ET ÉCONOMIQUE
Ainsi, voilà qui est décidé, mon ignorance ne peut être comparée qu’à votre savoir doublé ici de l’autorité de M. Barrai. Sans réclamer contre cette condamnation, qu’il me soit permis cependant d’invoquer ici d’autres témoignages.
« Mon cher collègue,
« J’ai eu beaucoup de regret de ne pouvoir assister à votre conférence à la Sorbonne; je me suis consolé en lisant le Moniteur. Ce que vous dites est convaincant. Vous prouvez, par le raisonnement et la science agronomique, ce qu’il y a de fondé dans l’opinion économique d’après laquelle le capital appliqué à l’agriculture détermine très-énergiquement le bon marché des produits agricoles.
« C’est ainsi que toutes les sciences se tiennent comme des sœurs,
et que la chimie appliquée à l’agriculture donne une assistance décisive h l’économie politique.
« Je vous serai reconnaissant de me faire savoir si cette conférence si intéressante sera publiée dans un format plus commode que le Moniteur; je tiens à la garder dans ma bibliothèque.
« Je corrige en ce moment les dernières épreuves d’un Traité sur la monnaie; c’est, à quelques égards, un traité d 'économie politique. J’allais donner le bon à tirer de la feuille 45; je la remanierai, pour y introduire une mention de votre conférence.
« Je vous réitère l’assurance de mon affectueuse considération.
« Michel Chevalier. »
L’auteur de celte lettre vous serait-il inconnu?
A ce témoignage j’ajouterai celui des hommes pratiques qui ont eu recours aux engrais chimiques et dont l’opinion repose sur une appréciation exacte du résultat financier. Voici comment s’expriment MM. Cavallier, Leroy et Denoyon :
« Sur deux champs de 1 hectare soumis au régime de l’engrais complet, j’ai obtenu sur Lun 59,640 kilogr. de racines décolletées, et 47,525 kilogr. sur l’autre. Ces résultats sont étonnants, et cependant je les déclare inférieurs à ce qu’ils auraient pu devenir, si la levée s’était faite moins irrégulièrement; un quart de la graine ensemencée n’ayant germé et ne s’étant développée que fort tardivement.
« Je conclus de ces rendements avec la rude logique et le gros bon sens d’un cultivateur vaincu par la brutalité du fait, que votre méthode me parait la plus profitable pour la prompte et rationnelle fertilisation du sol. Aussi vais-je, au mois d’avril prochain, réserver 5 à 6 hectares, sur lesquels j’appliquerai vos engrais chimiques, et si, comme j’en ai l’intime persuasion, le succès répond de nouveau aux espérances que j’ai conçues, je bouleverserai de fond en comble mon système de culture et je le réglerai définitivement sur votre théorie.
« Quel avantage incalculable, et pour le fabricant de sucre et pour le cultivateur, le jour où voire méthode réalisera toutes ses promesses! (Voir le Journal des fabricants de sucre du jeudi 28 février.)
(( A. Cavallier, au Mesnil-Saint-Nicaise.
« M. Leroy, cultivateur à Varennes, près Noyon, a fait, l’année dernière, des expériences sur diverses récoltes, et notamment sur la betterave. Ces essais faits avec soin ont parfaitement réussi. Les betteraves récoltées sur ce qu’on appelle l’engrais complet, composé d’azote, de phosphate de chaux, de potasse et de chaux, ont donné 62,570 kilogr. à l'hectare. D’un autre côté, un fabricant de sucre de la Somme a fait aussi des expériences avec des engrais chimiques provenant de la maison Bacquet, de Saint-Quentin, et nous pouvons affirmer que ces engrais ont produit d’excellents résultats.
« Les engrais patronnés par M. Georges Ville sont donc appelés h faire dans la culture du sol une révolution importante et favorable aux intérêts des cultivateurs intelligents, qui sauront en tirer parti, en les appropriant à la nature de leur terre. (. Journal des fabricants de sucre , jeudi 7 février 1867.)
« Denoyon. »
Je citerai enfin l’opinion d’un fabricant d’engrais dont la production est, je crois, fune des plus importantes de France:
« Monsieur,
« J’ai suivi avec la plus sérieuse attention vos expériences et vos leçons, et j’ai besoin de vous dire qu’il m’en est resté la conviction profonde que vous êfes un des hommes très-rares qui ont poussé le plus loin l’étude des phénomènes agricoles, et qui se sont le plus rapprochés de la solution si importante du problème de la fertilisation.
« A. Jaille, d’Agen. »
Vous trouvez mauvais, monsieur, que je recommande l’usage des produits chimiques d’un titre élevé. Préférer la potasse épurée ou le nitrate de potasse aux potasses brutes et aux sels d’Allemagne est, à vos yeux, une véritable hérésie. Je conviens que ces prescriptions sont difficilement compatibles avec l’emploi à peu près exclusif des déchets de toute nature sur lesquels repose votre fabrication. Mais, que voulez-vous? la science a d'autres mobiles et d’autres points de vue.
