimé bousculée, giflée, ne bougeait plus. Un coup de coude marquait le point, mais ce coup de coude était complice et menait aux fous rires. Ils éclataient dans la chambre; Gérard mourait de rire avec eux.
Un soir, une trés petite fille que douze grimaces n’avaient pas réduite et qui se contentait de plonger le nez dans son assiette, leur tira la langue sans étre vue de personne, lorsquils quittérent la table. Cette riposte les enchanta et dénoua définitivement 1’atmosphére. Ils purent en retendre une autre.
Comme les chasseurs et les joueurs de golf, ils crevaient d’envie de ressasser leurs exploits. On admirait la petite fille, on discutait le jeu, on compliquait ses régles. Les insultes reprirent de plus belle.
Gérard les suppliait de mettre une sourdine, d’arréter les robinets qui coulaient sans cesse, de ne pas essayer de se maintenir la téte sous l’eau, de ne pas se battre ni se poursuivre en brandissant des chaises et en appelant au secours. Haines et fous rires se déroulaient ensemble, car quelque habitude qu’on ett de leurs volte-face, il était impossible de prévoir la seconde ot. ces deux troncons convulsés se réuniraient et ne formeraient qu’un seul corps. Gérard espérait et redoutait ce phénoméne. I] Vespérait a cause des voisins et de son oncle; il le redoutait parce qu'il liguait Elisabeth et Paul contre lui.
Bientét le jeu s’amplifia. Le hall, la rue, la plage, les planches, agrandirent son domaine. Elisabeth forgait Gérard 4 les seconder. La bande infernale se divisait, courait, rampait, s'accroupissait, souriait et grimacait, semant la panique. Les familles trainaient des enfants au cou dévissé, aux bouches pendantes, aux yeux hors de la téte. On claquait, fessait, privait de promenade, enfermait
a la maison. Ce fléau n’etit point connu de bornes sans la découverte d’un autre plaisir.
Ce plaisir était le vol. Gérard suivait, n’osant plus formuler ses craintes. Ces vols n’avaient que le vol pour mobile. Il ne s’y mélait ni lucre, ni gout du fruit défendu. I suffisait de mourir de peur. Les enfants sortaient des magasins ou ils entraient avec Yoncle, les poches pleines d’objets sans valeur et qui ne pouvaient servir a rien. La régle interdisait la prise d’objets utiles. Un jour, Elisabeth et Paul voulurent forcer Gérard a reporter un livre parce qu'il était en langue francaise. Gérard obtint sa grace sous condition qu'il volerait « une chose trés difficile », décréta Elisabeth, « par exemple un arrosoir )).
Le malheureux, affublé par les enfants d’une vaste pélerine, s’exécuta, la mort dans lame. Son attitude était si maladroite et la bosse de I’arrosoir si dréle, que le quincaillier, rendu crédule par l’invraisemblance, les suivit longuement des yeux. — « Marche! marche!
idiot! soufflait Elisabeth, on nous regarde. » A langle des rues dangereuses, ils respiraient et prenaient les jambes a leur cou.
Gérard révait, la nuit, qu’un crabe lui pincait l’épaule. C’était le quincaillier. Il appelait la police. On arrétait Gérard. Son oncle le déshéritait, etc...
Les vols : anneaux de tringles, tournevis, commutateurs, étiquettes, espadrilles pointures 40, s’entassaient a l’hdtel, espéce de trésor de voyage, perles fausses des femmes qui circulent et laissent leurs vraies perles dans le coffre-fort.
Le fin fond de cette conduite d’enfants incultes, frais jusqu’au crime, incapables de discerner un bien et un mal, c’était, chez Elisabeth, un instinct qui la faisait redresser, avec ces jeux de pirates, la pente vulgaire qu'elle redoutait pour Paul. Paul, traqué, épouvanté, grimacant, courant, injuriant, ne riait plus aux anges. On verra jusqu’ou elle poussait sa méthode intuitive de rééducation.
Ils revinrént. Grace au sel d’une mer qu’ils avaient distraitement regardée, ils rapportaient des forces qui décuplaient leurs aptitudes. Mariette les trouva méconnaissables. IIs lui offrirent une broche qui ne provenait pas d’un vol.
Ce FuT seulement a partir de cette date que la chambre prit le large. Son envergure était plus vaste, son arrimage plus dangereux, plus hautes ses vagues.
Dans le monde singulier des enfants, on pouvait faire la planche et aller vite. Semblable a celle de l’opium, la lenteur y devenait aussi périlleuse qu’un record de vitesse.
