PAR HECTARE : SUR CELUI DE L’ENGRAIS
Froment 60 kil.
Pois 70
Colza 150
Betterave 150
Luzerne 500
Dans les exemples qui précèdent , l’engrais contenait de 50 à 60 kilogrammes d’azote par hectare. — Pour la luzerne, j’ai pris l’excédant pour un engrais purement minéral et pour un rendement fixé à 8,000 kilogrammes.
Vous voyez donc par ces exemples que si tous les végétaux accusent un excédant d’azote , cet excédant est loin d’avoir pour tous la même importance.
Il y a encore une distinction à faire à l’égard des conditions où il se produit.
Il y a en effet des plantes dont la récolte contient beaucoup d’azote, sans qu’on soit tenu de leur en fournir par les engrais; les pois, les haricots, le trèfle et la luzerne sont, vous ai-je dit, dans cette catégorie. Il y en a d’autres qui accusent aussi un excédant considérable d’azote, mais qui ne le réalisent qu’à la condition expresse d’avoir recours à des engrais azotés, tels sont en particulier la betterave et le colza.
Enfin, il y a une troisième catégorie de plantes qui exigent beaucoup d’azote dans le sol, et dont la récolte n’amène, en fin de compte, qu’un excédant relativement faible, tel est le froment.
Ces différences ont pour la pratique une signification qu’il est de la dernière importance de ne pas méconnaître. Qui ne voit en effet tout de suite et sur ces simples données générales qu'il doit y avoir avantage sous le double rapport des rendements et de l’amélioration du sol, à faire alterner le froment avec les betteraves et surtout avec les légumineuses, c’est-à-dire les plantes qui puisent leur azote dans le sol avec celles qui le puisent dans l’air?
L’expérience confirme de tous points ces prévisions. —
Vous savez tous que le froment qui succède au trèfle rend plus que celui qui l’a précédé. Qui ne sait combien la betterave dont on laisse les feuilles pourrir sur le sol est aussi favorable à la culture du froment?
Mais à l’égard des plantes qui, comme la betterave, réclament impérieusement de grandes quantités d’azote par les
engrais, il y a encoreune remarque importante à faire. C’est que l’excédant d’azote de la récolte est en quelque sorte proportionnel à la quantité que le sol en a reçue.
Il résulte de là que les cultures les plus améliorantes ne sont pas celles, qui, pour prospérer, exigent le moins d’engrais azotés, mais celles qui, tout compte fait, accusent l’excédant le plus élevé, excédant dont l’atmosphère a fait seule les frais. Ce rapport, cette solidarité, entre la richesse de l’engrais et l’amélioration déterminée par la plante qui l’a reçue, dont la science vient de nous fournir la véritable explication, la pratique les a depuis longtemps constatés comme l’attesteraient au besoin ces paroles de Mathieu de Dombasle.
« C’est un fait d'observation général, dit-il, que les fonctions par lesquelles les végétaux s’approprient les éléments nutritifs contenus dans le sol et dans l’air, sont des fonctions correspondantes, de sorte qu’une augmentation dans la quantité des principes, qu’ils tirent de la terre, peut seule les mettre en état de s’approprier en quantité plus considérable des aliments atmosphériques. C’est pour cela que
LES PLANTES LÉS PLUS AMÉLIORANTES, CELLES QUI EMPRUNTENT LE PLUS A L’AIR, LE SONT d’aüTANT PLUS QUELLES CROISSENT SUR UN SOL PLUS FERTILE. ))
Cette théorie des cultures intensives peut se formuler d’une manière plus saisissante et plus scientifique. Supposons, en effet, une plante cultivée dans le sable calciné aux dépens de l’air et de l’eau, et produisant, dans les quinze premiers jours qui suivent sa germination, vingt feuilles. Si la part pour laquelle une feuille contribue à la nutrition delà plante, se traduit tous les quinze jours par la formation d’une feuille nouvelle, au bout de trois mois et demi la plante aura produit deux mille quatre cent soixante feuilles.
À côté, supposons une autre plante cultivée dans un sol fumé, et admettons que l’engrais détermine tous les quinze jours la formation de cinq feuilles seulement, en sus de celles dont l’air et l’eau ont fait tous les frais dans la culture
précédente. Après le même laps de temps la plante aura produit 3,475 feuilles, c’est-à-dire près de deux fois plus que dans le premier cas, et pourtant le fumier n’a déterminé par lui-même que la formation de trente-cinq feuilles. Ce résultat, qu’on pourrait trouver à bon droit étrange, s’explique cependant très-aisément, quand ou réfléchit que les premières feuilles qui ont le fumier pour origine, concourent à l’accroissement de la récolte, non-seulement par leur nombre, mais encore par les feuilles de formation subséquente dont elles sont l’origine et dont l’atmosphère a fait tous les frais.