J’ai employé à Vincennes la potasse épurée de préférence aux
potasses brutes, parce que ce champ a essentiellement pour destination de définir le rôle des agents de la production végétale, et que ce résultat ne peut être atteint qu’à la condition expresse recourir à des substances pures et d’un titre défini.
Supposons, pour un moment, que mon choix se fût fixé sur la potasse brute; cette potasse contenant 50 pour 100 de sels éventuels :
17 pour 100 de chlorure de potassium.
IG — de carbonate de soude.
5 — de sulfate de potasse.
12 — de carbonate et de sulfate de chaux.
N’aurait-on pas eu le droit de contester mes conclusions, le jour où j’aurais rapporté à la potasse seule les effets de ce mélange? Avec la potasse épurée, j’ai pu éviter ce reproche et définir avec certitude la fonction de cet alcali.
Dans la pratique, je préfère la potasse épurée à la potasse brute, parce qu’avec la première les engrais ont une fixité de composition et des effets d’une régularité auxquels on ne peut prétendre avec la seconde.
J’ai conseillé le nitrate de potasse de préférence à la potasse épurée, lorsque son prix et les résultats de mes expériences me l’ont permis (*). Dans mes conférences de Vincennes, le prix du nitrate de potasse est fixé à 120 fr., parce que ces conférences ont été prononcées en 1864, et que je n’ai pas cru devoir en modifier le texte.
Je n’emploie ni le chlorure de potassium, ni le sulfate de potasse, parce que je n’ai pas obtenu de bons effets de ces deux sels et que mes recherches sont, sur ce point, conformes à celles de M. JSchelesing.
Depuis le jour où j’ai commencé à me mettre en communication avec le monde agricole, j’ai pris avec moi-même l’engagement de ne jamais me départir des trois préceptes suivants :
(4) Voyez au Moniteur du 15 juin 1866 le résumé d’une conférence faite au champ d’expériences, où j'ai proposé de remplacer la potasse épurée par le nitrate de potasse.
« 1° N’admettre à publier que les résultats de mes propres observations ;
« 2° Ne fonder des calculs que sur les analyses faites par moi ou dans mon laboratoire ;
« 3° Ne considérer un résultat comme démontré qu'après l’avoir vérifié trois ou quatre ans de suite, à moins que dés la première année il ne tût conforme à un résultat déjà démontré (4). »
N’ayant obtenu de bons effets qu’avec la potasse épurée et le nitrate de potasse, je continuerai à recommander l’emploi de ces deux produits, de préférence à la potasse brute et aux salins de betteraves, parce que, tout compte fait, je ne trouve pas qu'une économie de huit à dix francs par hectare et par an soit une compensation qui rachète les incertitudes de toute nature qui naissent d’un produit pauvre et impur.
Mais, en supposant que la pratique en vînt à substituer la potasse brute à la potasse épurée et au nitrate de potasse, en quoi cela infirmerait-il les principes que j’ai posés? N’ai-je pas dit et imprimé « que mes formules d’engrais n’étaient point des recettes inflexibles, mais des formules symboliques dont les praticiens judicieux doivent s’efforcer de se rapprocher le plus possible à l'aide des ressources qui sont à leur porlée. »
Ce qui prouve, au surplus, qu’il n’y a pas eu de méprise à cet égard, c’est le langage d’une presse placée trop loin pour que les considérations personnelles puissent agir sur elle.
« Ce qu’il y a de plus remarquable dans le système de M. Ville, dit le Commercial de la Guadeloupe, c’est une sûreté et une fixité de principes qui ne se sont pas démenties un seul instant. Dès les premières conférences, M. Ville nous a dit : « Quatre éléments, l’azote, « l’acide phosphoriquè, la potasse et la chaux sont les éléments « constitutifs de tous les végétaux dont il est nécessaire d'addition- « ner le sol. » Les plantes trouvent dans l’air, dans l’eau, dans toutes les terres, tous les autres éléments qui les constituent; ce qu’il a dit dès le début, il l’a toujours dit et invariablement; il l’a encore répété dans la dernière conférence de Vincennes.
« Quant au mode d’application et aux proportions de ces agents, il n'a cessé de répéter, et s'il ne l’avait pas dit, la raison et le bon sens l’auraient dit pour lui, qu’ils devaient varier suivant les
(’) Sixième conférence de Vincennes , p. 347.
climats, la nature du sol et la plante cultivée, enfin suivant la valeur vénale des agents dont la forme et la quantité devaient être subordonnées, dans une certaine mesure, aux exigences économiques de l'agriculture. »
Passons à une autre objection.
Vous blâmez, monsieur, la préférence que je donne au sulfate d'ammoniaque sur toutes les autres matières azotées, lorsqu’il s’agit du froment et des autres graminées. La raison qui a décidé mon choix est bien simple : le sulfate d’ammoniaque m’a donné jusqu’ici les meilleurs résultats ; pour les betteraves les nitrates sont préférables ; mais pour les graminées, l’avantage reste aux composés ammoniacaux. Vous, au contraire, monsieur, vous préférez à ces sels d’un emploi si commode et d’un effet si sûr les matières animales de votre fabrication, cela se conçoit, et il n’était pas nécessaire d’invoquer des arguments sans fin pour justifier une opinion qui naît de votre situation personnelle.