Chaque fois que son oncle voyageait, inspectait les usines, Gérard restait coucher rue Montmartre. On Vinstallait sur des piles de coussins et on le couvrait de vieux manteaux. En face, les lits le dominaient comme un théatre. L’éclairage de ce théatre était l’origine d’un prologue qui situait tout de suite le drame. En effet, la lumiére se trouvait au-
dessus du lit de Paul. Il la rabattait avec un lambeau d’andrinople. L’andrinople emplissait la chambre d’une ombre rouge et empéchait Elisabeth de voir clair. Elle tempétait, se relevait, déplacait l’andrinople. Paul la repla- ¢ait; aprés une lutte ot chacun tirait sur le lambeau, le prologue finissait par la victoire de Paul qui brutalisait sa sceur et recoiffait la lampe. Car, depuis la mer, Paul dominait sa soeur. Les craintes de Lise lorsqu’il s’était levé et qu’elle avait constaté sa croissance étaient bien fondées. Paul n’acceptait plus un role de malade et la cure morale de l’hétel dépassait le but. Elle avait beau dire : « Monsieur trouve tout trés agréable. Un film est tres agréable, un livre est trés agréable, une musique est trés agréable, un fauteuil est trés agréable, la grenadine et l’orgeat sont trés agréables. Tenez, Girafe, il me dégotte! Regardez-le! Regardez. Il se pourléche! Regardez cette téte de veau! » elle n’en sentait pas moins l’homme se substituer au nourrisson. Comme aux courses, Paul la gagnait presque dune téte. La chambre le publiait.
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Dessus, c’était la chambre de Paul, il n’avait aucun effort 4 faire pour atteindre de la main ou de l’ceil les accessoires du songe. Dessous, c’était la chambre d’Elisabeth, et lorsqu’elle voulait les siens, elle fouillait, plongeait, avec l’air de chercher un vase de nuit.
Mais elle ne fut pas longue 4 trouver des tortures et a reprendre l’avantage dérobé. Elle qui, jadis, agissait avec des armes garconnieres, se replia vers les ressources d’une nature féminine toute neuve et préte a servir. C’est pourquoi elle accueillait Gérard de bonne grace, pressentant qu’un public serait utile et les tortures de Paul plus vives si elles avaient un spectateur.
Le théatre de la chambre s’ouvrait 4 onze heures du soir. Sauf le dimanche, il ne donnait pas de matinées.
A dix-sept ans, Elisabeth en paraissait dixsept; Paul en paraissait dix-neuf 4 quinze. I] sortait. Il trainait. Il allait voir des films trés agréables, écouter des musiques trés agréables, suivre des filles trés agréables. Plus ces filles
étaient des filles, plus elles raccrochaient, plus il les trouvait agréables.
Au retour, il décrivait ses rencontres. Il y apportait une franchise maniaque de primitif. Cette franchise, et l’absence de vice qu’elle révélait, devenait par sa bouche le contraire du cynisme et le comble de l’innocence. Sa sceur interrogeait, raillait, s’écoeurait. Soudain, un détail la choquait, qui ne pouvait choquer personne. Elle devenait aussitdt fort digne, harponnait quelque journal et, dissimulée derriére les feuilles grandes ouvertes, en commengait la minutieuse lecture.
D’habitude Paul et Gérard se donnaient rendez-vous, entre onze heures et minuit, a la terrasse d’une brasserie de Montmartre; ils rentraient ensemble. Elisabeth guettait le choc sourd de la porte cochére, arpentait le vestibule de long en large, agonisait d’impatience.
La porte cochére l’avertissait de quitter son poste. Elle courait 4 la chambre, s’asseyait et empoignait le polissoir.
Ils la trouvaient assise, un filet a cheveux sur la téte, la langue un peu tirée, en train de polir ses ongles.
Paul se dévétait, Gérard retrouvait sa robe de chambre; on J’installait, on le calait, et le génie de la chambre frappait les trois coups.
Insistons encore, aucun des protagonistes de ce théatre et méme celui tenant l’emploi de spectateur, n’avait conscience de jouer un role. C’était a cette inconscience primitive que la piéce devait une jeunesse éternelle. Sans qu’ils s’en doutassent, la piéce (ou chambre si l’on veut) se balancait au bord du mythe.
L’andrinople baignait le décor d’une pénombre de pourpre. Paul circulait tout nu, refaisait son lit, aplatissait le linge, construisait la guérite d’oreillers, disposait ses ingrédients sur une chaise. Elisabeth, sur le coude gauche, les lévres minces, grave comme une Théodora, regardait fixement son frére.
De la main droite, elle se grattait la téte jusqu’a l’écorchure. Ensuite, elle graissait
ces écorchures avec une créme quelle tirait d’un pot de pommade pesé sur le traversin.