Je vous ai dit qu’il fallait varier la dose de la matière azotée suivant la nature des cultures, pour vous montrer combien il importe de ne rien laisser à l’arbitraire sous ce rapport, je vous citerai les rendements qu’un agriculteur du plus grand mérite, M. Cavallier,a obtenus à la ferme du Mesnil-Saint-Nicaise.
11 s’agit d’une culture de betteraves, venue dans quatre conditions différentes avec de l’engrais minéral sans azote et avec le même engrais additionné de quantités croissantes de sulfate d’ammoniaque.
racines
A L’iIECTARE.
Avec l’engrais minéral sans azote, le rendement a été 50,834 kil.
Avec le meme engrais, plus 80 kil. d’azote. . . ... 47,525
Avec le même engrais, plus 100 kil. d’azote 51,000
Avec le même engrais, plus 120 kil. d’azote 59,649
Si on prend comme point de départ le rendement de 36,834 kilogr. obtenu avec l’engrais sans azote, on trouve que le prix du sulfate d’ammoniaque étant amorti, il reste comme surcroît de bénéfice :
Avec 80 kil. d’azote 67fr.87
Avec 100 kil. d’azote 108 20
Avec 120 kil. d’azote 228 60
Vous voyez par là, messieurs, que les matières azotées jouent un rôle de premier ordre dans l’économie végétale.
Dans la pratique on trouve de grands avantages à employer de préférence les sels ammoniacaux et le nitrate de soude. La fixité de leur composition, la sûreté de leur action, leur forme particulièrement assimilable, leur assurent une supériorité marquée sur tous les autres composés azotés.
J’ai coutume d’employer ces produits à la dose de 60 à 90 kilogr. d’azote par hectare pour le froment ; avec le colza et la betterave on peut aller sans inconvénient de 1 00 à 120 kilogr. Ajoutons que le sulfate d’ammoniaque contient en nombre rond 20 p. 100 d’azote, et le nitrate de soude, 15.
Par cela même que ces produits sont doués d’une grande puissance, on ne saurait trop s’appliquer à les répandre également: on y parvient facilement en les mêlant avec 4 à 5 fois leur poids de terre fine et sèche. L’épandage doit avoir lieu après le dernier labour ; on herse ensuite pour compléter leur mélange avec les couches superficielles.
De l’ensemble des notions qui viennent de vous être présentées, il résulte, messieurs, qu’entre le carbone, l’hydrogène et Loxygène d'une part, et l’azote de l’autre, il y a, sous le rapport agricole, cette différence profonde, que la nature fournit toujours surabondamment aux végétaux les trois premiers, et que par conséquent on n’a pas à s’en occuper, tandis qu’elle ne leur fournit l’azote qu’exceptionnellement et à certaines conditions.
Le secret de la bonne culture consiste à faire alterner les plantes qui puisent l’azote dans l’air avec celles qui ont besoin de le trouver dans le sol, et à réserver pour ces dernières tout ce qu’on peut se procurer de composés azotés.
Les nitrates et les sels ammoniacaux ne sont pas les seuls composés azotés auxqüels on puisse avoir recours. On peut encore employer les matières animales. A la condition qu’elles soient aptes à se putréfier, elles agissent comme les sels ammoniacaux. Mais je leur préfère ces derniers, parce qu’ils sont directement assimilables, et parce que sur 100 d’azote que les matières organiques contiennent, il yen a au moins 50 p. 100 de perdu pour la végétation. Cette perte
liait do la décomposition que subissent ces matières, 50 p. 100 de l’azote total se dégageant à l’état d’azote élémentaire, forme sous laquelle 1 atmosphère en contient plus que la végétation n’en peut utiliser.
Je ne saurais donc trop le répéter : un des secrets de la culture rémunératrice est de tirer de l’air le plus d’azote possible par l'alternance des cultures. C’est à ce but que doivent tendre tous les efforts des agriculteurs, et un des services les plus utiles que la science leur ait rendus a été précisément de mettre cette vérité dans tout son jour.
Si la science est quelquefois un guide qu’il faut suivre avec réserve, à cause des questions d’argent dont les opérations agricoles se compliquent, n’oublions pas cependant que tout ce qui a été fait d’utile est conforme à ses lois, et que si nous sommes à la veille de voir s’accomplir des progrès supérieurs à toutes les conquêtes du passé, c’est encore à la science que nous en serons redevables.