« Conçoit-on, dites-vous, une terre condamnée à être saturée, à un moment donné, d’acide sulfurique, ou au moins une terre dans laquelle le calcaire, toujours si utile, sera nécessairement détruit par l’acide sulfurique et transformé en plâtre qui ne sert à rien, ni pour les céréales, ni pour les betteraves, ni pour la vigne, ni pour le colza, ni pour la plupart des autres cultures industrielles? Non-seulement il ne sert à rien, mais il pourra devenir nuisible, et après? Comment s’en débarrasser? La question est assez sérieuse et mérite d’être posée. La prévoyance de M. Ville aurait dû aller jusque-là, et il y a manqué. Quand on touche à des questions de cette nature, on doit en prévoir toutes les conséquences. »
Ceci, monsieur, n’est ni de la science, ni de la critique, c'est de la haute fantaisie. Je m'efforcerai cependant de rester sérieux, me condamnant à réfuter cette objection comme si elle méritait de l’être.
Le sulfate de chaux est, à vos yeux, un produit inutile, sinon nuisible. Mon expérience m’a conduit à un résultat tout opposé. Sans parler des prairies artificielles sur lesquelles il produit de si précieux effets, tout me porte à le considérer comme le composé calcaire le plus efficace. Ignorez-vous qu’il y a des sols qui contiennent jusqu’à G pour 100, et plus, de sulfate de chaux, sans que
la végétation en souffre^) ? Or, à la dose de 2 pour 100 de plâtre, la quantité d’acide sulfurique que le sol contient de ce chef s’élève à 57,040 kilogrammes par hectare. Que devient, en face de ce chiffre, l’objection tirée des 120 ou des 150 kilogrammes que le sulfate d’ammoniaque y amène annuellement?
Ignorez-vous d’ailleurs, que le sulfate de chaux éprouve dans le sol une décomposition lente, mais continue, et qu’une partie de la chaux repasse à l’état de carbonate ? Ignorez-vous que le sulfate de chaux est entraîné par les eaux pluviales de préférence à tous les autres sels; et que si certaines cultures, comme le froment ou la betterave en exigent de faibles quantités, d’autres en exigent des quantités considérables ? Ignorez-vous que dans une récolte de luzerne et de colza, la proportion de l’acide sulfurique atteint de 40 à *50 kilogrammes, et que dans une récolte de choux, elle s’élève jusqu’à 200 kilogrammes (2) ?
Mais enfin, monsieur, si les sulfates sont à vos yeux des sels si redoutables pour la végétation, comment ne voyez-vous pas qu’en proposant de substituer la potasse brute à la potasse épurée, et les phosphates acides contre lesquels vous lanciez naguère de si véhéments anathèmes, de préférence aux phosphates neutres, vous en introduisez vous-méme fort gratuitement des quantités considérables dans le sol? Si le sulfate de chaux est si pernicieux, pourquoi M. Barrai en a-t-il fait un des éléments principaux de son phosphonitre, dont tout le monde peut lire maintenant l’édifiante histoire dans Y Enquête sur les engrais (t. 1, p. 109; t. II, p. 289).
J’ai dit en commençant cet article, que chaque constituant de l’engrais complet remplit une fonction prédominante ou subordonnée suivant la nature des plantes ; que la matière azotée est l’élément dominant à l’égard du froment, de la betterave et du colza, alors que la potasse remplit la même fonction à l’égard des légumineuses.
(4) Boussingault, Economie rurale , t. II, p. 229.
(2) Voici les chiffres exacts :
Dans 12,000 kilogr. de luzerne, il y a 44 kilogr. 00 d’acide sulfurique. Dans 11,490 kilogr. de colza (paille et graines), il y a 50 kilogr. 15 d’acide sulfurique.
Dans 10,875 kilogr. de choux desséchés, il y a 198 kilogr. 70 d’acide sulfurique.
A ce propos, vous vous indignez presque, monsieur, et me dites :
« Tout cela est peut-être vrai, mais encore conviendrait-il de le prouver sérieusement. Les preuves manquent ici, nous ne voyons là que des opinions, des inductions, et c’est trop peu pour un sujet aussi sérieux. Pourquoi n’avoir pas tenté de faire pousser de la luzerne, ou du trèfle, ou du sainfoin, sans le secours d’aucune matière azotée, et surtout de les cultiver normalement dans ces conditions. »
Ce passage prouve deux choses ; la première que vous n’avez pas compris l’économie du champ d’expériences de Vincennes, lorsque vous y êtes venu. La seconde que vous n’avez pas lu mes conférences, car si vous les aviez lues, vous sauriez que ce point y est traité avec un soin exceptionnel et avec un développement de preuves que l’on pourrait, à beaucoup d’égards trouver exagéré. Reportez-vous à la page 102 de la seconde conférence et voici ce que vous y pourrez lire (4).
C hamp d’expériences de Yinceniies.