— Idiote! pronongait Paul, et i] ajoutait :
-— Rien ne me dégotte comme le spectacle de cette idiote et de sa créme. Elle a lu dans un journal que les actrices américaines s‘écorchaient et se passaient de la pommade.
Elle croit que c’est bon pour le cuir chevelu... — Gérard!
— Quoi!
— Tu m’écoutes?
— Oui.
—- Gérard, vous avez de la bonté de reste.
Dormez donc, n’écoutez pas ce type.
Paul se mordait les lévres. Son ceil flamboyait. I] y avait un silence. Enfin, sous le regard mouillé, fendu, sublime d’Elisabeth, il se couchait, se bordait, essayait des poses de nuque, n’hésitait pas a se relever et a rouvrir les draps, lorsque lintérieur du lit ne répondait pas exactement a son idéal de confort. ;
Cet idéal une fois atteint, aucune puis-
sance ne l’aurait délogé de sa place. II faisait plus que se coucher, il s’embaumait; il s’entourait de bandelettes, de nourritures, de bibelots sacrés; il partait chez les
ombres.
Elisabeth attendait l’installation qui décidait son entrée en scéne et il semble incroyable que pendant quatre ans ils aient pu jouer chaque nuit la piéce sans en dénouer d’avance les ficelles. Car, sauf quelques retouches, la piece recommengait toujours. Peutétre ces ames incultes, obéissant a quelque ordre, exécutent une manceuvre aussi troublante que celle qui, la nuit, ferme les pétales des fleurs.
Les retouches étaient introduites par Elisabeth. Elle préparait des surprises. Une fois, elle quitta la pommade, se courba jusqu’au sol et tira de dessous le lit un saladier de cristal. Ce saladier contenait des écrevisses. Elle le serrait contre sa poitrine, l’encerclait de ses beaux bras nus, promenant un regard gourmand entre les écrevisses et son Ipere.
— Gérard, une écrevisse? Si, si! venez, venez, elles emportent la bouche.
Elle savait le gout de Paul pour le poivre, le sucre, la moutarde. I] les mangeait sur des crouites de pain.
Gérard se leva. Il craignait de facher la jeune fille.
— Ordure! murmura Paul. Elle déteste les écrevisses. Elle déteste le poivre. Elle se force; elle s’emporte la bouche expres.
La scéne des écrevisses devait se prolonger jusqu’a ce que Paul, n'y tenant plus, la suppliat de lui en donner une. Elle le tenait alors a sa merci et chatiait cette gourmandise qu’elle détestait.
— Gérard, connaissez-vous une chose plus abjecte qu’un type de seize ans qui s’abaisse a demander une écrevisse? I] lécherait la carpette, vous savez, il marcherait a quatre pattes. Non! ne la lui portez pas, qu’il se léve, qu'il vienne! C’est trop infect, a Ja fin, cette grande bringue qui refuse de bouger, qui créve de gourmandise et qui ne peut pas faire un effort. C’est parce que j’ai honte
pour lui que je lui refuse une écrevisse...
Suivaient des oracles. Elisabeth ne les rendait que les soirs ot elle se sentait en forme, en proie au dieu, sur un trépied.
Paul se bouchait les oreilles ou bien il saisissait un livre et lisait tout haut. Saint-Simon, Charles Baudelaire avaient les honneurs de la chaise. Aprés les oracles, il disait :
— Ecoute, Gérard, et continuait sa lecture a haute voix :
Jaime son mauvais gout, sa jupe bigarrée, Son grand chdle boiteux, sa parole égarée, Et son front rétréct.
Il déclamait la strophe superbe, ne se rendant pas compte qu’elle illustrait la chambre et la beauté d’Elisabeth.
Elisabeth avait saisi un journal. D’une voix qui prétendait imiter celle de Paul, elle lut les faits divers. Paul criait : « Assez, assez! » Sa sceur continuait 4 tue-téte. :
Alors, profitant de ce que la forcenée ne pouvait le voir derriére le journal, il sortit un bras et, avant que Gérard edt pu inter-
venir, lui jeta du lait, de toutes ses forces.
— Le misérable! |’atroce!
Elisabeth étouffait de rage. Le journal s'était collé sur sa peau comme un torchon humide et le lait s’égouttait partout. Mais Paul espérant une crise de larmes, elle se domina.
— Tenez, Gérard, dit-elle, aidez-moi, prenez la serviette, étanchez, portez le journal dans la cuisine. Moi, murmura-t-elle, qui allais juste lui donner des écrevisses... Vous en voulez une? Prenez garde, le lait coule.
Vous avez la serviette? Merci.