Dans notre prochain entretien, nous traiterons de la fonction des minéraux dans l’économie de la production végétale.
Messieurs ,
Vous savez que les minéraux qui entrent dans la composition des végétaux sont au nombre de dix, savoir : le phosphore , le soufre , le chlore , le silicium , le calcium , le magnésium , le potassium , le sodium, le for et lemonr/nuoso. Mais, ce qui ne peut manquer de vous surprendre, nous ignorons à peu près complètement à quel état ils entrent dans l'organisation des tissus végétaux. Nous savons que c’est à l’état de composés binaires ou ternaires, sans pouvoir préciser exactement leur nature et leur composition. L’imperfection de nos connaissances à cet égard vous étonnera moins, toutefois, si j’ajoute que pour acquérir la moindre notion sur leur présence, il faut commencer par brûler les tissus qui les contiennent.
Mais si la science présente à cet égard une lacune regrettable, nous savons du moins avec certitude sous quelle forme et à quelles conditions les minéraux peuvent devenir en agriculture des agents de fertilité extrêmement efficaces. S’agit-il du phosphore? c’est à l’état de phosphate de chaux qu’il faut l’employer; la potasse à l’état de carbonate , de nitrate ou de silicate, et la chaux à celui de carbonate et de sulfate. Nous sommes donc parfaitement fixés sur ce second
point, plus important que le premier : la forme la plus favorable aux bons effets des minéraux comme agents de fertilité. Mais ici se présente une question fort inattendue.
Je viens de vous dire que, dans la substance des végétaux, il entre dix minéraux différents ; et maintenant je suis forcé d’ajouter que trois suffisent, avec le secours d’une matière azotée, pour élever et entretenir la fertilité du sol, et que l’agriculteur n’a pas à se préoccuper des sept autres. Est-ce à dire que ces derniers sont sans effets sur les végétaux? — Nullement. Ils ne leur sont pas moins nécessaires que les trois premiers , et si la pratique peut s’en passer, c’est uniquement parce que les plus mauvaises terres en sont surabondamment pourvues i.
1 Qu’il me soit permis, à propos de la composition de l’engrais complet, de reproduire la déclaration que j’ai faite dans 1 cinquième conférence de Vincennes, page 257 :
« En bornant au phosphate de chaux, à la potasse, à la chaux et à une matière azotée la composition de l’engrais complet, je n’entends pas nier l’utilité des autres produits que l’analyse nous découvre chez les végétaux, je les supprime parce que la terre en est déjà pourvue.
« Il se peut qu'il existe des composés de fer et de magnésie plus efficaces que ceux que le sol contient naturellement et dont la présence dans l’engrais se traduirait par une élévation du rendement. Lorsque l’expérience aura prononcé à cet égard, nous nous empresserons de nous conformer à ses prescriptions. Mais jusque-là nous persisterons à exclure de l’engrais complet toute addition dont l’efficacité ne nous aura pas été démontrée.
« La science n'est pas immuable : au contraire. A part quelques faits premiers devenus des lois à jamais consacrées, l'interprétation des faits secondaires change incessamment à mesure que leur nombre s’accroît et que les conditions de leur manifestation nous sont mieux connues. Personne ne pourrait avoir la prétention de posséder le dernier mot de la science sur la végétation. Dans l’état de transition que nous traversons, le parti le plus sage est de s’en tenir au témoignage des faits, sans rester en deçà, comme sans aller au delà, et d’éviter par-dessus toute chose les idées systématiques.
« Fidèle à ce principe que nous avons toujours suivi, composons un engrais perfectible comme la science dont il est une déduction, et conlentons-nous d’y faire entrer les produits dont l’action est actuelle-
Si les données que je viens d’exposer sont exactes, la conclusion est forcée : on doit pouvoir à leur aide obtenir dans du sable calciné, inerte par lui-même, une végétation aussi prospère que dans les terres d’alluvion les plus fertiles. 11 ne faut pour cela que dix minéraux et une matière azotée.
11 résulte également de ces données fondamentales que dans une terre naturelle, on doit obtenir le même résultat avec une matière azotée et trois minéraux seulement, le phosphate de chaux , la potasse et la chaux. L’expérience confirme ces deux prévisions de la théorie.
Dans le même ordre d’idées on doit aller plus loin encore.