La reprise du théme des écrevisses parvint a Paul, a travers les approches du sommeil. I] ne désirait plus d’écrevisses. Il appareillait. Ses gourmandises tombaient, le délestaient, le livraient pieds et poings liés au fleuve des morts.
C’était la grande minute qu’Elisabeth mettait toute sa science a provoquer pour I’interrompre. Elle l’endormait de refus, et, trop tard, se levait, s'approchait du lit, posait son saladier sur ses genoux.
— Allez, sale béte, je ne suis pas méchante.
Tu l’auras ton écrevisse.
Le malheureux soulevait au-dessus du sommeil une téte lourde, des yeux collés, gonflés, une bouche qui ne respirait plus l’air des hommes.
— Allez, mange. Tu en veux et tu n’en veux pas. Mange, ou je pars.
Alors, pareil au décapité qui essayerait de reprendre un contact supréme avec le monde, Paul entrouvrait les lévres.
— I] faut le voir pour y croire. Hé! Paul!
Hé la! ton écrevissel
Elle brisait la carapace, lui poussait la chair entre les dents.
-— I] mache en réve! Regarde, Gérard!
Regarde, c'est trés curieux. Quelle gloutonnerie! Faut-il qu’il soit ignoble!
Et d'un air. intéressé de spécialiste, Elisabeth continuait sa besogne. Elle dilatait ses narines, tirait un peu la langue. Grave, patiente, bossue, elle ressemblait 4 une folle en train de gaver un enfant mort.
De cette séance instructive, Gérard ne
LES ENFANTS TERRIBLES 85 retint qu'une chose : Elisabeth l’avait tutoyé.
Le lendemain, il essaya de la tutoyer 4 son tour. Il craignait une gifle, mais elle adopta Je tutoiement réciproque et Gérard en ressentit une caresse profonde.
Les nuits de la chambre se prolongeaient jusqu’a quatre heures du matin. Cela reculait les réveils. Vers onze heures, Mariette apportait du café au lait. On le laissait refroidir. On se rendormait. Au deuxieme réveil, le café au lait froid manquait de charme. Au troisiéme réveil, on ne se Jevait plus. Le café au lait pouvait se rider dans les tasses. Le mieux était d’expédier Mariette au café Charles ouvert depuis peu en bas de l’immeuble. Elle en remontait des sandwiches et des apéritifs.
La Bretonne aurait certes préféré qu’on lui laissat faire une cuisine bourgeoise, mais elle refoulait ses méthodes et se prétait de bonne grace aux extravagances des enfants.
Quelquefois elle les bousculait, les poussait a table, les servait de force.
Elisabeth passait un manteau sur sa chemise
de nuit, s’asseyait, réveuse, accoudée, une main contre la joue. Toutes ses poses étaient celles des femmes allégoriques qui représentent la Science, l’Agriculture, les Mois. Paul se balangait sur sa chaise, 4 peine vétu. L’un et l’autre mangeaient en silence, comme les saltimbanques d'une roulotte, entre deux représentations. La journée leur pesait. Ils la trouvaient vide. Un courant les entrainait vers la nuit, vers la chambre ott ils recommencaient a vivre.
Mariette savait nettcyer sans déranger le désordre. De quatre a cinq, elle cousait dans la piéce d’angle transformée en lingerie. Le soir elle préparait un médianoche et retournait chez elle. C’était heure ot Paul courait les rues désertes, cherchant des filles qui ressemblassent au sonnet de Baudelaire.
Seule a la maison, Elisabeth prenait au coin des meubles ses attitudes hautaines. Elle ne sortait que pour acheter les surprises, rentrant vite pour les dissimuler. Elle rédait de piéce én piéce, écocurée d’un malaise a cause de la chambre ot une femme était morte, sans
aucun rapport avec la mére qui vivait en elle.
Le malaise grandissait a la chute du jour.
Alors elle entrait dans cette chambre que les ténebres envahissaient. Elle se tenait droite au milieu. La chambre sombrait, s’enfoncait et l’orpheline se laissait engloutir, les yeux fixes, les mains pendantes, debout comme un capitaine a son bord.
lL EST de ces maisons, de ces existences qui stupéfieraient les personnes raisonnables. Elles ne comprendraient pas qu’un désordre qui semble a peine devoir continuer quinze jours puisse tenir plusieurs années. Or ces maisons, ces existences problématiques se maintiennent bel et bien, nombreuses, illégales, contre toute attente. Mais, ot la raison n’aurait pas tort, c’est que si la force des choses est une force, elle les précipite vers la chute.
Les étres singuliers et leurs actes asociaux sont le charme d’un monde pluriel qui les expulse. On s’angoisse de la vitesse acquise par le cyclone oui respirent ces ames tragiques et légeres. Cela débute par des enfantillages; on n’y voit d’abord que des jeux.
Trois ans passérent donc, rue Montmartre, sur un rythme monotone d’une intensité ja-
go LES ENFANTS TERRIBLES
mais affaiblie. Elisabeth et Paul, faits pour lVenfance, continuaient a vivre comme s’ils eussent occupé deux berceaux jumeaux.
Gérard aimait Elisabeth. Elisabeth et Paul s'adoraient et se déchiraient. ‘Tous les quinze jours, aprés une scéne nocturne, Elisabeth préparait une valise et annoncait qu’elle allait vivre a l'hotel.
Mémes nuits violentes, mémes matins pateux, mémes aprés-midi longues ow les enfants devenaient des épaves, des taupes en plein jour. Il arrivait qu’Elisabeth et Gérard sortissent ensemble. Paul allait a ses plaisirs. Mais ce qu’ils voyaient, entendaient ne leur appartenait pas en propre. Serviteurs d’une loi inflexible, ils le rapportaient a la chambre ou se faisait le miel. ©
Il ne venait pas a l’idée de ces orphelins pauvres que la vie était une lutte, qu’ils existaient en contrebande, que le sort les tolérait, fermait les yeux. Ils trouvaient naturel que leur médecin et l’oncle de Gérard les fissent vivre.
LES ENFANTS TERRIBLES gl
La richesse est une aptitude, la pauvreté de méme. Un pauvre qui devient riche étalera une pauvreté luxueuse. Ils étaient si riches qu’aucune richesse n’aurait changé leur vie. La fortune pouvait leur venir en dormant, ils ne s’en apercevraient pas au réveil.
Ils contredisaient le préjugé contre la vie facile, les moeurs faciles et, sans le savoir, mettaient en ceuvre ces « admirables puissances de vie souple et légére gdchée au travail »
dont parle un philosophe.
Projets d’avenir, études, places, démarches ne les préoccupaient pas davantage que garder les moutons ne tente un chien de luxe.
Dans les journaux, ils lisaient les crimes. Ils étaient de cette race qui fausse les moules, qu’une caserne comme New York réforme et qu’elle préfére voir vivre a Paris.
Aussi bien aucune considération d’ordre pratique ne décida l’attitude que soudain Gérard et Paul constatérent chez Elisabeth.
Elle voulait prendre un travail. Elle en avait assez d’une existence de bonne. Que Pau! fasse ce que bon lui semble. Elle avait
dix-neuf ans, elle dépérissait, elle ne continuerait pas un jour de plus.
— Tu comprends, Gérard, répétait-elle, Paul est libre et, du reste, il est incapable, il est nul, c’est un ane, un demeureé. I] faut que je m’en sorte toute seule. Du reste, que deviendrait-il, si je ne travaillais pas? Je travaillerai, je trouverai une place. II le faut.
Gérard comprenait. I] venait justement de comprendre. Un motif inconnu décorait la chambre. Paul, embaumé, prét a partir, écoutait ces injures neuves, débitées sur le mode grave.
— Pauvre gosse, continuait-elle, il faut qu’on l’aide. Il est encore trés malade, tu sais. Le médecin... (Non, non, Girafe, il dort), le médecin m/inquiéte beaucoup. Pense qu’une boule de neige a suffi pour le renverser, pour lui faire abandonner ses études. Ce n’est pas sa faute, je ne lui reproche rien, mais c’est un infirme que j’ai sur les bras.
« L’infecte, oh! Vinfecte », pensait Paul qui feignait de dormir et dont l’agitation se traduisait par des tics.
Elisabeth le surveillait, se taisait et, en tortionnaire experte, recommengait 4 demander conseil, 4 le plaindre.
Gérard lui opposait la belle mine de Paul, sa taille, sa force. Elle répondait par sa faiblesse, sa gourmandise, sa veulerie.
Lorsque, incapable de se contenir, il remuait et imitait le réveil, elle demandait d’une voix tendre s’il désirait quelque chose et changeait de conversation.
Paul avait dix-sept ans. Dés seize ans, il en accusait vingt. Les écrevisses, le sucre ne suffisaient plus. Sa sceur haussait le registre.
Le subterfuge du sommeil placait Paul dans une position si défavorable qu'il préféra la mélée. [1 éclata. Les doléances d’Elizabeth prirent aussitot rang d’invectives. Sa paresse était criminelle, immonde. I] assassinait sa soeur. I] se laisserait entretenir par elle.
Elisabeth, en échange, devenait une fanfaronne, une grotesque, une anesse incapable de se rendre utile, de faire quoi que ce soit.