S’il est vrai que chaque minéral remplisse une fonction qui lui est propre, et que l’effet utile de l’ensemble soit solidaire dans une certaine mesure de la présence de chacun de ces éléments en particulier, on doit, par la suppression d’un ou de plusieurs termes du mélange fertilisant, déterminer une* série de gradations allant du rendement le plus précaire au rendement le plus intensif. L’expérience confirme encore cette nouvelle prévision de la théorie.
Mais comme il s’agit ici d’une question infiniment grave, afin de mettre nos résultats à l’abri de toute contestation, opérons ces suppressions dans un sol de sable calciné, dont la composition n’a rien qui ne soit connu et défini.
Dans le sable calciné, pur de toute addition, mais imbibé d’eau distillée , le froment n’acquiert qu’un développement rudimentaire, c’est à peine si la paille atteint les dimensions d’une aiguille à tricoter. Dans ces conditions, la végétation suit cependant son cours ordinaire, la plante fleurit, elle
ment bien définie, et ia forme utile parfaitement connue. Cet engrais représentera ce qu’il y a de plus parfait dans l’état actuel de nos connaissances. 11 suffira à tous les besoins de la pratique et si l’avenir doit y faire d’utiles additions, nous pouvons affirmer du moins, qu’il n’v trouvera rien à retrancher. »
porte sa graine , mais c’est tout au plus si , dans chaque épi , il y a un ou deux grains chétifs et mal organisés.
Ainsi, avec un sol déshérité s’il en fut, le froment trouve dans l’eau dont on l’arrose et dans l’acide carbonique de l’air, aidé de la substance de sa graine, des ressources suffisantes pour parcourir tristement, mais enfin pour parcourir le cycle entier de son évolution.
Avec 22 grains de semence, pesant à peu près \ gramme, on obtient 6 grammes de récolte (fîg. 1).
Ajoutons au sable les dix minéraux , à l’exclusion de la matière azotée, le résultat n’est guère meilleur.
Dans ces nouvelles conditions le blé se développe un peu plus que dans le cas précédent, mais la récolte est encore bien faible, elle atteint 8 grammes (fig. 2).
A l’inverse de cette deuxième expérience, supprime-t-on les minéraux pour ajouter au sable de la matière azotée seulement, la végétation reste encore chétive et rabougrie, cependant la récolte s’élève un peu, elle atteint 9 grammes (fig. 5). Suivez la progression. Dans le sable calciné pur, 6 grammes ; avec les minéraux sans matière azotée, 8 grammes ; avec la matière azotée seule, 9 grammes.
Dans ce dernier cas un symptôme nouveau s’est produit.
Tant que l’on opère avec les minéraux seuls, les plantes • sont étiolées, les feuilles présentent une coloration vert jaunâtre; dès qu’on ajoute au sable une matière azotée, au contraire, les feuilles changent de couleur, deviennent d’un vert sombre, il semble que la végétation va prendre son
Fis.l.
essor ordinaire , mais ce n’est là encore qu’une apparence trompeuse et la récolte reste toujours faible.
Fig. 2. Fig 5.
Jusqu’à présent nous n’avons pas dépassé, vous le voyez, les rendements les plus rudimentaires ; tentons une quatrième expérience qui soit en quelque sorte la synthèse des trois précédentes. Réunissons dans le sable caciné la matière azotée aux minéraux. Cette fois, messieurs, on serait tenté de croire à l’intervention d’un magicien , tant le phénomène contraste avec ceux qui l’ont précédé. Tout à l’heure la végétation était languissante, précaire, étiolée, maintenant les plantes s’élancent plutôt qu’elles ne
s’élèvent, les feuilles sont d’un beau vert, la tige, droite, ferme, se termine par un épi rempli de bons grains, et la récolte atteint de 22 à 25 grammes.
Vous le voyez, messieurs, toujours guidé par l’expérience qui est notre guide de prédilection, nous avons réussi à produire artificiellement des végétaux à l’exclusion du fumier et de toute substance inconnue.
Vous conviendrez que c’est là un point considérable et fondamental. Plus de mystère, pas de force indéterminée ; quelques produits chimiques d’une pureté certaine, de Peau distillée, parfaitement pure ellemême, une graine pour point de départ ; et pour résultat une récolte de tous points comparable à celles qu’on obtient dans la bonne terre.
Nous sommes donc fondés à dire que le problème de la végétation vient de recevoir là sa solution souveraine, car nous avons défini, non-seulement les conditions qui président à la production des végétaux, mais encore le degré d’importance de chacun des agents qui y concourent.
Ainsi la matière azotée produit à elle seule un peu plus
ENGRAIS COMPLET