La risposte obligea Elisabeth a passer des paroles aux actes. Elle supplia Gérard de la
recommander 4 une grande maison de couture dont il connaissait la patronne. Elle serait vendeuse. Elle travaillerait!
Gérard |’emmena voir la couturiére, stupéfaite d’une pareille beauté. Malheureusement, le métier de vendeuse exige la connaissance des langues. Elle ne pouvait la prendre qu’a titre de mannequin. Elle avait déja une orpheline, Agathe; elle lui confierait la jeune fille, qui n’aurait rien a craindre du milieu.
Vendeuse? mannequin? Elisabeth ne fait aucune différence. Au contraire : lui proposer d’étre mannequin, c’était lui offrir de débuter sur les planches. Le marché fut conclu.
Cette réussite eut encore un résultat curieux.
— Paul va étre empoisonné, prévoyaitelle.
Or, sans l’ombre d’une comédie, poussé par on ne sait quels antidotes, Paul entra dans une violente fureur, gesticulant, criant qu'il ne tenait pas a devenir le frére d’une grue, | et qu’il aimerait mieux qu’elle fit le trottoir.
— je ty rencontrerais, riposta Elisabeth, je n’y tiens pas.
— Du reste, ricanait Paul, tu ne t’es pas regardée, ma pauvre fille. Tu seras ridicule. Au bout d’une heure, on te renverra avec un coup de pied dans le derri¢re. Mannequin?
tu t’es trompée d’adresse. Tu aurais di t’engager comme épouvantail.
La cabine des mannequins est une rude angoisse. On y retrouve l’angoisse du premier jour de classe, les farces des écoliers. Elisabeth, sortant cl’une interminable pénombre, monte sur la sellette, sous des projecteurs. Elle se croyait laide et s’attendait au pire. Sa magnificence de jeune animal blessait ces filles peintes et lasses, mais elle figeait leurs moqueries. On l’enviait et on se détournait. Cette quarantaine devint fort pénible. Elisabeth essayait d’imiter ses compagnes; elle épiait la maniére de marcher sur la cliente comme pour lui demander une explication publique et, une fois en sa présence, de lui tourner le dos d’un air dédaigneux. Son genre n’était
pas compris. On lui faisait passer des robes modestes qui la mortifiaient. Elle doublait Agathe.
Une amitié fatale, douce, encore inconnue pour Elisabeth réunit donc les orphelines.
Leurs génes étaient analogues. Entre le passage des robes, habillées de blouses blanches, elles s’affalaient dans les fourrures, échangeaient des livres, des confidences, se réchauffaient le coeur.
Et vraiment, de cette sorte dont 4 l’usine une pléce qu’un ouvrier a faite au sous-sol s'ajuste avec une piéce faite par un ouvrier du dernier étage, Agathe entra de plain-pied dans la chambre.
Elisabeth espérait un peu de résistance chez son frére. « Elle porte un nom de bille », avait-elle prévenu. Paul déclara qu’elle portait un nom illustre, une rime 4 frégate dans un des plus beaux poémes qui existent.
LE mécanisme qui avait conduit Gérard de Paul a Elisabeth, conduisit Agathe d’Elisabeth a Paul. C’était un exemplaire moins inaccessible. Paul se sentit remué en présence d’Agathe. Fort peu apte a l’analyse, il catalogua l’orpheline parmi les choses agréables.
Or, il venait, sans le savoir, de transporter sur Agathe les masses confuses de réve qu'il accumulait sur Dargelos.
Il en eut la révélation foudroyante un soir que les jeunes filles visitaient la chambre.
Comme Elisabeth expliquait le trésor, Agathe s’empara de l’épreuve d’Athalie et s’écria :
— Vous avez ma photo? d’une voix si étrange que Paul souleva sa téte du sarcophage, se haussant sur les coudes comme les jeunes chrétiens d’Antinoé.
— Ce n’est pas ta photo, dit Elisabeth.
— C'est vrai, le costume n’est pas pareil.
Mais c’est incroyable. Je l’apporterai. C’est exactement la méme. C’est moi, c’est moi. Qui est-ce?
— Un garcon, ma vieille. C’est le type de Condorcet qui a frappé Paul avec une boule de neige... I] te ressemble, c’est exact. Paul, est-ce qu’Agathe lui ressemble?
A peine évoquée, la ressemblance invisible qui n’attendait qu’un prétexte pour éclater, éclata. Gérard reconnut le profil funeste.
Agathe, tournée vers Paul, brandissait la carte blanche et Paul, dans l’ombre pourpre, vit Dargelos brandissant la neige et recut le méme coup de poing.
Il laissa retomber sa téte :
— Non, ma fille, dit-il d’une voix éteinte, c’est la photo qui ressemble; vous, vous ne lui ressemblez pas.
Ce mensonge inquiéta Gérard. La similitude crevait les yeux.
En vérité, Paul ne remuait jamais certaines laves de son ame. Ces couches profondes
étaient trop précieuses et il craignait sa propre maladresse. L’agréable s’arrétait au seuil de ce cratére dont les vapeurs étourdissantes l’encensaient.
De ce soir, il se tissa entre Paul et Agathe une étoffe de fils entrecroisés. Une revanche du temps renversait les prérogatives. Le fier Dargelos qui blessait les coeurs d’un amour insoluble se métamorphosait en une jeune fille timide que Paul dominerait.
Elisabeth avait rejeté l’épreuve dans le tiroir. Le lendemain, elle la retrouva sur la cheminée. Elle fronca les sourcils. Eile ne souffla mot. Seulement, sa téte travaillait.
Sous l’éclairage d’une inspiration, elle s’apercut que tous les apaches, tous les détectives, toutes les étoiles américaines, épinglés par Paul sur les murs, ressemblaient a ]’orpheline et 2 Dargelos-Athalie.
Cette découverte la jeta dans un trouble qu'elle ne précisait pas et qui l’étouffait. C’est trop fort, se disait-elle, il fait des cachettes. I] triche au jeu. Puisqu’il trichait, elle tricherait de conserve. Elle se rapprocherait d’Agathe,
négligerait Paul et n’avouerait aucune curiosité.
L’air de famille des visages de la chambre était un fait. On aurait bien étonné Pau) en lui en faisant la remarque. Le type qu'il poursuivait, il le poursuivait obscurément. II croyait n’en pas avoir. Or, l’influence que ce type exercait sur lui a son insu et celle que lui, Paul, exercait sur sa sceur, contrariaient leur désordre par des lignes droites, implacables, en route l’une vers ]’autre, comme les deux lignes hostiles qui, de la base, se réunissent en haut des frontons grecs.
Agathe, Gérard partageaient la chambre incorrecte qui prenait de plus en plus l’apparence d’un campement de bohémiens. Le cheval manquait seul et non les enfants en guenilles. Elisabeth proposa de loger Agathe. Mariette lui installerait la chambre vide qui ne lui évoquerait point, a elle, de tristes souvenirs. « La chambre de maman » était pénible lorsqu’on avait vu, lorsqu’on se rappelait, lorsqu’on attendait debout que la nuit tombe.
Eclairée, nettoyée, on pouvait y loger le soir.
Agathe, aidée par Gérard, transporta quelques valises. Elle connaissait déja les coutumes, les veilles, les sommeils, les discordes, les tornades, les bonaces, le café Charles et ses sandwiches.
Gérard cherchait les jeunes filles 4 la sortie des mannequins. Ils trainaient ou rentraient rue Montmartre. Mariette laissait un diner froid. Ils mangeaient partout, sauf sur la table, et le lendemain, la Bretonne partait a la récolte des coquilles d’ceufs.
Paul voulut profiter vite de la revanche que lui ménageait le sort. Incapable de jouer au Dargelos et d’imiter sa morgue, il usait de vieilles armes qui trainaient dans la chambre, c’est-a-dire qu'il tourmentait Agathe grossiérement. Elisabeth ripostait pour elle. Paul employait alors l’humble Agathe, afin de blesser sa sceur par la bande. Quatre orphelins y trouvaient leur compte : Elisabeth qui découvrait un moyen de compliquer leur dialogue, Gérard qu’on laissait reprendre haleine,
Agathe éblouie par l’insolence de Paul, et Paul lui-méme, car l’insolence rend prestigicux et jamais il n’aurait exploité un tel prestige, n’étant pas un Dargelos, si Agathe nett été prétexte a injurier sa sceur.
Agathe jouissait d’étre victime parce qu’elle sentait cette chambre pleine d’une électricité d’amour dont les secousses les plus brutales demeuraient inoffensives et dont le parfum d’ozone vivifiait.
C’était une fille de cocainomanes qui la brutalisaient et se suicidérent au gaz. L’administrateur d’une grande maison de modes habitait l’immeuble. Il la réclama, l’emmena chez sa patronne. Aprés un travail subalterne, elle obtint de passer les robes. Elle s’y connaissait en coups, en insultes, en tarces sinistres. Ceux de la chambre la changeaient; ils évoquaient les vagues qui battent, le vent qui gifle et la foudre espiégle qui déshabille un berger.
Malgré cette différence, une maison de drogues l’avait instruite sur les pénombres, les menaces, les poursuites qui cassent des meu-
bles, les viandes froides mangées la nuit. Rien de ce qui, rue Montmartre, pouvait scandaliser une jeune fille ne l’étonna. Elle sortait d’une rude école et le régime de cette école lui avait imprimé autour des yeux et des marines ce quelque chose de farouche qui pouvait se prendre d’abord pour la morgue de Dargelos.
Dans la chambre, elle monta, en queique sorte, au ciel de son enfer. Elle vivait, elle respirait. Rien ne l’inquiétait et jamais elle ne trembla que ses amis n’en vinssent aux drogues, parce qu’ils agissaient sous ]’influence d’une drogue naturelle, jalouse, et que prendre des drogues eit été pour eux mettre blanc sur blanc, noir sur noir.
Pourtant, il leur arrivait d’étre en proie a quelque délire; une fiévre revétait la chambre de miroirs déformants. Alors, Agathe s’assombrissait, se demandait si, pour étre naturelle, la drogue mystérieuse n’en serait pas moins exigeante et si toute drogue n’aboutissait pas a s’asphyxier avec du gaz.
Une chute de lest, une reprise d’équi-
libre chassaient ses doutes, la rassuraient.
Mais la drogue existait. Elisabeth et Paul étaient nés en charriant dans leur sang cette substance fabuleuse.
Les drogues procédent par périodes et changent le décor. Ce changement de décor, ces différents stades d’un cycle de phénoménes, ne se produisent pas d’un seul coup. Le pas-sage .est insensible et provoque une zone intermédiaire de désarroi. Les choses se meuvent a contresens pour former de nouveaux dessins.
Le jeu tenait une place de moins en moins grande dans la vie d’Elisabeth et méme dans celle de Paul. Gérard, absorbé par Elisabeth, n’y jouait plus. Le frére et la sceur essayaient encore et s’agacaient de n’y pouvoir parvenir. Ils ne partaient pas. Ils se sentaient distraits, dérangés au fil du réve. En vérité, ils partaient ailleurs. Rompus a l’exercice qui consiste a se projeter hors de soi, ils appelaient distraction l’étape nouvelle qui les enfoncait en eux-mémes. Une intrigue de tragédie de Racine se substituait aux machines que ce
poéte employa pour apporter et emporter les dieux des fétes de Versailles. Leurs fétes s’en trouvaient toutes désorganisées. Descendre en soi demande une discipline dont ils étaient incapables. Ils n’y rencontraient que ténébres, fantOmes de sentiments. « Zut! zut! » criait Paul d’une voix courroucée. Chacun levait la téte. Paul enrageait de ne pouvoir partir chez les ombres. Ce « zut! » exprimait sa mauvaise humeur d’avoir été interrompu au bord du jeu par le souvenir d’un geste d’Agathe. II la rendait responsable et tournait contre elle cette mauvaise humeur. La cause de l’algarade était trop simple pour que Paul a l’intérieur, et a l’extérieur Elisabeth, en fussent avertis. Elisabeth qui, de son cété, essayait de prendre le large et déviait, sombrant dans de confuses méditations, saisissait au vol ce prétexte a sortir d’elle-méme. La rancune amoureuse de son frére la trompait. Elle se disait : « Agathe l’agace parce qu'elle res-
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semble a ce type », et ce couple aussi mal-
adroit a4 se déchiffrer qu'il déployait jadis
d’adresse a résoudre l’insoluble, reprenait
au travers d’Agathe son dialogue injurieux.
A trop crier l’on s’enroue. Le dialogue se ralentissait, cessait, et les guerriers se retrouvaient la proie d’une vie réelle qui empiétait sur le songe, bousculait la vie végétative de l’enfance, uniquement peuplée d’objets inoffensifs.
Quel instinct de conservation déroutant, quel réflexe de l’ame, avaient pu faire hésiter la main d’Elisabeth le jour ot elle versa Dargelos au trésor? Sans doute en furent-ils l’origine cet autre instinct, cet autre réflexe poussant Paul a crier : « On le met? » d’une voix alerte et mal en régle avec sa détresse. Toujours est-il que la photographie n’était pas inoffensive. Paul avait proposé la chose comme une personne découverte en flagrant délit prend un air enjoué et invente une bourde quelconque; Elisabeth avait accepté sans enthousiasme et quitté la chambre sur une pantomime moqueuse ayant pour but de paraitre en savoir fort long et d’intriguer Paul et Gérard au cas ot ils eussent comploté contre elle.
On l’a vu, le silence du tiroir avait pétri lentement, méchamment l’image, et il n’était pas dréle que Paul, au bout du bras d’Agathe, let identifi¢ée 4 la boule de neige mystérieuse.
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